France / Boire & manger

Le Salon de l'agriculture était aussi un peu start-up nation

Temps de lecture : 6 min

Innovations technologiques, forte présence du bio, start-ups, crowdfunding, agriculture urbaine et même un magazine lifestyle: l'agriculture se réinvente.

Sous cette cloche, on capte les odeurs du maïs, afin de les décomposer en laboratoire.
Par Jean-Marc Proust (notre fée clochette).
Sous cette cloche, on capte les odeurs du maïs, afin de les décomposer en laboratoire. Par Jean-Marc Proust (notre fée clochette).

Au Salon de l'agriculture, il y a des choses immuables, comme le logo poussiéreux de la FNSEA ou les visites rituelles du personnel politique. Mais entre les vaches laitières et les dégustations, ce Salon 2018 s'attache aussi à présenter une agriculture nouvelle, avec des îlots dédiés à l'innovation, à l'agriculture urbaine, aux start-ups.

Abeilles tueuses

Bien sûr, l'essentiel de l'innovation reste lié à l'activité et à ses nombreuses difficultés. Différentes solutions s'attachent ainsi à réduire le recours aux pesticides, m'explique Xavier Gautier d'Arvalis, un institut technique agricole. Au-dessus de nos têtes, un drone, rempli de billes en carton.

Drone mortel.

Irruption brutale dans Black Mirror: «Le drone survole un champ de maïs et libère des billes en carton, percées de deux petits trous, dans lesquelles sont insérées des micro-abeilles tueuses. Ces trichogrammes vont ensuite pondre dans les oeufs de la pyrale» (le parasite du maïs).

Les larves dévorent alors les oeufs, éradiquant la menace. Le parachutage par drone évite une lente et chronophage dispersion mécanique ou à pied.

Autre solution: le leurre olfactif.

«On capte les odeurs du maïs, afin de les analyser en laboratoire. Les odeurs sont décomposées, avec un spectromètre de masse, m'explique Brigitte Frérot (INRA). Le but est de pouvoir identifier quels composants de l’odeur attirent le plus la pyrale afin de créer des leurres.» Le piège pourrait remplacer les pesticides: «Les tests sont prometteurs. Nous cherchons la bonne dose, avec quatre ou cinq composés car nous nous sommes rendus compte que l’insecte est extrêmement difficile.»

Oui, ça se dans ton nez aussi.

Autre innovation, un laboratoire portatif d’analyse infrarouge des sols. «Les résultats sont disponibles en quelques secondes: taux d’azote, de potasse… Ces données permettent de doser les engrais différemment selon les parcelles», poursuit Xavier Gautier. D’autres outils, comme la station météo connectée (anémomètre), permettant de «collecter des données hyperlocalisées», sont en cours de développement...

Le petit monde de la startup fermière

L’association La ferme digitale regroupe une vingtaine de startups: robotique, avec Naïo technologies (robots autonomes de désherbage mécanique); objets connectés; intelligence artificielle avec Carbon bee, qui analyse la lumière réfléchie sur les plantes (imagerie hyperspectrale) pour détecter les maladies; logiciels d’aide à la décision; coopératif numérisé et réinventé, comme Votremachine.com, un site de location de matériel agricole, ou Mimosa, dédié au financement participatif, sans oublier les sites qui «recréent du lien avec les consommateurs», comme Le Comptoir local.

«L’agriculture est un secteur tellement spécifique que si on ne le connaît pas, il est impossible d’y innover.»

David Joulin, fils d'agriculteur, startuper

«On est tous geeks et agriculteurs ou fils d’agriculteurs, sourit David Joulin, d’Ekylibre, une plateforme de gestion automatisée des (innombrables) documents administratifs. L’agriculture est un secteur tellement spécifique que si on ne le connaît pas, il est impossible d’y innover.»

Ils ont une trentaine d’années en général. «85% des agriculteurs sont connectés, avec leur smartphone, observe Nelliana Douaoui, chef de projet à La ferme digitale. Beaucoup ont un compte Twitter. L’isolement lié à leur métier renforce l’envie de se rapprocher.» Certains sont très actifs, comme «Thierry agriculteur» avec 24.000 abonnés à sa chaîne Youtube, David Forges et les 31.000 abonnés de sa chaîne agricole, ou «Gilles vk agriculteur du Loiret» (9.000 abonnés). L'enseignement traditionnel suit le mouvement: AgroParisTech a inaugué il y a moins d'un an son incubateur de start-up, Food'Inn Lab.

Du bon vieux GPS au pilotage connecté

Parmi les outils les plus utilisés, l’autoguidage par GPS semble plébiscité, comme le souligne Benoît Villers: «Avoir un outil qui trace la ligne droite permet de semer précisément, donc de moins dépenser. Et puis, quand vous devez piloter pendant dix heures un tracteur en faisant attention à aller bien droit, ça crée beaucoup de fatigue…»

Emmanuel Roth, également membre des Jeunes agriculteurs, a adopté les colliers connectés ou les stations de contrôle du vêlage, pour mesurer la montée de température: «Avec l’expulsion de la sonde, je reçois un SMS me disant que le vêlage est attendu sous 48h.»

D’autres objets connectés sont en phase de tests ou en cours de commercialisation. Karnott assure le suivi des matériels et Pampaas vend des capteurs pour vérifier qu’une clôture est bien électrifiée, mesurer la présence d’eau dans les tonnes à eau ou la température des balles de foin. Le numérique dans l’agriculture n’est sans doute pas un feu de paille:

«Une ferme est l’endroit qui contient le plus de données, observe David Joulin. Données du vivant, du sol, de l’air, de l’eau, de déplacements… C’est comme une mine qui n’a jamais été exploitée.»

Le cash des quatre saisons

Reste la question du financement de l’innovation. À La ferme digitale, Nelliana Douaoui souligne les difficultés des startups. La durée est le frein principal: il faut tenir compte des saisons. À la différence d’autres secteurs, il faut parfois deux à trois ans pour avoir des résultats significatifs, ce qui signifie «dépenser beaucoup de cash.» Même si on peut recourir «à des artifices: culture en serre ou expérimentations dans l'hémisphère sud», pour gagner du temps. Elle estime qu’il y a actuellement «300 à 350 projets de startups AgTech, dont plus de 100 sont lancés. 40 à 50 bénéficient d’une structure financière stable. On en voit aussi décrépir quelques-unes…»

L’agriculture urbaine, oxymoron triomphal

Enfin, à l'aval, d'autres modes de consommation se dessinent. Signe des temps, la végétalisation des balcons s’affiche. LaCitrouille.fr vise «les zones péri-urbaines et urbaines» avec un «potager prêt à poser». Tandis que Peas & Love propose de devenir «urban farmer» avec une solution idéale pour les glandeurs: «Votre community farmer s’occupe de l’entretien de votre parcelle privée de potager, vous n’avez plus qu’à venir récolter!»

Ceux qui disposent d’un peu de place pourront opter pour la «microferme hydroponique». Sous une serre, un potager en circuit fermé. Avec des poissons pour filtrer l’eau et dont les déjections nourriront les plantes, la culture aquaponique verticale flirte avec l’utopie de l’autosuffisance en milieu urbain. Promettant «un rendement dix-huit fois plus élevé que la culture traditionnelle sur sol» et, surtout, «une maintenance plaisante d’une heure par semaine», myfood commercialise des serres connectées, avec des «capteurs d'air, d'eau, de PH... Une serre de 3,5 m² peut produire entre 75 et 100 kilos par an, de quoi nourrir une à deux personnes», précise Charline Wagner, digital manager.

Bio, végétal et miso

Les balcons regorgeront-ils un jour de tomates et de choux kale? En gagnant ses lettres de noblesse en deux décennies, la filière montre l'exemple. Elle est largement présente, chez les distributeurs, comme les producteurs. Ainsi, la pomme Juliet, seule pomme à être cultivée excluvement en bio, par 110 producteurs de la moitié sud de la France (10.000 tonnes par an), dispose d'un vaste stand dédié.

En revanche, la filière des laits végétaux est absente: ni Alpro ni Bjorg n'ont de stand et pas davantage les distributeurs (Naturalia, Biocoop...). Signe que l'alimentation «tradi» reste prédominante? La vente d'insectes à consommer, les «protéines de demain», reste encore marginale.

Mais le public peut s'enticher de produits à la fois nouveaux et traditionnels, comme en témoigne le rapide développement de Sentai asiancook, qui est passé de quatre employés à quarante-huit en trois ans, et «jusqu'à 150 lors d'événements spéciaux, comme le Nouvel An chinois», en distribuant la soupe miso du groupe Marukome: «On est les seuls à la vendre la soupe au tofu grillé». Déjà distribué par les grandes surfaces, son président, Khiem Thanh Nhat, entend «devenir leader de la soupe miso en France puis en Europe.»

Un terroir glam?

Le plus inattendu est peut-être la revue Life&farms, dont le numéro 3 est distribué gracieusement. Édité par le groupe Réussir, ce mensuel propose des articles a priori très éloignés du cours du blé: «Fun, glam et terroir», «comment se fringuer agri-millenial?», «place aux djeun's agriculteurs»... Avec des rédacteurs qui travaillent chez Sofoot, Technikart ou Marie-Claire, c'est en quelque sorte la délocalisation du XIe arrondissement de Paris dans la Beauce. Cette revue n'arrive pas par hasard: par bien des aspects, cette nouvelle campagne s'avère... citadine. Et ce n'est pas si paradoxal si l'on songe à la chaîne économique.

Non, décidément, le Salon de l'agriculture, ce n'est pas que le «cul des vaches.»

Jean-Marc Proust Journaliste

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