Monde / Culture

D'ici quelques années, les morts vont sortir de leurs tombes

Temps de lecture : 7 min

Vers la mort... des cimetières? Depuis quelques années, on assiste à l’émergence de nouvelles méthodes d'inhumation et de crémation, plus économiques, mais surtout plus respectueuses de l’environnement.

«I'm happy, hope you're happy too. I've loved all I've needed, love.» | Valeriy Andrushko via Unsplash License by

Finis les chemins de gravier qui crissent, les pots de chrysanthèmes ou les fleurs en plastique, disparues les pierres tombales en marbre de Chine.

Vous voici en pleine forêt. Vous marchez à travers les érables, les cèdres, les bouleaux et les hêtres, guidés par une puce GPS qui vous emmènera jusqu'à l'endroit où repose le défunt auprès duquel vous souhaitez vous recueillir.

«Au pied de mon arbre, je reposerai heureux…»

Un scénario futuriste qui pourrait bien devenir réalité. C’est du moins le pari, un peu fou, que se sont lancé les deux designers Anna Citelli et Raoul Bretzel, en fondant «Capsula Mundi», en 2003. Leur entreprise commercialise des capsules, en forme de cocons, destinées à accueillir les cendres ou le corps du défunt, avant d’être enfouies au pied d’un arbre. Entièrement biodégradables, ces urnes d’un nouveau genre sont vendues aux alentours de 400 euros.

Anna Citelli revient pour nous sur la genèse du projet:

«Nous pensions que le design ne doit pas seulement s’appliquer aux objets de la vie quotidienne, mais qu’il peut avoir un véritable impact culturel sur la société. Nous avons remarqué combien, sous ce rapport, la mort était laissée de côté. Et c’est à partir de là qu’a émergé l’idée de Capsula Mundi. Une vision englobante, où nous continuons à faire partie du cycle de la vie, même après notre mort, tout en laissant derrière nous un héritage positif pour l’avenir de la Terre.»

S’il a d’abord redouté les réactions du public, le tandem créatif de Capsula Mundi affirme aujourd’hui recevoir de nombreux messages enthousiastes, venus des quatre coins du monde. Parmi les 45.000 personnes qui ont liké leur page Facebook, «beaucoup de jeunes des pays anglo-saxons ou d’Asie, sensibilisés aux questions de l’écologie.»

«La mort n’est pas la fin, mais bien le début de quelque chose. On vient de la nature et je pense que c’est important d’y retourner.»

Marie, 51 ans

Pour l’instant interdites dans leur Italie d’origine, les capsules d’Anna et de Raoul pourraient bien un jour bouleverser la configuration de nos cimetières. Plutôt que d’abattre du bois pour faire des cercueils, ces urnes d’un nouveau genre en feront pousser. Anna Citelli espère que dans un proche avenir, «on se rendra en famille, avec les enfants pour une balade en forêt, s’occuper d’un arbre au lieu d’une tombe.»

Capsule fabriquée par «Capsula Mundi».

Bien que la France n’autorise, à l’heure actuelle, que l’inhumation et la crémation traditionnelles, le projet de Capsula Mundi a déjà ses adeptes dans l’Hexagone.

Marie, 51 ans, tient une maison d’hôte à Roquebrune-sur-Argens, dans le Var. Elle a été immédiatement séduite par le projet:

«La mort n’est pas la fin, mais bien le début de quelque chose. On vient de la nature et je pense que c’est important d’y retourner», confie-t-elle. L’idée que son corps «permette de faire pousser un arbre ou une fleur» l’enchante. Elle n’ignore pourtant pas le long chemin qui reste à parcourir, notamment du point de vue des mœurs. «Le tabou de la mort», elle ne le comprend pas vraiment, elle considère même que «c’est sympa d’y penser quand on est vivant». Lorsqu’on lui demande si elle en a parlé avec son entourage, Marie éclate de rire: «On me perçoit encore comme une extraterrestre.»

«Il m’a toujours dit que s’il mourait, il voudrait qu’on lui mette une graine dans la bouche et qu’on l’enterre…»

Aurélie, 50 ans

Elle n’est pas la seule à déplorer le «traditionalisme» entourant les enterrements. Pour Aurélie, 50 ans, le cimetière classique a fait son temps. Encore émue par la disparition de son ex-mari, cette enseignante de Grenoble regrette que le projet ne soit pas encore autorisé en France: «Il m’a toujours dit que s’il mourait, il voudrait qu’on lui mette une graine dans la bouche et qu’on l’enterre…»

Un souhait qui, dans les configurations actuelles, reste irréalisable. Aurélie est lasse des cérémonies funéraires traditionnelles, qu’elle juge trop religieuses et pas assez centrées sur le défunt. Les deux femmes se montrent pourtant optimistes. Marie en est d’ailleurs persuadée: les forêts remplaceront un jour les cimetières –«l’avenir lui donnera raison.»

Nouveaux procédés pour dernier voyage

Encore sous-estimé, le problème de l’empreinte carbone posé par les crémations et inhumations ordinaires pourrait bien accélérer les choses. Lors d’une crémation, par exemple, de nombreux gaz polluants et métaux lourds (notamment du mercure, contenu dans les alliages dentaires) sont rejetés dans l’atmosphère. Les émissions restent relativement minimes, mais n’en demeurent pas moins un sujet préoccupant. Au Royaume-Uni, en Suède ou aux États-Unis, des alternatives plus respectueuses de l’environnement ont commencé à voir le jour.

Inventée à la fin du XIXe siècle, «l’aquamation» s’apparente à une crémation aquatique, au cours de laquelle une eau chauffée à 93°C est injectée dans le corps pour le dissoudre. À la fin de l’opération, qui dure entre quatre et dix heures selon la corpulence du défunt, il ne reste que de l’eau et des os. Beaucoup plus économique, cette technique aurait aussi l’avantage d’émettre jusqu’à 160 fois moins de particules fines. «L’aquamation» existe déjà en Europe, où elle est utilisée dans les abattoirs, particulièrement lors de cas d’épizootie (épidémie animale), comme ce fût le cas au moment de la crise de la vache folle. Déjà autorisée en Grande-Bretagne, en Australie et au Canada, elle le sera en Californie dès 2020.

La «promession», quant à elle, consiste à plonger le corps du défunt dans de l’azote liquide. Une fois refroidi, celui-ci est réduit à l'état de poudre, grâce à des vibrations. Aucune vapeur toxique n’est émise durant le procédé. Particulièrement riches en matières organiques, les restes peuvent alors servir au développement d’une plante ou d’un arbuste. L’inventrice de cette pratique, la biologiste suédoise Susanne Wiigh-Mäsak se présentait d’ailleurs elle-même, lors d’un TED Talk en 2014, comme «un compost, bien organisé, en chemin vers sa biodégradation.» Déjà pratiquée en Suède, la «promession» est autorisée en Corée du Sud depuis 2012.

Environmentally friendly burial: Susanne Wiigh-Masak at TEDxStHelie. Via YouTube.

Une ultime contribution à l’environnement

D’autres alternatives existent, à l’instar de «l’humusation» (la dépouille est mélangée à un compost, qui la transforme en humus) ou de la «résomation» (le corps est dissous dans une eau à 180°C, enrichie en hydroxyde de potassium). On notera que la cryogénisation, interdite en France, n’est pas une technique d’inhumation à proprement parler, le défunt ayant vocation à être ramené à la vie.

Les funérailles écologiques ont aussi le mérite, pour l’instant du moins, d’être moins chères que des obsèques classiques. Un aspect économique pas forcément cynique, lorsqu’on sait que certains services des pompes funèbres n’hésitent pas à gonfler leurs devis.

Il n’y a pas seulement en matière de crémation que l’on voit du nouveau. On rivalise désormais d’imagination dans le domaine des urnes funéraires.

Pour une centaine d’euros, on en trouve des biodégradables, destinées à être mises en pleine terre, ce qui est toujours interdit en France, où tout cercueil ou urne doit être étanche. De son côté, l’entreprise «Eternal Reefs» propose de fondre vos cendres à un ciment naturel, qui reposera au fond de la mer, pour servir d’habitat aux coraux. En janvier dernier, Kris Jenner, la matriarche du clan Kardashian, faisait part à ses enfants du souhait, pas banal, d’être transformée en diamant après son décès. La reine du «bling bling» pourra voir ses dernières volontés exaucées par «LifeGem», une société américaine qui assure, en outre, faire « certifier » les diamants obtenus...

David Bowie - «Ashes to ashes». Via YouTube.

Les cimetières se mettent au vert…

Mais avant que ces alternatives ne soient homologuées et rendues possibles en France, il leur reste encore à vaincre certaines réticences.

Au-delà de l’aspect juridique, de nombreuses religions n’autorisent pas toutes les pratiques. C’est le cas pour la crémation, interdite par l’islam, encore aujourd'hui, et par l’église catholique jusqu'en 1963. Adoptée dès 1887, elle dut ainsi attendre pas loin d’un siècle pour véritablement entrer dans les mœurs. En 1976, le décret autorisant la dispersion des cendres aida beaucoup dans sa démocratisation. Aujourd’hui, la crémation ne cesse de gagner du terrain.

Selon un sondage IPSOS de 2015, 51% des personnes interrogées déclaraient préférer être incinérées. En revanche, le rapport s’inverse lorsqu’il s’agit d’organiser les obsèques d’un proche, où l’inhumation est préférée dans 52% des cas.

En attendant que la législation évolue, certains cimetières se sont déjà mis au vert. C'est le cas à Niort, où, depuis 2014, dans le quartier du Souché, les inhumations sont plus respectueuses de l’environnement. En signant une charte spécifique, les familles s’engagent à fournir des soins mortuaires moins polluants (vêtements en fibres naturelles, cercueil sans solvants…). L’idée est aussi de rendre le cimetière plus «accueillant», en donnant davantage de place à la végétation. Le granit des caveaux est ainsi remplacé par une simple stèle en calcaire, où est gravé le nom du défunt.

Au cimetière des Gonards à Versailles, on a banni tous les produits phytosanitaires et l’on valorise désormais les déchets verts. Des changements mis en place d’abord pour le bien-être des vivants et notamment la santé des agents de services, habitués à manipuler des produits polluants (désherbants et pesticides). Premier cimetière à avoir reçu le label «Ecojardin», qui récompense les espaces verts respectueux de l’environnement, les Gonards ont depuis été rejoints par une dizaine d’autres cimetières, à Cherbourg, Fontainebleau, Rennes ou encore Nantes...

Des dernières demeures qui font honneur à l'humanité...

Adrienne Rey Journaliste

Newsletters

Ogre

Ogre

À la télévision italienne, le sort des Roms rappelle celui des juifs d'autrefois

À la télévision italienne, le sort des Roms rappelle celui des juifs d'autrefois

L'idée d'un recensement des Roms vivant en Italie a réveillé de dramatiques souvenirs dans la population italienne, notamment chez Enrico Mentana, l'un des présentateurs télévisés les plus célèbres du pays.

Football égyptien: quand la discrimination tue la passion

Football égyptien: quand la discrimination tue la passion

La minorité chrétienne d’Égypte, qui représente 10% de la population, est marginalisée jusque sur les terrains de football.

Newsletters