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Comment la Corée du Nord cherche à attirer les touristes (tout en les surveillant de près)

Temps de lecture : 9 min

Ils sont chaque année 5.000 à 6.000 Occidentaux à faire, en tant que touristes, l’un des voyages les plus surprenants de la carte touristique internationale.

Un touriste prend une photo dans une station de métro de Pyongyang (Corée du Nord), le 23 juillet 2017 | Ed Jones / AFP
Un touriste prend une photo dans une station de métro de Pyongyang (Corée du Nord), le 23 juillet 2017 | Ed Jones / AFP

Si le régime de Pyongyang est souvent décrit dans les médias comme l’un des plus fermés de la planète, il ne l’est pas aux visiteurs prêts à apporter des devises. Ceux-ci peuvent se reposer sur au moins une dizaine de tour-opérateurs reconnus spécialisés sur le créneau.

La procédure n’a rien de complexe: en quelques clics sur internet, vous trouverez des structures qui, si elles ne sont pas basées en Corée du Nord, travaillent avec les agences d’État chargées de capter la manne du tourisme, sur laquelle le régime ne crache pas.

Parcours imposé

Hormis si vous êtes journaliste et que vous ne vous déclarez pas comme tel (un visa spécial est nécessaire) ou si vous êtes détenteur d'un passeport sud-coréen, rien ne s’oppose à la délivrance d’un visa de tourisme. Le principal frein reste encore le budget: la fourchette de prix pour un séjour d'une semaine oscille autour de 1.500 à 2.000 euros, auquel il faut rajouter le prix du vol aller-retour vers la Chine, d’où partent la quasi-totalité des voyages.

Si au début de la décennie le voyage en Corée du Nord était perçu comme une «aventure» dont on pouvait se flatter à son retour grâce à la caisse de résonance des réseaux sociaux, le filon commence à s’éventer. En cause: le parcours systématiquement imposé à tous les touristes, voyageant obligatoirement en groupe et visitant invariablement dans leur minibus le palais de Kumsusan, les statues de Mansudae, les lieux culturels, les parcs d’attractions et les lieux balnéaires définis par les autorités touristiques. Le tout en dormant dans les mêmes hôtels et en mangeant dans les mêmes restaurants réservés aux touristes, encadrés par au moins deux guides.

Le palais du Soleil Kumsusan, à Pyongyang

Le circuit ressemble à s’y méprendre à un voyage organisé d’un grand tour-opérateur, une offre qui correspond le moins à la sociologie du touriste en Corée du Nord, généralement jeunes et parfois rompus aux voyages atypiques.

Pour éviter que la Corée du Nord passe à la vitesse de l’éclair d'une destination «exotique» à «ennuyeuse», les voyagistes et les autorités de Pyongyang ont dû innover, avec de nouvelles formules –sans pour autant renoncer à la spécificité d’un voyage dans le pays: l'encadrement total du touriste.

Match contre des équipes sportives nationales

Première tendance pour le moins étrange, les tour-opérateurs multiplient les possibilités de pratiquer le sport en Corée du Nord. Plusieurs sociétés offrent déjà la promesse d’une «expérience unique»: courir le marathon de Pyongyang.

Depuis 2014, les étrangers sont autorisés à y participer sans invitation, permettant aux amateurs de course de fond de s’offrir le grand frisson du running dans les rues de la capitale. Les sociétés dédiées séduisent une nouvelle clientèle, amatrice de séjours courts, pas forcément demandeuse de découvrir le pays en autonomie et qui ne voit guère d’inconvénient à participer à un voyage «cadré» –après tout, elle vient pour assister à un événement bien précis.

Plus surprenant encore, des organismes se mettent maintenant sur un créneau qui n’est sans doute envisageable qu’en Corée du Nord: permettre à des amateurs prêts à signer un chèque d'affronter… des équipes nationales.

La société canadienne Friendship League propose aux joueurs amateurs de hockey sur glace –ils sont nombreux au Canada– d’agrémenter les visites culturelles et touristiques standards d’une rencontre avec l’équipe de Corée du Nord.

Gordon Israël, l'un des dirigeants de la société, assure qu’il s’agit bien de la vraie équipe locale, classée au 40e rang mondial par la fédération internationale de hockey. Sa société prépare un coup encore plus gros: en juin prochain, la Friendship League emmènera un groupe de voyageurs s’opposer à l’équipe nationale de football de Corée du Nord.

La formation a participé deux fois à la Coupe du monde –la dernière apparition datant de 2010– et on peine à voir l’intérêt qu’elle a de faire face à une équipe de touristes, même de bon niveau, dans son enceinte du stade du Premier-Mai, qui peut accueillir 150.000 personnes.

«Les équipes nationales de Corée du Nord acquièrent de l’expérience, de nouvelles compétences et diversifient leurs entraînements et techniques de jeux», nous explique Gordon Israël, qui assure ne pas rémunérer les autorités nord-coréennes pour qu’elles imposent à leurs équipes nationales de jouer contre des touristes.

Il explique d’ailleurs sans difficulté «voyager avec un passeport diplomatique afin de pouvoir rencontrer les responsables nord-coréens de haut niveau pour discuter de nos programmes».

Là encore, les touristes présenteront l’avantage pour les autorités de Pyongyang de ne pas chercher outre mesure ce qu’ils n’ont pas à voir en étant focalisés sur leur objectif sportif, garant d’une expérience «dans un contexte unique» promis par l'organisateur –ce en quoi on peut difficilement lui donner tort.

Reste à savoir si les participants sont troublés avant de boucler leur valise par l’idée qu’ils se rendent dans un pays où les autorités gouvernementales peuvent ordonner aux fédérations de participer à un match pour faire rentrer des devises.

Étudiants bienvenus, mais fermement encadrés

Ceux qui ne sont guère intéressés par la perspective de fouler la pelouse, le bitume ou la patinoire et qui cherche un peu «l’immersion» –ou du moins son illusion– en Corée du Nord peuvent se tourner vers de nouveaux séjours «culturels» tout compris.

Que ce soit par passion pour la langue coréenne ou par désir de s’initier à la cuisine locale, il est possible pour un étranger de fréquenter l’université Kim Il-sung, le plus grand établissement du pays.

Si quelques étudiants français –souvent issus de l’Inalco, le grand établissement parisien d’enseignement des langues orientales– ont déjà eu l’occasion de partir en échange quelques mois dans l’établissement, ce dernier offre aussi des séjours payants de trois semaines pour les étudiants de tout âge désireux de tester la vie estudiantine de Pyongyang.

Les promoteurs de ce type de séjours ne cherchent pas à le cacher: la surveillance sera sans doute plus intensive que les enseignements:

«Nous offrons des séjours avec des cours le matin, et les après-midi sont consacrés à des activités dans Pyongyang ou autour de la capitale. Ils ne seront en tout cas pas autorisés à se promener seuls. Le week-end, des excursions seront proposées pour découvrir d’autres régions de la Corée du Nord, bien entendu encadrées par des guides», explique la société KTG, basée à Shenyang en Chine, non loin de la frontière coréenne.

Même s’il est difficile de connaître les chiffres avec exactitude, l’entreprise reste prudente: «Nous allons peut-être offrir des séjours de plus longue durée, mais nous allons attendre le retour de nos participants de cette année». Pas sûr en effet que les trois semaines en vase clos fassent complètement recette.

Nouveau créneau de l'anti-impérialisme

Il y a ceux qui vont en Corée du Nord pour le frisson de se rendre au cœur de ce que l’on aurait appelé dix ans plus tôt «l’axe du mal», et ceux qui voient ou voudraient voir dans le Juche le dernier résistant à «l’impéralisme» des États-Unis et de l’Occident en original, au capitalisme voire au «nouvel ordre mondial».

Parmi les opérateurs, certains n’hésitent plus à franchir la ligne de la promotion de la Corée du Nord sous l'angle du tourisme politique.

En France, le duo de promoteurs est largement connu: Alain Soral et Dieudonné. Le premier s’y est rendu pour la première fois en 2017, en prétendant être invité par les autorités locales, même si les images qu’il en a ramenées montrent qu’il a largement eu droit au parcours standard –au moins pour son premier voyage– et qu'il n’a pas pu s’affranchir des guides qui l’accompagnaient constamment. Depuis, il ne se lasse pas de vanter le pays, son peuple et son modèle politique.

Dieudonné a également franchi le pas en se rendant dans le pays en septembre, lors d’un déplacement médiatisé sur les plateformes dites de «réinformation» comme étant une démarche de «promotion de la paix».

L'association Noko Redstar, la structure qui a organisé les déplacements de l’humoriste et de l’essayiste polémique, en a profité au passage pour proposer à quelques clients, émoustillés par le déplacement, un voyage organisé. Nils Bollo, le dirigeant de l'association, avait d'ailleurs fait le 26 août la promotion de ses séjours lors d'une conférence donnée au théâtre de la Main d'or, où se produit Dieudonné.

Noko Redstar a multiplié ses offres et occupe désormais le créneau du politique. «De l'anti-impérialisme, plutôt», comme le précise Nils Bollo. Il explique comment il s'est positionné sur ce «marché»:

«J'ai constaté qu'avec des touristes méfiants, les voyages étaient parfois peu réussis et les guides étaient déçus. Or, avec des gens plus engagés politiquement, les groupes sont de meilleures qualité.»

L'homme, qui ne fait pas mystère de sa proximité idéologique avec Alain Soral, assure que sa connaissance des réseaux nord-coréens garantit que Noko Redstar est «la seule agence proposant des voyages alternatifs».

L'association –qui envisage de devenir une entreprise– n'hésite pas à mélanger l'anti-impérialisme avec le sport, pour rester dans la tendance dominante: elle organise un voyage ce mois de mars dont le point d'orgue sera le match de qualification pour les Championnats d'Asie de football 2019, qui opposera la Corée du Nord à Hong Kong.

L'événement, également proposé par d'autres voyagistes, est vendu sous le nom «Fun, Foot & Socialisme» et promet un voyage «sans idéologie, discours ou baratin». Plusieurs «people» devraient être présents, comme l'ancien international Olivier Dacourt.

Sécurité non assurée

Quel que soit le mode de tourisme sur lequel la Corée du Nord souhaite développer son offre, et de l’avis unanime des opérateurs que nous avons contacté, l’enjeu principal pour développer le secteur dans le pays porte un nom: la sécurité. Non pas celle de la stabilité géopolitique, qui n’est pourtant pas anodine (sera-t-il possible de sortir du pays si un conflit éclate pendant le séjour?), mais bien la garantie individuelle de ne pas finir comme ce nom qui gêne dans le business des voyages nord-coréens: Otto Warmbier.

Ce jeune Américain de 22 ans parti en 2015 pour un séjour «Nouvel an» (avec l’opérateur Young Pioneer Tours) a été arrêté le jour de son départ, pour une obscure affaire de vol d’affiche de propagande dans l’hôtel où il résidait.

À l’issue d’un procès de pure forme où le jeune homme a surjoué des excuses expliquant qu’il agissait pour le compte d’une obscure société secrète américaine, il a été condamné à quinze ans de travaux forcés. Rapatrié un an et demi plus tard dans un coma aux causes mal définies, il meurt six jours plus tard, sans jamais avoir repris connaissance.

Les images de vidéosurveillance diffusées par la propagande nord-coréenne et les témoignages de ses compagnons de voyage montrent que plus qu’un activiste en mission, Otto Warmbier a commis le crime d’avoir, en état d’ivresse, décroché une image glorifiant le régime, un acte répréhensible dans le pays.

Sur leurs sites vitrines, les organisateurs ne communiquent qu’avec parcimonie sur ce risque inhérent à la Corée du Nord. «ll est évident que nous avons été touchés par cette nouvelle et depuis, nous insistons d’autant plus avec nos participants sur le respect des règles internes au pays lors de nos visites», nous explique le représentant de la Frienship League. Son business a été sérieusement impacté par l’affaire, les Américains étant depuis personæ non gratæ dans le pays.

Young Pioneer Tours, qui comptait au départ répondre à nos questions, a finalement fait faux bond. Quant à Noko Redstar, sa vidéo de présentation reprend la thèse d’un Otto Warmbier «payé 200.000 euros par une secte évangéliste canadienne pour venir voler un tableau». Son président l’assure: «Vous reviendrez en toute sécurité à une seule condition: que vous respectiez la loi».

Si les choses tournent mal, mieux vaut se rappeler que la France n’a aucune représentation diplomatique dans le pays pouvant apporter une assistance consulaire. En cas de problème juridique, il faut alors se tourner vers l’ambassade de France en Chine. «Sous réserve des contraintes pouvant être imposées par les autorités nord-coréennes», précise le ministère des Affaires étrangères, qui continue de déconseiller de se rendre dans le pays, «sauf raison impérative».

Damien Durand Journaliste

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