France / Économie

Le trader qui a troqué le CAC 40 contre le bitcoin

Temps de lecture : 9 min

Se faire un peu d'argent avec sa cagnotte de crypto-monnaies est un jeu d’enfant, quand on a le bon interlocuteur.  

Représentation physique mais néanmoins virtuelle d'un bitcoin au magasin «Bitcoin Change» à Tel Aviv, le 6 février 2018 |
Jack Guez / AFP
Représentation physique mais néanmoins virtuelle d'un bitcoin au magasin «Bitcoin Change» à Tel Aviv, le 6 février 2018 | Jack Guez / AFP

Après une pointe à 20.000 dollars, le bitcoin (BTC) est aujourd’hui valorisé à (environ) 9.600 USD. La reine des crypto-monnaies, malgré des coups de boutoirs du destin, souvent irrationnels, continue de battre des records. On rappelle rapidement les principes fondateurs du BTC: une monnaie libertaire (pas de banque centrale), déflationniste (plus on l’épargne, plus elle prend de la valeur), incensurable (seule la personne en possession de la clé de cryptographie du portefeuille bitcoin peut l'utiliser, aucun État ou banque ne peut la saisir). Cette monnaie est tellement disruptive qu’elle pousse même les banques à créer leurs propres crypto-monnaies, pour diminuer le coût des opérations financières interbancaires. Le BTC est aussi maman putative de plein de petites crypto déjà devenues grandes: Ethereum, Dash, Moreno, Litecoin, Zcash…

Les rumeurs les plus folles courent sur le bitcoin. Poutine miserait dessus et envisage de taxer les data centers de minage de BTC et de mettre la Russie en avant-poste sur les crypto-monnaies. Des places de marché vont y ouvrir, qui permettront de changer les bitcoins en payant des impôts. Une façon de contrer le roi dollar et accentuer ses rapports commerciaux avec la Chine. Une façon d’avoir des rapports directs, sans passer par des États tiers.

Alors oui, comme beaucoup d’entre nous, vous pleurez sans doute, «pourquoi j’en ai pas acheté quand il était à 1500$?» et pour les plus chanceux, qui possèdent déjà quelques unités de cette monnaie, la question est plutôt d’encaisser le cash tant que la courbe de valeur est encore haute. Et si possible, sans passer par une place de marché, donc une banque, donner son nom, adresse, infos fiscales et payer des taxes. Dans une relative illégalité, donc.

Un trader geek, un business discret

C’est là qu’intervient Alex, ancien trader séduit depuis 2014 par l’aspect révolutionnaire du bitcoin. Pour le trouver, c’est simple:

«J'achète et je vends des bitcoins dans plusieurs devises et dans plusieurs pays aussi bien en cash que par virement bancaire mais aussi via des bourses bitcoin telles que kraken.com ou Localbitcoins.com. C’est une sorte d’eBay du bitcoin, où on est noté en fonction de notre qualité de service. Je me rémunère grâce à la différence entre mon prix d'achat et mon prix de vente. Je conduis cette activité dans plusieurs villes européennes grâce à des agents qui procèdent pour mon compte à des transactions en liquide moyennant une commission. Je possède une compagnie enregistrée dans l'Union européenne et déclare tous mes revenus.»

Une vraie petite place de marché à lui tout seul, Alex est un trader geek. «Grâce à des algorithmes que j'ai programmés, je me positionne simultanément à l'achat et à la vente sur différentes bourses de bitcoin. D'autre part je vends et j'achète des bitcoins en personne contre de l'argent liquide. J'agis, en quelque sorte, comme un bureau de change.» Alex se déplace en personne (si vous êtes un gros client) ou, dans la plupart des cas, envoie un agent qui exécute ce travail pour lui, auprès de clients, avec une approche qui n’est pas sans rappeler une séquence d’un bon film d’espionnage. Acteur beau gosse sur le point de percer, mère de famille respectable, grand-mère au-dessus de tout soupçon se baladant avec des liasses de plusieurs dizaines de milliers d’euros dans les poches… Ne pas avoir le physique de l’emploi peut être un atout.

Pour tester le service –nous voulons essayer revendre du bitcoin en toute discrétion– nous avons rencontré un agent d’Alex dans un café, après nous être mis d’accord sur un échange d'un «petit» montant: l’équivalent de 500€. Première étape, on compte les billets que l’agent –un sympathique molosse à crâne rasé– sort de sa sacoche. Nous sommes en contact avec Alex via l'application Telegram. Nous lui demandons quel est le cours du BTC, on «lock», ou en d’autres termes, on se met d’accord sur le prix, et calculons la fraction de BTC à envoyer. Alex, via Telegram, nous donne son adresse de portefeuille BTC. Nous envoyons notre fraction depuis un portefeuille Mycellium, sur smartphone. Quand Alex nous informe que le réseau a confirmé la transaction sur la blockchain, l’agent nous donne les 500€ en coupures de 50, discrètement comptées sous la table du café. Après remerciements et poignée de main, aucun de nous deux n’a traîné longtemps en terrasse.

C’est pour raisons de sécurité que ces transactions se font dans des lieux publics, car les risques sont réels pour ces agents traders: celui de se faire attaquer, ou reverser de la fausse monnaie. Afin s’en prémunir, Alex a des méthodes qu’il préfère ne pas dévoiler. À vrai dire, on n’a pas eu très envie de chercher des noises au costaud qui nous a versé l’argent. Ça ressemble à s’y méprendre à une scène de film mafieux, sans drogues, ni protituées.

Un marché très concurrentiel

À Paris, la principale concurrente d’Alex est une Chinoise d’âge mûr qui «fluidifie» les échanges entre la communauté chinoise parisienne et ses compatriotes. Travaillant en binôme avec un autre trader à Guangzhou, elle récupère le cash des commerçants qui ne veulent pas le déclarer en France, pour raisons de «fiscalité confiscatoire». Ils confient donc leur argent à cette tradeuse, qui achète des BTC avec et les envoie immédiatement à son collègue en Chine. Celui-ci va vendre les BTC avec un bénéfice de 10% en échange de yuans. Ces yuans servent à payer le fournisseur du client franco-chinois, fournisseur qui a même fait un discount car il est payé en cash (il n’est donc pas obligé de le déclarer, contrairement à un virement).

À l’instar de sa compatriote d’origine chinoise, Alex ne travaille finalement que très peu en chez nous:

«La France est resté arc-boutée sur un système bancaire qui refuse catégoriquement les crypto-monnaies. C’est une concurrence pour elles, et les lois anti-blanchiment n’aident en rien à rendre le bitcoin plus respectable pour les autorités.»

Depuis la loi Sapin, en 2015, il est interdit aux résidents français de procéder à des paiements en liquide de plus de 1.000€. Pour les résidents étrangers, cette limite est désormais de 10.000€. Mais dans des pays voisins de la France, avec lesquels les frontières sont ouvertes, ces plafonds disparaissent, comme en Suisse, où on peut acheter (au hasard) une montre à 100.000 francs suisses sans carte d’identité. Même chose en Angleterre et en Allemagne: aucune limitation sur les montants des transactions en liquide. «De fait, cette loi contrevient plus au tourisme, aux commerçants et aux libertés individuelles des résidents français qu'au financement du terrorisme», s’emporte notre trader.

Dans ces deux pays, la connaissance et l'utilisation du bitcoin sont plus développées qu'en France, notamment par les entreprises en Angleterre travaillant dans l'import/export. «Plusieurs de nos clients professionnels en Angleterre achètent des montants de 50.000 à 250.000 livres par mois.» Acheter ou vendre des bitcoins peut même devenir une idée weekend à Londres (ou Manchester): il suffit de se rendre dans un guichet de Queensway, tous font du trading de BTC. Les montants acceptés sont élevés: 20.000 euros minimum. Et cela peut monter jusqu‘à 500.000€ en cash chez certains.

La monnaie des sans papiers et des entreprises

Malgré tout, Alex compte quelques clients en France: «Il y a d’abord les investisseurs qui voient dans le bitcoin une monnaie d'avenir mais préfèrent garder un certain anonymat vis à vis des autorités fiscales en achetant des bitcoins avec du liquide.» Alors que via une plateforme d'échange en ligne, la vérification d'identité est nécessaire, un petit peu comme lors de l'ouverture d'un compte en banque…

«Il y a aussi les touristes qui me vendent leurs bitcoins pour du liquide en monnaie locale (ou l'inverse). Généralement entre 1.000 et 10.000 euros. Cela leur permet non seulement d'économiser les frais bancaires et ceux des bureaux de change mais aussi de gagner de l'argent sur le change.»

Un exemple: «Si vous achetez des bitcoins en liquide en France, vous payerez une commission d'environ 6-7%. Vous pourrez alors revendre ces bitcoins une fois au Maroc contre du dirham à un prix au moins 10% au-dessus du cours, gagnant ainsi 3 à 4% sur l'opération de change». La demande pour le bitcoin est très forte dans les pays où il existe un contrôle des devises, comme au Maroc.

Autre frange de sa clientèle, les invisibles de nos sociétés: sans-papiers, travailleurs «au noir», immigrés clandestins… et les interdits bancaires, qui procèdent à de petites transactions, de 100 à 400€. Sous bancarisés, ces clients pas assez chics pour les banques profitent de la manne libre et instantanée qu’est le bitcoin. Plus sulfureux, Alex compte aussi parmi ses clients des acheteurs de drogue et autres produits illégaux commercialisés sur le darknet. Évidemment, dit-il, «ils ne s'en vantent pas au moment de l'achat. Ils représentent 10 à 30% des acheteurs, principalement pour des petits montants, autour de 500€. Aujourd'hui l'étudiant fumeur de cannabis comme le teufeur consommateur de coke achète de moins en moins sa drogue chez le dealer de rue mais plutôt sur le darknet. Sur ces sites, chaque vendeur est noté et l'envoi est relativement plus sécurisé que dans la rue. Il est aussi censé permettre au vendeur de garder l'anonymat grâce au paiement à distance et en bitcoin, la drogue étant quant à elle envoyée par les services postaux».

Mais le client sous influence côtoie aussi les entreprises ayant pignon sur rue.

«Cette catégorie est aujourd'hui celle qui représente la plus grosse part de notre business. Ces entreprises se plaignent des départements risques de leur banque, qui bloquent ou retardent un nombre grandissant de virements internationaux à destination de fournisseurs pourtant légitimes. On leur réclame alors des documents sur la nature des virements parfois compliqués à obtenir (lettres des fournisseurs, preuves d'enregistrement des compagnies réceptrices des fonds, informations sur les directeurs des compagnies réceptrices tels que des copies de passeport ou des preuves d'adresse). De l'autre côté, la demande de leurs clients pour leurs produits n'attend pas, ce qui les place dans la difficulté

Le bitcoin représente alors une solution de paiement fiable et rapide. «Ces entreprises nous achètent des bitcoins par virement bancaire national via le site localbitcoins, elles peuvent transférer instantanément à leurs fournisseurs les bitcoins que nous leurs envoyons.» Magique, et instantané, contrairement aux virements qui mettent plusieurs jours à arriver et ne circulent pas le weekend… «En nous achetant des bitcoins via un virement national, ces entreprises évitent les suspicions des départements risques des banques, qu'un virement à l'international attireraient immédiatement.»

La vraie richesse est discrète

La discrétion, toujours… Un élément également très prisé par un certain Julian, client régulier de notre trader, qu’il a rencontré via localbitcoins. Directeur d’un casino en ligne, Julian change des milliers d‘euros par mois via Alex. Ses clients, des koweïtiens ou saoudiens jouent online, mais pour des raisons de confidentialité, ils ne veulent pas utiliser de carte de crédit. Chez eux, le jeu d’argent est haram: ils risquent gros. Julian a monté un système ingénieux, semblable à celui de la tradeuse chinoise. Pour se faire payer en cash par ses clients, sans passer par les banques, il utilise un trader, au Liban, pays où les normes bancaires sont plus souples. Une fois reçues les sommes cash des clients de Julian au Liban, ce trader achète des bitcoins au meilleur prix, pour les envoyer à Julian à Londres contre une commission de 5%. C’est alors le moment, une fois les bitcoins reçus, de refaire une transaction avec Alex. «Nous vendons nos BTC à Alex dans mon bureau londonien. Son agent apporte le montant en cash, je lui remets les bitcoins. Le transfert est immédiat

À une époque où les paradis fiscaux sont de plus en plus surveillés, blanchir de l’argent liquide devient plus compliqué. «J'ai parfois des demandes pour des montants importants, de plusieurs centaines de milliers d'euros par exemple. Je ne donne jamais suite à de telles demandes aussi bien pour des raisons légales que pour des raisons de sécurité. Moi-même et mes agents agissons dans des lieux publics pour la sécurité de tous les participants et pour des montants limités, pas plus de 15.000 euros. D'autres traders n'en font peut-être pas autant, mais c’est à leurs risques et périls

Il reste cependant possible de continuer à faire des trucs illégaux en minimisant le risque d’être tracé, grâce à des sites spécialisés qui «blanchissent» les bitcoins sur le darknet. Un système de change, achat et revente passant par d’autres cypto-monnaies rend le lien entre les BTC initiaux et les BTC blanchis impossible à faire. Une opération chère et risquée, mais qui prouve que le BTC est tellement disruptif qu’il peut même se passer de paradis fiscaux.

Sandra Salazar

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