Sciences / Parents & enfants

Il existe une technique pour endormir votre bébé en quelques minutes

Temps de lecture : 8 min

Cela s’appelle les bruits blancs... et ce n’est pas le seul son qui a la capacité d’envoyer adultes comme enfants dans les bras de Morphée.

Le silence... | Sadik Kuzu via Unsplash License by
Le silence... | Sadik Kuzu via Unsplash License by

Cela a commencé avec un bruit d’aspirateur et un tout petit bébé (le mien) âgé d'un mois: «Tu vois, ça ne le dérange pas du tout!», constate une amie. Je suis un peu étonnée mais mon fils s’est endormi au milieu de ce qui me semble à moi être un vacarme désagréable.

«Les bébés aiment ce genre de sons, me confirme une autre copine. Moi j’endormais ma fille en me faisant des brushing, elle adorait le bruit du séchoir.»

Le monde merveilleux des sons pour faire dormir les nourrissons

Quelques semaines plus tard, dans ce genre de dîner pendant lesquels on a vraiment envie que bébé s’endorme pour pouvoir profiter de sa soirée, une autre amie me dit qu’elle va m’aider:

«- Passe lui des bruits blancs!

- Euh, je ne sais pas de quoi tu parles en fait...

- Mais tu sais, tous les bruits de machines, aspirateurs, ventilateurs, ça marche super bien. Nous on se servait de l’album The happiest baby on the block, attends, je te file la référence, achète-le, ça marche super bien. On a utilisé ça pendant un an.»

J'ai mis cette musique dès ce soir là... et ça a marché. Mon bébé s’est endormi en deux minutes. Magique. Je décide tout de même de me renseigner un minimum au cas où tout ça ne rendrait les enfants fous ou débiles à vie. Je tombe sur un article de Wikipédia:

«Un bruit blanc est une réalisation d'un processus aléatoire dans lequel la densité spectrale de puissance est la même pour toutes les fréquences de la bande passante. Le bruit blanc gaussien est un bruit blanc qui suit une loi normale de moyenne et variance données. Des générateurs de signaux aléatoires (signal de bruit) sont utilisés pour des essais de dispositifs de transmission et, à faible niveau, pour l'amélioration des systèmes numériques par dither

Je n'ai pas tout compris, alors je continue mes investigations en tapant «bruit blancs» ou «white noise» sur les moteurs de recherche... et là, je découvre avec stupéfaction le monde merveilleux (et un peu flippant) des sons pour faire dormir les nourrissons. Car les informations scientifiques sont assez rares et pauvres: j’ai surtout trouvé des vidéos sur YouTube. Elles comptabilisent des millions –DES MILLIONS– de vues. Celle là en a 26.525.048...

C’est la première fois que je vois des vidéos de huit ou dix heures. Dix heures de bruit d’aspirateur et une image fixe de maman qui roupille avec un enfant tout mignon, les yeux bien clos. Comme j’imagine un vrai bébé dormant avec ce vrombissement continu pendant toute une nuit, le téléphone branché sur ladite vidéo posé près de sa tête, je flippe un peu. Les ondes à côté d’un bébé, c’est pas top non?

«Si votre bébé pleure, prenez-le dans votre lit pour le rassurer mais rappelez vous d’une chose: il ne faut jamais dormir avec son bébé»

Mais le problème peut être vite réglé. Je fais gratuitement l’acquisition de l’appli «White noise»: la promesse d’un bruit de ventilateur à l’infini, avec le téléphone en mode avion. Celle du papa propose quant à elle aspirateur, chant d’oiseaux et sons marins (mais seul l’aspirateur fonctionne). Et on s’en sert un petit peu, chez des amis d’abord pour ne pas ennuyer tout le monde. Puis à la maison… Ça marche tellement bien… Si bien qu’on se dit très vite qu’il faut peut-être apprendre à s’en passer. Comme on a rendez-vous chez la pédiatre, on lui en parle:

«Je ne sais pas ce que c’est. Comment vous dites? Bruit blanc? Non, vraiment... Mais ça ne m’inspire pas trop cette méthode. Il est important que le bébé commence à trouver son sommeil seul et sans aide artificielle. C’est un apprentissage mais c’est aussi le gage d’une autonomie d’endormissement qui est bien meilleure pour votre enfant. Et pour vous.»

Alors oui, aider son enfant à apprendre à dormir, c’est important. C’est même le problème numéro un des premières années.

Personnellement, je n’ai jamais rien compris aux conseils pour faire dormir les bébés, ils sont tellement contradictoires que ça en est fou et même proprement hilarant, comme le démontre cette merveilleuse compilation de recommandations dont le résumé tient en une phrase:

«Si votre bébé pleure, prenez-le dans votre lit pour le rassurer mais rappelez vous d’une chose: il ne faut jamais dormir avec son bébé.»

Du bruit pour créer une forme de silence, pas mal? Non.

Mais justement avec les bruits blancs, je tenais un truc qui marche vraiment et rapidement. Les explications glanées sur internet me semblaient pauvres: le bruit blanc reproduirait les sons in utero. Assertion peu vérifiable. Cela repose aussi sur l’idée (que je trouve personnellement très adultocentrée) que tous les bébés seraient super nostalgiques de leur vie d’avant la naissance et que le ventre de leur mère leur manquerait. J’interroge une scientifique du laboratoire de recherche sur l’acquisition du langage Babylab. Elle m’oriente vers des recherches en anglais: un bruit blanc serait un bruit continu. Il gomme les autre sons «parasites» et c’est ce qui serait très apaisant.

Je décide d’appeler le centre du sommeil de l’Hôtel Dieu à Paris. Le professeur Damien Léger m’oriente vers Thomas Andrillon, un jeune chercheur en neurosciences qui travaille justement sur le sommeil et qui me répond depuis le laboratoire où il travaille, à Melbourne:

«Le bruit blanc est un son qui est composé, de façon égale, des différentes bandes de fréquences du spectre auditif. On l’appelle blanc par analogie à la lumière blanche, qui résulte de la superposition des différentes couleurs du spectre auditif. Quand on présente du bruit blanc, on va ainsi activer uniformément les cellules ciliées de l’oreille interne. L’effet direct du bruit blanc est d’augmenter l’activité de base de l’oreille interne. D’autres sons auront du coup plus de mal à être enregistrés par l’oreille interne (et acheminés vers le cerveau). Le bruit blanc peut donc permettre d’étouffer les sons qui pourraient perturber le sommeil.»

Du bruit pour créer une forme de silence, pas mal non? Mais ma joie a été de courte durée... car ce n’est pas complètement une bonne idée:

«Utiliser du bruit blanc suppose de présenter un son, certes constant et indifférencié, au dormeur et donc, d’une certaine manière, de risquer de perturber son sommeil. C’est un peu soigner le mal par le mal, ce qui pourrait expliquer le peu d’études montrant un effet positif. Je ne connais pas d’effet négatif mais je suis à peu près sûr qu’on ne peut pas parler d’addiction. Tout au plus d’habitude, comme certains sont habitués à dormir avec des boules quies.»

Je veux bien laisser tomber les bruits blancs avec mon bébé mais le problème c’est que moi, à force de me faire réveiller tout le temps, j’ai du mal à dormir. Je continue à en parler à peu près à tous les gens que je croise. Un ami me dit qu’une connaissance commune lui a parlé d’une histoire similaire, il écoute des sons pour se détendre. Je l’appelle dès le lendemain:

«Ah non moi mon truc c’est pas du tout les bruits blancs. Mon truc c’est l’ASMR… tu vas voir, un monde va s’ouvrir à toi.»

Une sortie du temps et de l’espace

Effectivement c’est l'une des premières niches Youtube avec des milliers d’occurrences et des vidéos visionnées des dizaines de milliers de fois, parfois des centaines de milliers. Des vidéos américaines mais aussi françaises dans lesquelles des femmes (à une écrasante majorité) enchaînent des bruits censés déclencher l’apaisement. Car là aussi, la clé de la détente, du repos, voire du sommeil, passe par les oreilles.

ASMR: réponse autonome du méridien sensoriel. Ce sont des bruits bien particuliers sur lesquels on va se concentrer mais qui n’ont pas de sens et semblent bel et bien neutraliser le tourbillon de vos pensées. Ces déclencheurs –«triggers», le mot revient tout le temps– ce sont des chuchotements, des tapotis, des frottements, des bruits de brossage. Ma collègue Daphné Leportois avait consacré un article à l’ASMR en 2017. Voici comment le neurologue Pierre Lemarquis explique le phénomène:

«La conscience est comme un faisceau lumineux, elle se focalise sur quelque chose et laisse dans l’ombre tout le reste, ce qui provoque une détente et une sortie du temps et de l’espace, un état qui rejoint la méditation et l’hypnose.»

Des dizaines de milliers de vues attestent du succès des vidéos ASMR. Dans les versions les plus hardcore, sans voix, des mains passent des pinceaux sur des micros. Pendant des dizaines de minutes. C’est fou... mais ça marche. Ces bruits procurent un vrai effet d’apaisement, c’est très bizarre et très cool à la fois, on a un peu l’impression de flotter tout en sentant comme des gratouillis agréables dans les oreilles. La stéréo est systématiquement utilisée pour donner de la profondeur au son et pour alterner entre les oreilles ce qui donne vraiment l’impression qu’on vous parle directement.

Lutter efficacement contre l'insomnie

D’après Thomas Andrillon, un des problèmes principaux de l’insomnie tient au fait que les personnes qui en souffrent ne vont pas pouvoir penser à autre chose, et que ce stress finit par rendre l’endormissement encore plus difficile. Pouvoir se distraire de ses pensées pourrait bien aider à s’endormir. Mais Thomas Andrillon me rappelle qu’il faut absolument éviter les machines:

«La plupart de ces vidéos supposent d’avoir un appareil électronique dans la chambre, ce qui est un des facteurs aggravants de l’insomnie (perturbations du sommeil via les sons ou la lumière de l’écran, tentation d’utiliser l’appareil pendant la nuit). Il est au contraire fortement recommandé de ne pas se servir de tels appareils au lit, voire dans la chambre à coucher.»

J’ai fini par demander au chercheur ce que la science avait à nous apprendre pour combattre les insomnies et je dois dire que j’ai été encore plus surprise. D’après le neuroscientifique, pour mieux dormir... il faut y passer moins de temps. Ou du moins il faut passer moins de temps à chercher le sommeil. Une des approches thérapeutiques les plus efficaces contre les problèmes d’endormissement est la restriction du temps passé au lit:

«Certaines personnes vont avoir tendance à aller au lit tôt, pour compenser le temps mis à s’endormir. Cela empire les problèmes d’endormissement en général. Il est recommandé, au contraire, de se coucher une fois que l’on se sent fatigué et de limiter les perturbations extérieures.»

Et surtout, Thomas Andrillon insiste, il faut limiter le recours aux bruits blanc et autres déclencheurs, la recherche est ferme là-dessus:

«Je ne connais aucun médecin qui recommande les vidéos que vous mentionnez. Et ce n’est pas par manque d’originalité. Les thérapies contre l’insomnie sont souvent associées à des approches basées sur la relaxation ou la méditation.»

Quelle déception! L’espoir de m’endormir à volonté en même temps que mon bébé est pulvérisé. Je vais continuer mes investigations sur le sommeil, un objet de recherche pour la science mais aussi pour chacun de nous, quotidiennement. Le nombre d’articles, de livres sur le sujet, de vidéos montrent que nous sommes nombreux à être fascinés. Car le sommeil n’a pas tout à fait de logique, à la fois biologique et psychologique, il est mystérieux, résistant, il est réconfortant mais parfois terrible et on ne peut pas totalement le manipuler et le dominer. Paradoxalement, c’est cette idée qui me semble extraordinairement rassurante.

Louise Tourret Journaliste

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