France / Boire & manger

Il y a bien une raison pour qu'un Français sur 100 se rende au Salon de l'agriculture

Temps de lecture : 8 min

Chaque année, plus de 600.000 visiteurs (un pourcent de la population française en neuf jours), se pressent au Salon de l’agriculture et se promènent dans quelque 900 stands. Que se passe-t-il porte de Versailles, dans cette «plus grande ferme du monde»?

Le cul des vaches, huile sur toile (Jacques Chirac) (ou presque) | Jean-Marc Proust (en vrai)
Le cul des vaches, huile sur toile (Jacques Chirac) (ou presque) | Jean-Marc Proust (en vrai)

À l’entrée, traîne un tract interrogatif du candidat souverainiste à l'élection présidentielle de 2017 François Asselineau: «Que se passe-t-il dans nos campagnes?». Bravo François, c’est aussi la question qu’on se pose. La foule, déjà. Les contrôles de sécurité sont soft. Entrons!

Tract du candidat souverainiste François Asselineau.

La grande bouffe

Commençons par le pavillon numéro trois: les treize régions de France et leurs produits. Ici, les stands regorgent de spécialités régionales. Dans une odeur tenace de grillades et fromages gratinés, on mange, souvent à même le sol, faute de chaises. Parfois, les visiteurs se lancent dans un débriefing sobre.

«Ah non, pas là! Hier on a mangé un sandwich pas bon.»

La fatigue, parfois, se fait sentir.

« David, tu prends l’sac un peu? J’ai les épaules décalquées.»

Dans les stands régionaux, les cours de cuisine, avec sono poisseuse, se succèdent:

« - Stéphane, tu peux nous expliquer?

- Alors là, je coupe la courge. Après, je vais l’épépiner.

- Attention Stéphane! C’est sans filet, aujourd’hui.»

La fusion des régions donne lieu à des alliances inattendues, comme ces munstiflettes (NON) proposées de tous côtés.

Fusion food de nos terroirs.

Il y a parfois des quiz, avec récompenses:

«- Je peux garder la casquette?

- Oui, la casquette, c'est cadeau!»

«- J’ai encore gagné! Ah mais c’est encore le même cadeau?

- J’ai plus que des magnets, désolé…»

1850 Saint-Nectaire et 5000 bretzels

Et côté commerçants? Selon l’emplacement, les ventes sont plus ou moins spectaculaires. Un producteur de côteaux du Layon estime avoir vendu «plus de 500 bouteilles mais le chiffre d’affaires se fait sur les commandes». Quatre carnets pleins, soit «plus de 1.000 bouteilles».

Côté Auvergne, on a écoulé très précisément «1850 Saint-Nectaire, dont 300 laitiers, le reste en fermier. Ça pèse de 1,6 à 1,7 kilos. Faites le calcul...» Ce producteur d’huîtres est satisfait: il en a «vendu 1,5 tonne, avec un réapprovisionnement tous les deux jours.» Près de 5.000 bretzels, faits sur place, pour ce traiteur alsacien et «200 à 250 kilos de munster», tandis que ce charcutier de l’Aveyron évoque «2 à 3 tonnes de charcuterie» et ce fabricant de Saint-Malo pense vendre ses «trois palettes de caramel». Vertige.

«C’est une belle année, on fait 600 à 700 crêpes par jour», sourit le crêpier de Saint-Côme. Chez Sentai asian cook, environ 650.000 sachets de soupe miso sont partis: «On ne s’y attendait pas, on a dû en racheter à nos distributeurs!» Outre-Mer? «Oh je sais pas mais... Des litres et des litres, on a vendu au moins 600 litres de [rhum] planteur.»

«Ça devrait être gratuit»

Tous n’affichent pas le même sourire. Rappelons qu’être exposant au SIA a un coût. De 260 à 394 euros le m² pour un stand en solo, l’investissement est significatif. Et s’y ajoutent le transport, l’hébergement…

Un producteur d’huîtres de Locmariaquer trouve le prix d’entrée (quatorze euros) «trop cher. Ça devrait être gratuit. Quand ils viennent en famille, c'est du racket. Résultat: les gens bouffent des sandwiches!» Et ses ventes? «Je ne vous le dirai pas. Disons que je suis rentré dans mes frais.»

«Les gens regardent les prix et font plutôt des petits achats», confirme ce producteur de foie gras du Périgord, qui a vendu «trois palettes» de produits divers.

Devant le Pavillon numéro quatre (services, métiers…), des panneaux annoncent l’«opération zéro enfants perdus».

Et on se souvient du tract prophétique de François Asselineau: que se passe-t-il dans nos campagnes? On entre.

Quatre-vingt millions de fermiers simulateurs

Un stand ne désemplit pas: Farming simulator existe depuis 2008. C’est une sorte de Sim City, mais avec des tracteurs et des moissonneuses. «Il y a 280 vrais véhicules de quatre-vingt marques différentes. Il s’agit de semer, produire et revendre son grain. Il y a des passionnés du jeu et c’est parfois utilisé en formation dans les écoles agricoles.» Ça se vend bien donc? «Oh oui, énormément. Il y a environ quatre-vingt millions de copies dans le monde. Il y a une communauté très impressionnante. Certains se filment en train de jouer.»

Interrogé au Studio siècle vert sur un sujet qu'il semble peu maîtriser, Cédric Villani fait talentueusement de la langue de bois:

«Il faut réfléchir à tous les niveaux.»

Timbrifiez-vous!

On va un peu plus loin. Au stand de La Poste, on peut «timbrifier la vache» et, surtout, se faire prendre en photo dans un décor champêtre pour figurer sur un timbre. «Ça se fait en trois minutes. Ça cartonne. On les vend comme des petits pains, sourit la factrice en chef. C’est notre top un ou top deux des ventes.»

Timbres à l'effet boeuf.

Car il y a d’autres produits: «Le carnet coq marche très fort. Et il y a, bien sûr, le bébé panda du zoo de Beauval.» La passion de la photo souvenir avec des vaches en plastique occupe aussi les animateurs du stand du Crédit agricole. Je vous parle pas des selfies devant les bestioles ou des portraits tout sourire devant les (rares) tracteurs.

«Il vous faut des micro-grillons»

C’est également ici que se vendent des volailles et insectes d’ornement. On y trouve notamment des mantes et des phasmes. Certains visiteurs étalent leur naïve ignorance, telle cette dame qui voudrait acheter deux mantes religieuses.

«- Ca vit en couple?

- Ah non, vaut mieux pas

Mais d’autres, comme cette ado, qui a «déjà une grenouille», sont parfaitement informés.

«- J’ai déjà des grillons, mais c’est des huit. C’est pas un peu gros pour la mante fleur ?

- Ah si. Il vous faut des micro-grillons.»

Va pour les micro-grillons (trois euros la boîte). J'apprends que les phasmes, eux, sont «vendus en couple, pour se reproduire», sauf le «phyllium giganteum: il n'y a que des femelles, on n'a jamais trouvé de mâles.» Reproduction par parthénogénèse donc. Avertissement poétique aux acheteurs: «La dernière mue [mue imaginale] est la plus délicate.»

Entre les stands circulent des peluches géantes. Je me fais rapidement un ami.

Vous ricanez mais j'ai déjà fait ce type de jobs quand j'étais étudiant et, croyez-moi, c'est non seulement épuisant mais rapidement insupportable, surtout lorsque les enfants se prennent d'affection sauvage pour vous.

Métal'art et friandises pour chats

Sortons et allons au pavillon numéro sept, celui des canins et félins. On y on vend des cors de chasse (à courre...) et des croquettes. Tiens! Ici, les gens font la queue. «On n’arrête pas depuis ce matin», m’explique la représentante de Vitakraft, qui distribue des échantillons. Elle fait face à un afflux de quémandeurs qui lui disent simplement:

«- Un chien et trois chats.

- Un chat et un chien.

- Deux chats.»

Ca vaut le coup d’attendre: «70% de viande sans sucre ajouté ni assaisonnement», m'explique-t-elle entre deux friandises distribués. La réserve du stand est ouverte: des dizaines de cartons d’échantillons y sont stockés. Il faut tenir dix jours.

Le Pavillon numéro deux ressemble à vaste bric à brac où l’on peut trouver à peu près tout… ce que l’on n’a pas forcément envie de trouver. Ici, des chaussettes vaches (c'est NON).

Là du Métal’Art, «l’idée c’est de travailler la tôle» (c'est encore NON).

Plus loin du savon au lait d’ânesse ou le PMU. Il y flotte une odeur de barbe à papa entêtante, délicatement mélangée à celle du crottin, car c’est aussi l’espace où se trouvent les chevaux –notez qu’on y vend des bottes et des selles mais qu’il n’y a pas de boucherie chevaline.

Epilation intégrale et pis hâlé

Hall un, où s’exposent les plus grands specimens (vaches, chèvres, moutons, cochons, pour les chameaux –eh oui– viser le hall cinq, élevages du monde), le public observe en connaisseur:

«- Oh, l’est gros, lui, énorme!

- Oh! Encore pire, lui!

- Eh! Sont jolis, eux!

- Naaan, viens voir, y’en a un qu’est trop joli.

- Par contre, tu les caresses pas. Ils en ont p’t’êt’ marre. Passer la journée à se faire tripoter, moi, j’pèterais un plomb.»

Parfois, drame de la civilisation, les enfants qui n’imaginent les poissons que panés, ou le poulet façon MacDo, semblent parfaitement déconnectés de la réalité. Dialogue hors sol entre ce garçon de 5 ou 6 ans et sa mère.

«- Miaou... Miaou…

-Elle fait pas miaou, c’est une vache.»

Mais voici que la réalité crue de l'élevage s'invite à table. En préparation au concours de beauté, les vaches ont droit à une épilation intégrale.

«- Vous les rasez entièrement?

- Oui, c’est pour mettre en valeur leurs qualités laitières.»

Donc, oui, on épile les vaches au rasoir électrique, entièrement, pis compris, pour les concours.

La normande aussi a le maillot brésilien.

Go vegan?

Voilà: le SIA est aussi un excellent spot pour devenir vegan. Non seulement, les étals regorgent de viandes, charcuterie, fromages mais les animaux en cage, ou attachés, font vraiment peine à voir. «C’est de la torture en fait», me glisse un vieux monsieur, venu avec ses «petits-enfants, pour voir même si c’est un peu triste.» À perte de vue ou presque, des cages.

Pigeon vole (en fait, non).

Cette vision, récente et largement due aux vidéos de L214, de la maltraitance animale s’est imposée en filigrane. Y compris chez les éleveurs. «Un animal blessé, ça fait du lait de moins bonne qualité. Alors, nos animaux, on en prend soin», entend-on dans un concours. Plus explicitement, le GAEC Rodier Sartre, une petite exploitation familiale de Lozère, a pris les devants.

À côté des fromages de chèvre, un écran montre les bêtes à l’étable, en direct. «Les gens aiment bien voir les animaux. Et puis, il y a tellement de polémiques… Chez nous, on les bloque seulement deux heures, le temps de manger. Le reste du temps, ils sont en liberté.»

Loft story version chèvres.

Cette transparence volontaire reste marginale. Ou bien s'observe, avec un humour involontaire et grinçant, chez cet éleveur, qui présente ses moutons. Leur nom? Section trophée viande, indique le panonceau. Difficile d'être plus explicite.

Difficile d'être plus explicite.

Même délicatesse au stand du Centre national interprofessionnel de l’économie laitière («Produits laitiers, n’oublions pas le plaisir»), lorsque l’animateur du bar à fromage expose crûment que:

«- Quand le veau, son bébé pleure, ça déclenche chez la vache la montée du lait.

- C’est incroyable!

- Et voilà la belle histoire du fromage!»

À l'Inaporc (interprofession nationale porcine), on propose de jouer à nourrir les cochons (compose toi-même ta ration), à partir de divers ingrédients. Les cochons sont contents comme tout.

Tout est bon pour les cochons.

Alors, les militants vegan s'invitent à la fête. Évidemment expulsés lorsqu'ils se placent devant le cortège d'Emmanuel Macron (mais ça fait une vidéo à partager), ils organisent un sitting à la sortie. «Élevage, abolition! Élevage, abolition!» Pour l'instant, ils sont vus, mais pas entendus.

Un salon, c’est aussi une production de déchets et, bien sûr, des toilettes. Elles sont propres. Une pensée pour ces femmes qui, le seau à la main, nettoient, inlassablement et dans l’indifférence générale, ces lieux où chacun pose son purin...

Jean-Marc Proust Journaliste

Newsletters

Non, je ne crois pas que le voile soit compatible avec le féminisme

Non, je ne crois pas que le voile soit compatible avec le féminisme

Prétendre que le voile islamique est compatible avec le féminisme est pour le moins hasardeux. Comment un marqueur religieux établissant une différence entre les sexes pourrait-il porter des idées d'émancipation, de liberté et d'égalité?

Est-on libre d’écrire ce qu’on veut dans une tribune de stade?

Est-on libre d’écrire ce qu’on veut dans une tribune de stade?

La banderole est l'un des moyens d'expression privilégiés des supporters. Il arrive pourtant qu'elle soit interdite de match, comme à Toulouse, fin février.

La France continue à vivre au-dessus de ses moyens

La France continue à vivre au-dessus de ses moyens

Prudence... et action rapide. Selon Pierre-Yves Cossé, commissaire au Plan de 1988 en 1992, l'embellie apparente de certains indicateurs économiques ne signifie absolument pas une prochaine sortie de crise.

Newsletters