Tech & internet / Culture

La figure du stalker hante aussi la communauté de la mode

Temps de lecture : 7 min

Dans le monde de la fashion, les harceleurs existent aussi en version luxe.

Illustration par Amélie Barnathan / Pekelo
Illustration par Amélie Barnathan / Pekelo

Cet article est publié en partenariat avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Le 9 février dernier, entre deux défilés de la New York Fashion Week, Bella Hadid a été informée par la police américaine de l’arrestation du déséquilibré qui la harcelait depuis des mois, postant sur Instagram des photos prises aux abords de son appartement et agrémentées de «J’arrive!» inquiétants.

Elle n’est pas la seule à faire les frais de l’enthousiasme débordant de certains fans: depuis l’affaire Gianni Versace, tué devant chez lui en 1997 par le serial killer Andrew Cunanan, la figure du stalker hante aussi la communauté de la mode, laissant planer une légère paranoïa sur l’industrie.

Angoissant business

Déjà en 2011, lors des défilés haute couture à Rome, on a vu défiler une robe dotée d’une poche intérieure contenant du spray au poivre, avec l’inscription 612bis brodée en Swarovski –612bis, comme l’article du code pénal italien qui sanctionne le stalking.

Plus récemment, l'actrice Anya Taylor-Joy a raconté à i-D que le jour où un scout de l’agence Storm [des représentants qui castent les futurs mannequins dans la rue, ndlr] l’a suivie dans une voiture aux vitres teintées pour lui proposer un contrat, elle a d’abord craint le pire: «Je me suis dit, “oh merde, c’est la fin”, alors j’ai attrapé mon chien et commencé à courir».

«Aucun autre business n’est si angoissant que la mode, a analysé sans ironie Nicholas Coleridge dans son enquête The Fashion Conspiracy. Parmi les quatre cents personnes interviewées pour mon livre, seulement cinq m’ont semblé saines d’esprit.»

Les raisons? Des rythmes endiablés, doublés d’une surexposition sur les réseaux sociaux. Rien que la saison dernière, la mode sur Instagram comptait 143 millions d’utilisateurs pour 709 millions d’engagements, et les professionnels du secteur n’ont jamais été si vulnérables aux attentions des obsédés en tout genre.

Entre vrais fous et simples fanatiques, la mode doit-elle avoir peur des stalkers?

Le revers de l’Instagram

À l’heure de la toute-puissance d’Instagram, le mot d’ordre des pros sur le réseau est de se dévoiler. Comme l’a expliqué à The Independent Eva Chen, la responsable mode de l'application: «Les meilleurs comptes sont ceux qui donnent l’impression d’être partis à l’aventure avec quelqu’un.»

Exit la tricherie: la blogueuse Chiara Ferragni, qui n’hésite pas à partager ses échographies, a précisé que «beaucoup d’influenceurs postent qu’ils sont dans un endroit alors qu’ils sont ailleurs. Moi, quand je poste “Je suis ici”, j’y suis vraiment».

L’intimité est aussi appréciée par les marques: TopShop a explosé tous les records après son dernier défilé à Londres, grâce à un récit des coulisses livré via Instagram Stories, soit une audience de plus de 150 millions de personnes qui ont eu accès à l’excitant aperçu du backstage.

Le hic? Cette familiarité factice peut attiser les fantasmes. Sophie Fontanel, fashion guru parmi les plus influentes du web français, a été obligée de porter plainte contre un cyber-harceleur à l’époque où elle faisait le DailyElle.

«Il postait jour et nuit des commentaires pour exprimer à quel point il me trouvait repoussante physiquement, confie-t-elle à Stylist. Il y avait une part de plaisanterie cocasse, mais ce qui me dérangeait, c’était que ça l’obsédait.»

Difficile d’établir la limite entre admiration et harcèlement dans la mode, où stalker quelqu’un relève de la politesse et où l’esthétique paparazzi squatte les pubs. Seul critère, se fier à son ressenti.

«Je suis arrêtée dans la rue plusieurs fois par jour, mais jamais ces gens ne me harcèlent», continue Sophie Fontanel. Malgré des messages qui pourraient en angoisser d’autres –«Je suis passée sous vos fenêtres», «Je suis dans votre quartier, j’espère vous croiser»–, l’influenceuse n’a jamais trouvé personne dans son hall, «encore que certains aient tenté d’y faire des selfies, essayant de discuter avec la gardienne. Mais ça reste très bon enfant».

Sans limites

Pour la scénariste Julie Klam, stalker est «l’un des seuls plaisirs coupables qui ne coûte rien, ne file pas le cancer et n’envoie pas en rehab». Cependant, si n’importe qui peut glisser vers des comportements dysfonctionnels, n’est pas stalker qui veut.

L’une des plus acharnées de la mode est la blogueuse hongroise Angel Barta, qui a consacré à son obsession huit ans de sa vie et un livre de 500 pages pour convaincre les modeux que Marc Jacobs avait volé ses créations, piraté son portable et son ordi. Alors que le New York Times interviewe le créateur en 2008 à son atelier, elle fait irruption habillée d’un énorme chapeau en plumes et d’une jupe multistrate en dentelle noire. «Elle fréquente ma salle de sport et rêve d’être mannequin», a alors expliqué Jacobs à la journaliste surprise, avant que son assistant précise qu’Angel «a vraiment envahi son espace personnel. Marc devrait faire gaffe».

Les stalkers ne connaissent pas de limite et ont une fantaisie débordante. Le designer Todd Oldham en a fait les frais en 1995, quand un homme lui a interdit l’accès à son showroom de Manhattan à l’aide de chewing-gum dans les serrures, un accident vite oublié jusqu’à ce que la police appelle le designer. «Le stalker m’a identifié comme la personne à contacter pour le sortir de prison, a déclaré Oldham. Il a demandé que l’on me rappelle qu’il m’avait offert du chewing-gum.»

Si les raisons derrière une obsession sont difficiles à démêler, ce n’est pas le cas des troubles post-traumatiques dont souffrent les victimes, allant des idées suicidaires aux problèmes de sommeil.

Dans «Keeping Up With the Kardashians», Kendall Jenner a avoué avoir «complètement perdu pied» à cause de son stalker, auteur de lettres quotidiennes d’insultes où il l’accusait d’être une «salope d’internet» au comportement «puéril et autocentré».

Disparaître s’impose parfois comme seule solution. «Les autorités m’ont dit d’arrêter de parler aux gens que je ne connais pas sur les réseaux», a déclaré en 2014 Milla Jovovich, pour justifier sa disparition de Twitter.

Malgré un retour rapide sur Insta le jour de la Saint-Valentin, Kanye West en est absent depuis mai 2017. Bien que ses fans apprécieraient son come-back, «il faut réfléchir si la plateforme est bénéfique ou préjudiciable à son bien-être», a concédé le site Complex.

Harcèlement en chaîne

Lors de sa tirade contre l’industrie de la mode publié sur la revue académique Vestoj l’an dernier, l’ex-rédac chef de Vogue UK Lucinda Chambers a décrit avec minutie les rouages du harcèlement fashion.

De l’éditeur qui «vous fera du mal et du tort» pour asseoir son pouvoir aux grands groupes comme LVMH qui demandent «de plus en plus, de plus en plus vite» des designers qui succombent à «l’alcool, la drogue et la dépression», jusqu’aux magazines qui essayent de vendre «quelque chose dont les gens n’ont pas besoin» en passant même par l’intimidation (un mot qui en a froissé plus d’un, mais que les spécialistes du marketing confirment): les nouvelles frontières de la profession fricotent dangereusement avec le stalking.

Traqué online ou en boutique par des vendeurs «vautours» prêts à l’intercepter avec la précision «d’une frappe aérienne militaire», selon les conclusions de l’agence de conseil new-yorkaise Envirosell, le consommateur est passé de victime à cyber-stalker: pour se venger, il s’insurge contre les injustices et les dérives du business.

Comme l’a constaté Highsnobiety en analysant le phénomène Supreme, plus il y aura de gens «disposés à payer des sommes excessivement gonflées aux revendeurs» pour s’assurer le dernier article, plus il y aura «des gens cloués derrière leurs écrans pour taper des choses vraiment méchantes» à l’encontre de la marque. Qui, parfois, surréagit.

L’année dernière, Z Palette a harcelé ses followers indignés par le prix du démaquillant Z Potter (85 $), en laissant des commentaires haineux (le plus gentil ? «Toi aussi, tu ne ressembles à rien»). Pas la bonne stratégie.

Comme l’a rappelé Osman Ahmed, le fondateur du site Business Of Fashion, à l'occasion d’une polémique avec le service RP de Saint Laurent en 2012:

«Les marques doivent accepter de ne plus tout contrôler. Dans la réalité médiatique actuelle, où les mots et les images peuvent être partagés et commentés par des millions d’utilisateurs sur des réseaux comme Facebook et Twitter, la volonté de contrôle est non seulement vouée à l’échec, mais également erronée.»

Stalker d’alerte

L’analyse est partagée par Eva Chen, qui a confié au Vogue US que dans la mode, on a désormais atteint «un niveau inédit de transparence». Une configuration plus démocratique, où le stalker pourrait revêtir une fonction de lanceur d’alerte.

Traquer les marques fautives, lancer des pétitions ou pointer du doigt les erreurs permettrait au harceleur solitaire d’autrefois de canaliser son obsession et de sensibiliser les marques et le public.

Utopique? Pas vraiment: même si parfois, l’armée des fashion stalkers s’égare (par exemple en se déchaînant contre Rachel Roy, la styliste et maîtresse supposée de Jay-Z évoquée dans le tube de Beyoncé «Lemonade»), elle a déjà permis de dénoncer des abus qui seraient passés auparavant sous silence.

«J’ai été alertée par le message de l’une de mes followers Instagram, qui a repéré mes dessins en vente sur le site de Marc Jacobs», a révélé l’artiste Katie Thierjung, qui a déposé plainte en novembre dernier pour violation de copyright. Même topo pour l’artiste Adam J. Kurtz, copié par Zara, qui a remercié ses «fans de l’autre côté de l’Océan, sans qui je n’aurais jamais découvert le pot aux roses», avant de créer le site Shop Art Theft, véritable paradis du stalker-délateur.

Sous la pression, la mode pourrait même, pourquoi pas, aider la cause: Dsquared2 s’est associé en novembre dernier au mouvement #BeCoolBeNice avec une collection capsule contre le cyber-harcèlement. Ce qui est d’autant plus louable si l’on considère que, selon une recherche du syndicat des enseignants anglais, les jeunes qui n’ont pas les moyens d’acheter les articles à la mode sont les victimes idéales des actes d’intimidation dans les écoles. «Nous avons été harcelés en tant qu’enfants et nous comprenons à quel point c’est destructeur», ont affirmé les designers. Une cause de gagnée.

Benedetta Blancato Journaliste

Stylist Mode, culture, beauté, société.

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