Culture

Martin Margiela, la dernière grande révolution vestimentaire

Temps de lecture : 7 min

Deux expositions consacrées à l'iconoclaste Martin Margiela s’ouvrent simultanément à Paris, au palais Galliera et au musée des Arts décoratifs.

Robe trompe-l'œil présentée à l'exposition «Margiela / Galliera, 1989 - 2009» du musée de la mode de la ville de Paris, le 28 février 2018 | Philippe Lopez / AFP
Robe trompe-l'œil présentée à l'exposition «Margiela / Galliera, 1989 - 2009» du musée de la mode de la ville de Paris, le 28 février 2018 | Philippe Lopez / AFP

Créateur belge de la première génération, Martin Margiela a su conserver une aura de mystère, autant dans la construction de sa marque que dans le choix d’une forme d’anonymat personnel.

Des idées fortes, des concepts, des innovations ont dessiné son aventure de mode, à l’influence capitale. Avec du recul, quelque trente ans après la création de sa marque, on peut considérer son œuvre comme la dernière grande révolution de la mode du XXe siècle, tandis que le XXIe ne peut encore se targuer d’aucune.

Voie de la radicalité

Reflet de l’époque, la mode suit les évolutions ou les provoque; elle épouse l’air du temps ou au contraire le bouscule, en insufflant de petits bouleversements vestimentaires.

Quand, à la fin du XIXe siècle, Charles Frederik Worth initia la haute couture et habilla la période avec des volumes imposants et souvent rigides, une révolution pointa son nez pour libérer la femme de ses contraintes –jupons volumineux, armatures, corsets serrés, etc. Sous l’impulsion de Poiret et surtout de Chanel ou de Patou, la femme allait profiter de vêtements sans entraves.

L’après-guerre donne une nouvelle rigidité au style avec le «New Look» de Dior, tout en apportant une forme d’exubérance.

La révolution suivante fut celle des années 1960, où la couture de Paco Rabanne, Pierre Cardin et Courrèges se trouva sur la même longueur d’onde que la mode de rue, marquée par Mary Quant. Une certaine vision du futur transparaît, avec des minijupes, des couleurs pastel, du blanc, des moonboots, de la géométrie ou de l’épure.

Suivent les années 1970, un peu baba cool et qui amorcent la silhouette des années 1980, telle qu'imaginée par Montana, Mugler ou Anne-Marie Beretta. Structuré et épaulé, ce style voit débarquer des invités chamboule-tout, les créateurs Japonais –stupeur et tremblements à Paris pour les premiers défilés– Yohji Yamamoto et Comme des Garçons.

Dès lors, le noir ne se cantonna plus à la charmante petite robe élégante, mais devint la couleur du jour et déferla dans les rues. Asymétrie, déconstruction, déstructure... Par certains aspects, cette mode fut «grunge» et eut un impact remarquable sur la mode dans sa globalité.

Que faire après un tel tsunami? Tout était possible, et Martin Margiela fut celui qui emprunta la voie de la radicalité. Les ondes de choc de sa révolution vestimentaire, si elles se sont un peu estompées –quoiqu'elle est toujours inspirante pour des marques actuelles, ont marqué l’histoire de la mode contemporaine.

Marque blanche

Martin Margiela a choisi la voie de l’anonymat dès ses débuts –une forme de discrétion destinée à mettre en avant la création plus que le créateur. Les règles étaient claires: pas de photo de lui, pas d’interview en personne, uniquement par fax.

L’époque n’est pas encore aux stars, mais les créateurs sont pourtant (re)connus «physiquement» (Gaultier, Castelbajac, Alaïa, Mugler...). Margiela se refuse pourtant à paraître. Aucun portrait officiel ou salut en fin de défilé: il se pose en homme invisible.

L’individu s’efface, absorbé dans un collectif: Maison Martin Margiela. Vierge, l’étiquette joue également l’anonymat mais, cousue de quatre points au fil blanc, elle se reconnaît paradoxalement de l’extérieur!

Si les Japonais avaient élu le noir, Margiela choisit son contraire: un blanc signature, passage radical à la non-couleur la plus claire. Les assistants sont vêtus de blouses blanches immaculées, le décor de l’atelier est repeint en blanc –y compris les parquets. Les objets de récupération se découvrent une nouvelle vie en passant au blanc de Meudon.

Blanches, les boîtes pour les accessoires; blanc, le blouson en jean gribouillé; blanches, les chaussures façon tabi: une démarche artisanale pour s'offrir une nouvelle vie sous les auspices du blanc.

Exposition «Margiela / Galliera, 1989-2009» | Pierre Antoine

Messe pour le temps présent et passé

Parking, terrain vague, armée du salut, lieux désaffectés, train, quai de la Sernam, dans un froid glacial: dès le début, la rupture se consomme en choisissant des lieux atypiques, loin du glam souvent associé à la mode. Peu de moyens, mais des idées.

Hors clichés d’une beauté figée sur papier glacé, les mannequins sont choisis pour leur style, leur présence. Ils se fondent souvent dans un anonymat revendiqué, avec des visages oblitérés ou masqués: dentelles, lunettes, mousseline, perruques...

Le rapport au temps fut parfois pulvérisé, en rééditant des modèles façon rétrospective quelques années seulement après leur lancement: un choix culotté!

Martin Margiela a toujours su jouer sur la récupération: un stock de chaussettes de l’armée donne naissance à des pulls; en 1993, le rachat d’une collection de costumes de théâtre est l’occasion de leur donner une nouvelle vie; des vêtements vintage sont repris tels quels ou avec modifications. Soigneusement étiquetés, ils déclinent leur pedigree.

Exposition «Margiela / Galliera, 1989-2009» | Pierre Antoine

Dupliqués, les vêtements sont (re)signés MMM pour Maison Martin Margiela, un peu à la façon des ready made de Duchamp. Chez Martin Margiela, le recyclage, ou plutôt le surcyclage, est permanent.

Au terme de «déconstruction», Martin Margiela préfère celui de «reconstruction»: il prend des éléments et les rematérialise différemment.

Du mannequin Stockman pour couturier, il crée un bustier en lin beige ceint de montages de voile, mousseline et bolduc. De chapeaux démontés, il construit une cape. De morceaux de vaisselle cassée, enchâssés dans des fils métalliques et rubans, naît un gilet. Des affiches publicitaires du métro, décollées, repeintes et moulées se figent en buste de carton. De vieux maillots de bain déteints deviennent une robe. Des ballons de foot ou de rugby se jouent en sacs.

Martin Margiela, gilet, Printemps-été 1990 /Affiches publicitaires lacérées et collées, doublure en coton blanc | Françoise Cochennec / Galliera / Roger-Viollet

Des bandes Velpeau, des tapisseries, des cartes à jouer, des rubans magnétiques, des sangles de chaussures... Tout est prétexte à transformation. Cette démarche artisanale deviendra une collection à part entière, articulée autour de la capitale notion de temps: chaque vêtement était défini par le nombre d’heures passées à l’ouvrage.

Conceptuel et inspiré

Une des idées les plus magistrales de Martin Margiela fut l’orchestration autour de l’oversize. Jean-Charles de Castelbajac avait déjà lancé une collection «Gulliver» aux volumes exacerbés, mais là, toutes les pièces sont délibérément définies en taille 78, surdimensionnées. Cette forme de gigantisme, de démesure suscita l’enthousiasme et fait encore des émules aujourd’hui.

Avec les vêtements de Ken et Barbie, il orchestre une collection où est conservée la proportion des modèles conçus pour les poupées, transposés à taille humaine.

Martin Margiela, pull et jean de poupée agrandis à taille humaine, Printemps-été 1999 / Jersey de coton et denim | Françoise Cochennec / Galliera / Roger-Viollet

Des bords francs, de l’effiloché, parfois une absence de coutures, du craquelé, du déchiré, du troué, du collé... Martin Margiela cultive un goût pour l’imperfection, comme une ode à la cassure et à l’accident.

Si Jean-Paul Gaultier s’amusa régulièrement de trompe-l’œil, Martin Margiela utilisa beaucoup plus fréquemment ce principe, avec notamment des impressions de vêtements sur le vêtement –mise en abyme d'une robe à sequins sur une robe de satin, par exemple–, mais aussi des imprimés cheveux ou des motifs de tatouage sur tissu beige peau.

Exposition «Margiela / Galliera, 1989-2009» | Pierre Antoine

Le vêtement Margiela semble simple, mais sa conception est toujours sous-tendue par une idée, une inspiration. Cette façon conceptuelle de concevoir la mode se retrouve dans l’élaboration d'un système de classement des différents types de produits: chacun d'entre eux se voit attribuer un numéro entre 0 et 24 –femme = 6, homme = 10, chaussures = 22...– qui se retrouve sur l'étiquette, cerclé sur un tableau chiffré.

Dérapage très contrôlé

Les créations de Martin Margiela ont sans doute participé à voir la mode différemment, à s’intéresser au vintage, à decouvrir le beau dans du «laid». Son goût pour la récupération est intelligemment travaillé; ses créations, d'apparence simple, ont pourtant un style reconnaissable.

Martin Margiela a multiplié les idées, parfois en enfonçant le clou à répétition (le blanc, le détournement, l’oversize...). Si dans une de ses collections les mannequins trempaient leurs pieds dans une peinture rouge pour laisser une trace, sa trace à lui demeure une des grandes signatures de la mode.

Martin Margiela, après une vingtaine d’années de création pour sa maison, a tiré sa révérence, parti vers d’autres aventures hors mode. Homme de paradoxe, il a conçu une forme de sobriété et de rigueur dans le style, mais toujours alimenté d'idées et de détails: un jubilatoire dérapage très contrôlé. Parfois minimaliste, souvent disrupteur, mais toujours créatif, Martin Margiela a donné une forme de liberté aux amateurs de mode. Au final, il est et demeure un véritable iconoclaste.

«Margiela / Galliera, 1989-2009» revient sur vingt ans de mode, en exploitant les collections que le musée a constitué dès les débuts du créateur.

> Palais Galliera, musée de la mode de la ville de Paris, du 3 mars au 15 juillet.

«Margiela, les années Hermès», auparavant présentée à Anvers, met en parallèle les créations de Martin Margiela et son travail pour Hermès.

> Musée des Arts décoratifs, du 22 mars au 2 septembre.

Antigone Schilling

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