Sports

Le foot de district, le seul, le vrai

Temps de lecture : 4 min

[Blog] Loin de Neymar et de ses millions, le cœur du foot bat tous les weekends, sur des terrains pourris, aux quatre coins de l'Hexagone, entre deux équipes formées de joueurs improbables qui sont prêts à tous les sacrifices pour honorer leur passion.

On est dimanche. On joue.
Pour le plaisir. Pour être heureux. | grassrootsgroundswell
Suivre
 via Flickr CC License by
On est dimanche. On joue. Pour le plaisir. Pour être heureux. | grassrootsgroundswell Suivre via Flickr CC License by

Durant une période de ma vie, le foot, oui, le foot fut toute ma vie. J'y jouais tout le temps, par tous les temps, et comme j'étais loin d'être maladroit avec le cuir, je puisais dans cette activité les plus belles heures de mon enfance et de mon adolescence, voire même de ma jeunesse toute entière. Je jouais pour le plaisir, le long d'un terrain vague, au bas de la rue, sur un coin de pelouse, avec ce désintéressement un peu naïf qui est souvent la marque des grandes passions.

Mes amis et moi, tous mordus, finirent par monter une équipe qui, si elle ne resta pas dans les annales, remporta quelques rencontres de prestige et s'illustra avec assez de talent pour monter par deux fois dans la division supérieure.

Le match commençait bien avant le dimanche

Nous disputions alors le championnat de district de l'Yonne, dans sa catégorie la plus basse, ce qui me valut de passer tous mes dimanches, de septembre à mai, à sillonner les terrains de cette partie haute de la Bourgogne avec ses villages suspendus dans l'éther du temps, leurs églises, leurs places du marché, leurs cimetières, leurs grandes rues et leurs terrains de foot... vague pelouse la plupart du temps boueuse et détrempée de pluie où des taupes désœuvrées s'amusaient à creuser des tunnels dont la terre ainsi expulsée finissait par former de petites éminences caillouteuses qui rendaient la conduite de balle des plus hasardeuses.

Le match commençait bien avant le dimanche quand il s'agissait de savoir qui serait disponible pour venir le disputer. Toute la semaine durant, c'était la ronde des coups de fils à n'en plus finir, les supplications, les admonestations, les rebuffades, des conversations interminables où il s'agissait de convaincre, un par un, chaque joueur, de sa présence indispensable, dans une débauche d'arguments («T'as super bien joué dimanche dernier», «On aura un nouveau jeu de maillots», «Caro a dit qu'elle viendrait nous encourager»), sans quoi nous serions forfaits, sans quoi nous serions défaits sur tapis vert, sans quoi le monde s'écroulerait et avec lui, nos rêves de montées.

Une fois les onze ou treize joueurs trouvés, encore fallait-il s'assurer que chacun puisse rejoindre l'endroit de la prochaine rencontre et là aussi, on devait s'employer et jongler avec le nombre de voitures disponibles, les horaires de train, l'heure de départ, le lieu du rassemblement, sans oublier toute l'effarante logistique afférente au football amateur: les maillots, les licences, les ballons, les sandwichs, les boissons, les pansements, les packs de bière...

Enfin le dimanche arrivait

On se retrouvait tous une heure avant le coup d'envoi, certains n'avaient pas dormi de la nuit, d'autres traînaient une épouvantable gueule de bois, quelques uns avaient les yeux hagards de ceux ayant passé leur semaine dans les livres d'études, l'un était proche de la retraite, l'autre se remettait à peine d'une fracture du nez, et tous avaient le souffle coupé et le cœur dans l'estomac après s'être essayés au premier sprint d'échauffement.

On se demandait ce qu'on foutait là, loin de chez nous, sous un ciel pâle comme la mort qui crachotait une pluie grise et glacée, perdus sur un champ de patates situé aux abords de la départementale, en un coin reculé de France à peine répertorié sur la carte, à claquer des dents et à écouter les consignes de l'entraîneur-président-supporter-docteur-comptable-secrétaire, qui tenaient en quelques mots: «Jouez groupés, en équipe, et ne pas prenez de but. Pour le reste, vous faites comme d'habitude: vous vous débrouillez et si vous savez pas quoi faire du ballon, vous balancez en touche, le plus loin possible.»

Quand les hostilités débutaient

Nous étions déjà crevés mais comme en face, ce n'était guère plus reluisant, cela n'enlevait rien à la qualité du spectacle: les rencontres étaient toujours âpres, disputées, ardentes, hachées, avec leur lot de passes ratées, d'actions avortées, de corners morts-nés, de coups-francs trop enlevés qui délogeaient les corbeaux perchés dans les arbres derrière les buts, mais aussi d'engueulades, de remontrances, de coups tordus, d'invectives, de menaces, ponctuées des coups de sifflet de l'arbitre quand il en y avait un.

Il fallait compter avec l'hostilité du public aux réparties bien senties, l'indigence des arbitres de touche –la plupart du temps, le maire du village, ou le fossoyeur municipal, dont le drapeau se levait sans rime ni raison, si ce n'est celle de favoriser les siens ou de saluer sa cousine qui passait par là. Il fallait tenir compte de l'état désastreux de la pelouse, de la pluie, du TGV qui toutes les trente secondes déboulait à proximité du terrain, en un hurlement effroyable, et puis des crampes, de la fatigue, de ce ballon de plus en en plus lourd qu'on balançait parfois, comme recommandé par l'entraîneur, loin, très loin en touche, si loin qu'il fallait plusieurs minutes avant de le retrouver, parfois même de l'autre côté du village. Sans parler des vestiaires qui étaient, une fois sur deux, la plage arrière des voitures où dans un désordre invraisemblable s'entassaient pêle-mêle, bouteilles de Cristaline, protèges-tibias, paires de crampons et paquets de cigarettes.

Nous gagnions, nous perdions, nous repartions comme nous étions venus, crevés mais heureux, hagards de fatigue, le visage marqué, les joues creusées, les jambes si lourdes qu'il faudrait attendre le mercredi avant de retrouver une mobilité à peu près normale, rentrant à la nuit tombée auprès de votre belle qui tirait une tronche pas possible, toujours pas remise que vous ayez pu la préférer à une bande de cloportes unijambistes, et encore plus furieuse, quand le soir venu, dans l'intimité du lit, alors qu'elle s'apprêtait, vous sombriez dans les vapeurs d'un sommeil invincible.

Et ainsi de suite, dimanche après dimanche, saison après saison, sans jamais nous lasser, sans jamais renoncer, animés de cet amour du ballon rond qui fut pour nous tous comme une école de la vie.

Et de la passion.

Laurent Sagalovitsch romancier

Newsletters

Ces footballeurs qui tâtent du clavier aussi bien que du ballon

Ces footballeurs qui tâtent du clavier aussi bien que du ballon

Rares sont les footballeurs musiciens, mais les mondes du foot et de la musique partagent de nombreux points communs.

L’histoire des ballons de foot qui donnaient l’assaut dans les tranchées

L’histoire des ballons de foot qui donnaient l’assaut dans les tranchées

Dans son livre «Le sport et la Grande Guerre», Paul Dietschy évoque une anecdote folle, représentative de l’esprit sportif des troupes britanniques durant la Première Guerre mondiale.

En Chine, le MMA fait trembler les arts martiaux traditionnels

En Chine, le MMA fait trembler les arts martiaux traditionnels

En Chine, la rivalité entre arts martiaux est un combat culturel.

Newsletters