Monde

La «cruauté» des millennials, objet de fascination médiatique

Temps de lecture : 3 min

Les études consacrées à la génération Y s’avèrent souvent biaisées. Le dernier exemple en date est édifiant.

Cruelle, la génération Y? | Sharon Garcia via Unsplash License by
Cruelle, la génération Y? | Sharon Garcia via Unsplash License by

Pour les millennials, l’argent serait plus important que l’amour. Tel est, en substance, le constat d’une récente étude réalisée par Comet Financial Intelligence.

Le document a fait sensation. Il nous apprend notamment que les personnes interrogées, âgées de 20 à 36 ans, seraient prêtes à retarder leur mariage de sept ans en moyenne pour obtenir une promotion pouvant leur permettre de changer leur vie. Les sondés affirment également être prêts à faire des enfants plus tard en échange d’une augmentation de 67.000 dollars par an.

À en juger les gros titres, les médias semblent tout particulièrement intéressés par la troisième conclusion de l’étude: un tiers des sondés affirment être prêts à mettre fin à leur relation amoureuse en échange d’une «augmentation significative» d’environ 37.000 dollars.

De fainéants narcissiques à automates naïfs

En 2007, le livre Generation Me présentait les millennials comme des êtres «paresseux» et «égoïstes»; si l’on en croit cette étude, ils sont désormais cruels en plus d’être égocentriques.

C’est peut-être cette nouveauté qui a attiré l’attention des médias. Un organe de presse a parlé de résultats «sans pitié». Les porte-paroles de Comet Financial Intelligence ont présenté les choses en ces termes: «cette étude montre que les millennials sont prêts à faire de grands sacrifices pour garantir leur réussite professionnelle». Et d’avancer une hypothèse, selon laquelle les millennials sont «encore jeunes et n’ont pas encore appris la valeur des choses qu’ils se disent prêts à laisser de côté (amour, famille, couple)».

Penchons-nous sur la fameuse étude, source de ces déclarations à l’emporte-pièce –et source du changement de statut des millennials, puisqu’à l’en croire, les fainéants narcissiques d’hier se sont mués en automates naïfs.

Les chercheurs ont interrogé 264 «millennials célibataires, employés et sans enfant», recrutés via Amazon Mechanical Turk –on ne peut donc guère parler d’un véritable échantillon représentatif de la population. Tous les sondés étaient célibataires; les questions portant sur le couple étaient donc purement hypothétiques. Par ailleurs, aucune d’entre elles ne précisait à quel point les relations imaginaires auxquelles les sondés pouvaient choisir de renoncer étaient sérieuses. Les personnes interrogées ont très bien pu surestimer leur volonté de rompre ou, le cas échéant, de suivre l’être aimé dans un pays étranger.

Demander à une personne de mettre un prix sur son couple imaginaire est à peu près aussi intéressant que de lui demander si elle serait prête à déshériter sa famille pour devenir célèbre, mais les gens n’en démordent pas: ils veulent savoir ce que ces jeunes farfelus de millennials pensent de tout cela.

Volonté d’indépendance nécessaire

Si les résultats reflétaient bel et bien la réalité –et, précisons-le une seconde fois, ce n’est pas le cas–, il faudrait sans doute y voir une volonté d’indépendance nécessaire: cette génération est minée par la stagnation des salaires et par un endettement massif.

Si les médias tiennent absolument à considérer cette étude peu rigoureuse comme une preuve de l’égocentrisme et de la cruauté des millennials, voici une liste de gros titres potentiels des plus percutants:

1. «Certains millennials se disent prêts à retarder leur participation à l’institution du mariage, rituel patriarcal pour le moins démodé, en l’échange de 64.000 dollars: bonne affaire, en réalité.»

2. «Pour la première fois dans l’histoire, la majorité des jeunes adultes vivent chez leurs parents. Étrangement, 46% d’entre eux veulent faire passer leur carrière avant leur vie amoureuse.»

3. «Cent quarante-neuf jeunes gens affirment être prêts à mettre un terme à leur relation amoureuse imaginaire en échange d’une promotion“à même de changer leur vie”. Surprise: cette information ne nous apprend rien sur l’avenir de l’humanité.»

4. «La dette étudiante est beaucoup plus importante chez les millennials qu’elle ne l’était chez leurs parents (+300%). Aussi étonnant que cela puisse paraître, ils aimeraient la rembourser un jour.»

5. «Une étude montre que des millennials prêts à répondre à un sondage en échange de quelques centimes aimeraient gagner un plus d’argent.»

6. «Ils ont interrogé 0,0000482758% des millennials: une proportion jugée suffisante pour émettre des généralisations sur toute une génération.»

7. «Insolite: 100% des millennials sont soumis à des questions absurdes par leurs aînés –et 100% de leurs réponses permettront de les accuser de tous les maux.»

Alex Barasch Alex Barasch est journaliste à Slate.com, spécialiste de la science.

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