Culture

24 heures chrono, Archer... Les héros de séries d'espionnage sont des ploucs

Troy Patterson , mis à jour le 18.01.2010 à 9 h 39

La nouvelle saison de «24 heures chrono» a débuté ce dimanche.

Dans les 007 écrits par Ian Fleming, James Bond est moins cet homme séduisant aux clins d'œil appuyés que l'on trouve dans les films d'avant l'ère Daniel Craig qu'un sadomasochiste affecté d'un problème avec la boisson; à ce titre, Archer (sur la chaîne FX), série d'animation et parodie de film d'espionnage, présente un travestissement drôle de ce personnage sombre. Le héro, Sterling Archer (voix de H. Jon Benjamin) n'est pas du genre à exiger des barmans que son cocktail soit mélangé au shaker ou à la cuillère. Il donne l'impression qu'il sera content qu'on lui serve n'importe quoi dans un verre, ou même quelque chose ressemblant à un verre. Il est facile de l'imaginer en train de tâcher son costume en vidant cul-sec des packs de kro.


Plus accro au sexe qu'homme à femmes, Archer consacre plus de son temps au bordel qu'à la séduction, dépensant tellement d'argent chez les prostituées qu'il est obligé de pirater le serveur de son propre service (mot de passe: «guest») pour maquiller ses notes de frais somptuaires.  Archer pâtit aussi des conséquences d'une relation passionnée, tumultueuse et délétère - pour cause d'herpès - avec Lana Kane (Aisha Tyler), sa collègue la plus sexy de ISIS - l'«International Secret Intelligence Service.»

Isis étant la déesse-mère de l'Egypte antique, nous supposons que cette allusion, dans une émission aussi littérale que grossière, fait référence au complexe d'Œdipe d'Archer. Sa mère est en effet aussi sa patronne. Archer exprime certainement son complexe quand il tape sur les fesses de ses maîtresses avec des raquettes de ping-pong - et aussi quand il engrosse la femme de ménage de sa mère pour la troisième fois. «C'est la faute au Pape si elle ne me laisse pas porter un préservatif!»

Bien que la série soit dessinée dans un style «ligne claire» un peu prétentieux, avec des personnages portant pochettes et colliers de perles, Archer fait tout pour démystifier le métier d'espion. Cette comédie de bureau met en scène des personnages moins intéressés par l'espionnage que par leurs comptes courants, les nouveaux embauchés sur quotas et la subversion près de la photocopieuse.

Passé maître dans l'art de la tromperie, Archer est un menteur et un tricheur qui se révèle être un véritable serpent, sardonique et séducteur, et dont la posture est en même temps le commentaire ironique du genre qu'il incarne. Peut-être. Les idées d'Archer sur l'ironie sont définitives. Rembarrant une collègue qui avait suggéré qu'il avait mal employé, dans une situation particulière, le mot «ironie», il lui assène d'un ton brusque: « C'est comme si O. Henry et Alanis Morissette avaient eu un bébé et qu'ils lui donnait exactement le nom de cette situation».

Pendant ce temps, le protagoniste de Human Target (sur Fox), adaptée de la BD du même nom, avance dans la vie comme sur le fil d'un rasoir. Christopher Chance est un garde du corps haut de gamme qui opère comme un caméléon, permettant aux malfaiteurs de s'approcher de ses clients, ostensiblement non protégés, pour qu'il puisse les attaquer furtivement à coups de karaté et de quolibets. Le pilote ouvre avec une voix-off tendue, celle de l'employé mécontent type, qui porte une bombe et résume la difficile condition de Chance: «Vous n'avez pas idée de ce que c'est que de toujours devoir se fondre dans la foule. Tu oublies qui tu es. Eventuellement, tu oublies même qui tu étais.»

Une distinction ontologique intéressante, ça: est-il possible d'oublier qui vous êtes avant d'oublier qui vous étiez?  Qu'est-ce que ça veut dire, oublier qui vous étiez?  Et la série, prétend-elle vraiment s'intéresser à la question?

Répondons d'abord à la troisième question: non. Cette voix off est comme le petit parapluie en papier qui orne les cocktails bon marché: elle décore le travail alimentaire réalisé par les scénaristes de Human Target. L'émission est respectable mais ne laisse pas de souvenir impérissable, un peu comme sa vedette, Mark Valley. Vous oubliez qui il est, et c'est sans doute pourquoi on lui a donné le rôle - pour ne pas détourner l'attention de ce qui compte ici. Les scénarios sont débiles et divertissants à la fois, les scènes de combat efficacement chorégraphiées, les explosions pas mauvaises — surtout dans le pilote, qui montre l'explosion d'un grand immeuble à Seattle, malheureusement pas l'hôpital Seattle Grace Mercy West. La guest star Tricia Helfer, qui joue le rôle d'un concepteur honni d'un train à grande vitesse, est aussi sexy qu'un groupie puisse en rêver, étant donné les contraintes vestimentaires dans le monde des affaires.

Bien qu'il soit prévu que Human Target soit régulièrement diffusée le mercredi, elle va exceptionnellement faire ses débuts dimanche, avant le démarrage de la nouvelle saison d'une autre série d'agent secret, 24 heures chrono.  La dernière fois que nous avons vu le Jack Bauer grognant de Kiefer Sutherland... — tiens, au fait, moi, la dernière fois j'ai vu Sutherland, c'était il y a quelques semaines au bar du Fanelli's, et il serrait mon bras un peu trop fort en me priant de lui indiquer les toilettes, qui étaient à un mètre et demi devant lui, ce qu'il fut très reconnaissant d'apprendre. Donc le Jack Bauer grognant de Sutherland est maintenant à Manhattan, où il y a plein d'attentats à contrecarrer à l'intérieur et aux alentours du siège des Nations Unies.

En règle générale, il est mesquin et provincial de critiquer les libertés que prennent les réalisateurs avec les plans de rues, mais cela ne m'a jamais empêché de le faire avant. Dans les premiers plans du prochain épisode, Park Avenue et Broadway constituent une seule rue et sur la partie de Parkway qui passe par Times Square se trouverait un crack-house, aussi long qu'un pâté de maisons, en face d'un terrain vide. Inébranlablement ridicule — et bien souvent avec délectation dans cet épisode bien rythmé — 24 heures chrono n'a jamais répugné à obliger son public à faire fi du vraisemblable, mais il faut fixer les limites quelque part. Les amoureux de New York qui seront attentifs à la vision offerte de leur ville dans 24 heures chrono deviendront, comme Sutherland, extrêmement désorientés.

Troy Patterson

Traduit par Holly Pouquet

Image de une: Jack Bauer à New York. FOX

A lire aussi, le blog Têtes de séries, de Pierre Langlais

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