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Subi ou provoqué par Caroline de Haas, le harcèlement en ligne est une abomination

Temps de lecture : 7 min

Un outil ne change pas de propriétés selon l'usage que vous en avez.

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Rage numérique | Michał Kubalczyk via UnsplashLicense by

Caroline De Haas est partie d'internet. Ou presque: elle a quitté les réseaux sociaux.

La militante féministe, fondatrice et directrice associée du cabinet de conseil Egaé, spécialisé dans la formation et la communication sur les thématiques relatives à l’égalité entre les femmes et les hommes, explique son geste dans une lettre ouverte publiée le 26 février sur son blog hébergé par Mediapart.

Première réaction

Sa décision survient, explique-t-elle, après des semaines de persécution en vagues successives, fomentée consciemment ou non par des médias (l'Obs) et certains de leurs représentants (Eric Naulleau).

De Haas implique également la secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, qu'elle accuse d'avoir «enfoncé le clou. Et moi avec» en lui reprochant son approximation statistique –«un homme sur deux ou trois est un agresseur», le titre que l'Obs avait choisi pour son interview publiée le 14 février et l'un des feux mis aux poudres.

Caroline De Haas écrit:

«Je suis fatiguée de ces violences. Je suis fatiguée de savoir que mes ami.e.s, ma famille et mes collègues voient des messages haineux à mon encontre. Je suis fatiguée de ces espaces sur lesquels des agresseurs, par milliers, me harcèlent et m'insultent en toute impunité. J'arrête. Je quitte les réseaux sociaux pour un temps indéterminé».

Aujourd'hui, Caroline De Haas n'existe donc plus sur Facebook, sur Twitter, mais a néanmoins conservé ses comptes Linkedin et Instagram. Elle a aussi annoncé prendre du champ vis-à-vis des médias, se montrer désormais plus prudente avec les journalistes et faire moins d'interviews, tout en répondant aux questions du Figaro, de l'Express et en tournant une vidéo pour Konbini.

Je vais être franche: comme beaucoup de rédactrices et de signataires de la tribune «Des femmes libèrent une autre parole» publiée dans le Monde début janvier, ma première réaction aura été de pester en lâchant un «elle est pas gonflée, celle-là». Comme Sylvie Le Bihan Gagnaire qui a fait part de sa colère sur Facebook.

Dès le 10 janvier au matin, les cent et quelque femmes à avoir écrit et signé cette fameuse tribune ont été balayées par un déluge de merde dans les médias et les réseaux sociaux, un torrent qui aura inondé jusqu'à leur «vraie vie». Entre appels au viol et menaces de mort sur Facebook et Twitter, des tribunardes ont eu des problèmes familiaux, convoquées par leur hiérarchie professionnelle, d'autres encore ont reçu des messages souhaitant que leurs filles se fassent «bientôt doigter dans le métro pour que tu comprennes la connerie que tu as faite». Sans même parler de Catherine Deneuve, cible d'un déferlement de haine propre aux victimes expiatoires.

Tout ça, entre autres, parce qu'une certaine Caroline De Haas avait co-écrit et posté sur son blog un article faisant de nous des «allié.e.s» des agresseurs sexuels, voire des apologistes du viol et des «récidivistes» du soutien à des pédocriminels. Était-ce volontaire ou pas? Je n'en sais rien. Au fond de moi, je ne peux m'empêcher de penser qu'une militante féministe aguerrie qui choisit de tordre à ce point la lettre et l'esprit d'un texte le fait délibérément. Pour faire le buzz. Sans se soucier qu'au passage, on casse, on brise.

Sauf que je ne crois pas que la colère soit un sentiment qui permette d'aller très loin. Ou que le «c'est celui qui dit qui est» soit un argument. Je ne pense pas non plus qu'on puisse minimiser ou nier les souffrances de quelqu'un sous prétexte qu'il vous en a infligées d'autres. De même, je ne suis pas convaincue de l'intérêt de la vengeance, je ne suis pas soulagée par les «bien fait pour ta gueule», je me fous du karma et sais que personne n'est «puni par là où il a péché».

Même technique, même résultats

Reste qu'un outil ne change pas de propriétés selon l'usage que vous en avez, les objectifs qu'il vous permet de réaliser ou les intentions que vous y adjoignez. Un marteau est un marteau que vous vous en serviez pour accrocher un tableau de maître ou pour exploser le crâne de votre voisin.

Les réseaux sociaux et leur exacerbation de la pensée tribale fonctionnent de la même manière que vous cherchiez à débusquer l'adresse personnelle d'un individu vu dans une manifestation néo-nazie ou celle d'une journaliste féministe. Et quand Caroline De Haas crée un site permettant d'insulter à la chaîne les signataires d'un texte qui lui déplaît, elle use au final de la même technique que ceux et celles qui la traitent de tous les noms sur les réseaux sociaux.

Avec ce site, Caroline De Haas n'entend pas débattre, discuter, échanger ni même ignorer: elle ne fait que disqualifier ses interlocuteurs. Elle les exclut de sa communauté de semblables. Soit l'un des problèmes les plus énormes qu'il nous faut régler dans notre manière de «converser» contemporaine –et plus généralement de nous comporter–, sauf à risquer de balayer en quelques dizaines d'années les apports et les progrès de ces cinq derniers siècles en matière de concorde civile.

On a tendance à l'oublier, mais les Lumières sont nées des massacres des guerres de religion européennes. Leur libéralisme est issu d'une volonté de régler les conflits particuliers par de l'universel –la raison, «naturellement égale en tout homme»– afin de les rendre les moins sanglants possible. Et l'ampleur de la pacification des mœurs et des sociétés qu'elles ont permise est aujourd'hui inégalée dans l'histoire de l'humanité. Parce que quelques savants et philosophes se sont dit qu'il y avait peut-être d'autres moyens que d'en passer par le fil de l'épée pour «purger» les mauvaises passions humaines, l'humanité connaît aujourd'hui son ère la plus prospère et la plus sûre de toute son évolution.

Les réseaux sociaux en général et Twitter en particulier sont loin de poursuivre et d'incarner un tel idéal. À l'inverse, depuis déjà des années, bon nombre de commentateurs s'alarment de leur propension à nous agacer les nerfs, à tirer sur les cordes les plus belliqueusement sensibles de notre nature humaine, un peu comme il suffit de se mettre au volant pour voir augmenter ses risques de péter un gros plomb face à d'autres automobilistes.

Cette «rage numérique», comme d'autres parlent de rage routière, est un élément qu'il est désormais difficile d'ignorer lorsqu'on navigue sur les réseaux sociaux. Les chauffards du web n'ont malheureusement pas fini de faire des victimes et Caroline De Haas l'aura, en fin de compte, relativement échappé belle.

Allégeances tribales

Jesse Singal, chroniqueur scientifique au New York Magazine, déplore pour sa part l'aggravation d'une tendance «inquiétante sur les réseaux sociaux où les allégeances tribales sont en train de supplanter des compréhensions du monde empiriques et partagées». Jesse Singal a lui-même essuyé une vague de harcèlement numérique des plus violentes pour avoir relaté le calvaire d'un psychologue et sexologue canadien, le Dr. Kenneth Zucker, abusivement licencié après une cabale menée par un groupe d'activistes opposés à ses recherches.

Des travaux montrant qu'une grande proportion d'enfants transgenres reviennent spontanément à leur identité de naissance après la puberté et remettant en question la pertinence des traitements trop précoces de la dysphorie de genre. Le temps que passent la houle et les procès en «transphobie», Singal fermera son compte Twitter.

«Peut-être que “sous-tribal” est un terme plus précis et pertinent ici, s'interroge Singal. C'est une chose de dire que la droite et la gauche ne sont pas d'accord sur de simples faits du monde –cette balkanisation informationnelle n'est pas née d'hier et précède de loin la création de Twitter. Mais les réseaux sociaux ne font que découper le salami en tranches de plus en plus fines [...] ce qui rend toujours plus difficile même pour des gens par ailleurs sur la même ligne idéologique générale de se mettre d'accord sur des faits basiques».

Mais de la même manière que notre cerveau n'a pas été «fait pour» connaître objectivement le monde, on peut se demander si les réseaux sociaux ne seraient finalement pas les plus efficaces lorsqu'il s'agit de brosser nos propensions à la zizanie dans le sens du poil et remettre pièce après pièce dans la fente du juke-box de notre esprit de clocher. Un constat partagé par certains pionniers du 2.0, qui aujourd'hui brûlent ce qu'ils ont adoré hier.

Envie de la conversation

Si internet a effectivement été une idée lumineuse –dans le sens diderotien du terme–, difficile de ne pas constater combien les réseaux sociaux auront fertilisé de bien obscurs sillons. Caroline De Haas s'est retrouvée des deux côtés du manche, mais si une arme a la possibilité de se retourner contre vous, alors c'est peut-être qu'il valait mieux éviter de s'en emparer au départ.

Et lui préférer, par exemple, ce que proposait Ariane Mnouchkine dans une récente interview au Monde:

«J’aimerais, j’avoue, que nous arrivions à avoir des assemblées où la confiance serait telle qu’on pourrait converser. Où l’on s’écouterait vraiment, où on ne se jugerait pas avant même le complément d’objet direct, où l’on ne serait pas en train de préparer la réponse pendant que l’autre parle, où l’on admettrait qu’il faut parfois un silence, après, pour réfléchir à ce que l’autre vient de dire. Converser, cela voulait dire: vivre ensemble. Dans les débats, c’est le contraire: les gens sont plus divisés à la fin qu’ils ne l’étaient au début. On a perdu l’art de se parler, aujourd’hui. On ne se persuade plus, on s’ostracise immédiatement. Et ça, c’est dangereux, dans une société. Et triste».

Il est temps de recouvrer sinon la joie, du moins l'envie de la conversation. D'où la nécessité de défendre le projet civilisationnel qui nous aura littéralement permis de nous extraire de la pensée de village et de survivre un peu mieux en tant qu'espèce, communautés et individus. Quitte à se passer un temps des réseaux sociaux et du slaktivisme.

Peggy Sastre Auteur et traductrice

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