Culture

Fatale «Eva»

Temps de lecture : 4 min

Grâce aux infinies nuances du jeu d'Isabelle Huppert, le nouveau film de Benoît Jacquot explore les zones d'ombre de la fiction en jouant avec les figures types du film noir.

Isabelle Huppert et Gaspard Ulliel.(©Europacorp)
Isabelle Huppert et Gaspard Ulliel.(©Europacorp)

Une séduction tarifée, un crime, un vol, une imposture. Eva démarre à toute vitesse, sur une route qui semble balisée. Roman noir (de James Hadley Chase) qui s’incurve dans une plongée mentale sur la dépendance affective, c’était aussi la trajectoire suivie par la première adaptation du livre, le Eva de Joseph Losey en 1962, avec Jeanne Moreau.

Le livre, le genre cinématographique, le film précédent sont quelques-uns des miroirs biseautés qui jalonnent ce film étrange et pénétrant, songe de cinéaste –et de spectateur prêt à cette aventure qu’on appelle la mise en scène.

Bande annonce du film.

Avec son vingt-cinquième long métrage, Benoît Jacquot revendique la fiction comme fiction. On allait écrire «Jacquot s’amuse à revendiquer la fiction comme fiction», tant la part ludique du projet est évidente.

Ludique certes, mais sérieuse aussi. Sérieuse à la mesure des histoires qu’on nous, qu’on se raconte –et surtout de la manière dont elles sont racontées.

Sinueux et glissant comme la route de montagne enneigée qui y paraît à plusieurs reprises, le film circule entre les repères trop évidents, les typages de personnages et de situations, pour sans cesse en déplacer les certitudes, tester leur sens, interroger leur solidité et leur légitimité.

Jeu sérieux, jeu dangereux

La beauté du geste tient à ce que l’un des principaux repères ainsi remis en cause est précisément l’imposture, la rhétorique du masque, du double jeu, ressort bien connu des films à énigme comme de la psychologie basique.

Côté cinéma, le modèle serait à chercher du côté des Diaboliques de Clouzot, clairement évoqué par Jacquot, lequel fait pourtant tout autre chose –avec Eva, nul besoin d’interdire aux spectateurs de raconter quoique ce soit, tout se passe ailleurs, c’est-à-dire tout le temps, et non plus au moment du rusé rebondissement crucial et fatal.

Entre Bertrand et Eva, les jeux ne sont pas faits (©Europacorp Distribution).

Ce qui est «fatal» dans le film, au sens du destin et pas nécessairement de la mort, c'est la complexité des humains, quand bien même ils apparaissent sous les auspices d’archétypes d’un genre.

Face à Bertrand, la petite gouape devenue auteur à succès après avoir volé un manuscrit qu’interprète Gaspard Ulliel, la glaciale et mystérieuse figure qu’incarne Isabelle Huppert avec un véritable génie de la complexité et de la profondeur est en effet «la femme fatale», mais en redonnant au mot «fatal» tout son sens –et finalement en le dépassant, du côté de la vie.

Le rôle de Gaspard Ulliel est inévitablement plus ingrat, aussi rectiligne (dans sa fausseté qui se veut manipulatrice) que ces trajets de TGV entre Paris et Annecy, qui visuellement font contrepoint à la route enneigée.

Gaspard Ulliel et Julia Roy (©Europacorp Distribution)

Eva est tout entier tissé de ces fausses symétries ou antinomies, Paris et la province, l'épouse (Julia Roy) et l'amante, le réel et le fantasme, l'argent du travail artistique (l'agent joué par Richard Berry) et celui de la prostitution.

D'autres états du monde, aussi bien l'inconscient que le social, ou le sentiment sincère, rôdent aux abords de la machine fictionnelle, la déséquilibrent, lui offrent une dynamique passionnante et heureusement dérangeante.

Tout autant que les vertiges de la pulsion et de la fascination d’un homme dur et cynique pour une figure féminine plus puissante que lui (ressort du livre et du premier film), l’Eva de Jacquot questionne les effets d’images et de narrations (qu’est-ce qu’on voit? qu’est-ce que chacune et chacun raconte?) sous l’empire de modèles préexistants (le grand artiste, la prostituée de luxe) qui conduisent et distordent les comportements, enserrent les protagonistes dans une série d’actes aux effets incontrôlables.

Tout cela est parfaitement artificiel. Mais l’artifice n’est pas le mensonge, surtout s’il est comme ici aussi ouvertement revendiqué. L’artifice est la mise sur la table des moyens narratifs employés, pour approcher une forme de vérité qui prend en compte ses propres procédés.

«Eva» n'est pas «Elle»

Il est possible qu’on compare Eva à Elle, tous les deux servis par d’exceptionnelles interprétations d’Isabelle Huppert –actrice devenue si indispensable aux cinéastes que trois films où elle tient le haut de l'affiche sortent ce mois-ci, dont un autre, La Caméra de Claire de Hong Sang-soo, ce même mercredi 7 mars (le troisème est Madame Hyde, annoncé le 28 mars).

Et en effet, Elle et Eva ont en commun d’appartenir à un cinéma assez adulte pour revendiquer, et s’enrichir, de la prise en compte de son propre artifice, au lien de l’enfantine revendication de naturel vraisemblable sur lesquels s’appuient tant de films, y compris du genre fantastique le plus débridé.

Pourtant la comparaison s’arrête là. Avec une exigence comparable à celle de Verhoeven, Benoît Jacquot explore une voie tout à fait différente, et qui, loin de construire son propre système, son propre code (comme le font les contes, ce qu’était Elle), met en mouvement des éléments de systèmes empruntés ailleurs –le cinéma de genre, la psychologie, le réalisme– pour y faire émerger autre chose.

Quelque chose d’aussi inattendu qu’un ultime dérapage contrôlé du côté d’un réel, réel cruel auquel tous les personnages n'ont pas accès, comme l’indique la réplique finale. À ceux qui ne savent ou ne peuvent relier la scène au monde, il reste l’enfer, l’enfer de la fiction célibataire, ou plutôt condamnée à un éternel veuvage.

Eve

de BenoîtJacquot, avec Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel, Julia Roy, Richard Berry, Marc Barbé.

Durée: 1h40. Sortie: 7 mars 2018.

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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