Histoire / Monde

Au Kosovo, les femmes étouffent

Temps de lecture : 8 min

Dix ans après l’indépendance, les femmes kosovares restent largement sous-considérées et peinent à s’émanciper d’une société patriarcale.

Adelina Hasani, 28 ans, militante féministe, cofondatrice de FEMaktiv. | 
Jonathan Dupriez pour Slate.
Adelina Hasani, 28 ans, militante féministe, cofondatrice de FEMaktiv. | Jonathan Dupriez pour Slate.

Le 17 février 2018, le Kosovo célébrait les dix ans de sa prise d'indépendance de la Serbie, neuf ans après la fin de la guerre ayant opposé Belgrade à Pristina. Comment ce nouveau statut a-t-il changé le pays? À quoi aspirent les populations de la jeune nation? Plongée dans la société kosovare en quatre reportages.

Retrouvez ici le premier épisode: Au Kosovo, minorités ballotées et jeunesse en détresse.

Le deuxième: Les jeunes Kosovars en ont marre (et on les comprend)

«Hey les filles!». Deux adolescentes traversent le parking de la gare routière de Prizren, la deuxième ville du pays. Un chauffeur, insistant, les interpellent. Les filles pressent le pas pour laisser cet homme derrière elles au plus vite, têtes baissées. À Prizren, la scène est quotidienne. Pour elles, comme pour beaucoup d’étudiantes ou de femmes actives, la station de bus est incontournable: elles viennent ici tous les jours pour se rendre dans les autres villes du pays.

Prizren. | Jonathan Dupriez pour Slate.

«La plupart du temps, nous demandons à des hommes de nous accompagner. C'est un endroit où l’on ne se sent pas à l’aise», soupire Adelina Hasani, une militante féministe de 28 ans, originaire de la ville.

«Le problème, c’est surtout la nuit car il n’y a pas d’éclairage public.» En tout et pour tout, un seul lampadaire a été installé par la municipalité, mais il ne fonctionne pas.

«Pour les femmes, c’est le quartier le plus dangereux de la ville, résume Adelina. Mais nous sommes malheureusement obligées de passer par là pour aller faire nos courses.»

Le centre commercial se trouve à 200 mètres de la gare routière, mais pour l’atteindre il faut traverser une voie ferrée à l’abandon, puis un grand terrain vague bordé de deux entrepôts: «Il peut vous arriver n’importe quoi ici, et même si vous criez, personne ne vous entendra.»

«Attention, voilà les féministes!»

Une situation insupportable qui a poussé Adelina et plusieurs de ses amies à fonder un mouvement féministe en mars 2017, les FEMaktiv. Près d’un an après la création du mouvement, les FemAktiv comptent une soixantaine de membres: «Nous réussissons à intéresser les gens grâce à des happenings en centre-ville», se réjouit Adelina. Hommes déguisés en «femmes qui repassent», tractages, conférences et débats, les féministes de Prizren prennent des risques et sensibilisent les locaux à la cause des femmes.

Leur QG, au pied de la mosquée Sinan Pacha, est un paradoxe à lui tout seul. Dans ce bar branché, les jeunes enchaînent cigarettes et verres d'alcool, entre les cinq appels à la prière quotidiens. Et les FEMaktiv sont désormais des têtes connues de la ville:

«Quand on est au café, les gens nous repèrent et disent: “attention à ce que tu dis, voilà les féministes”. Mais c’est positif, ça signifie qu’ils comprennent qu’il y a des choses qu’on ne peut plus dire maintenant, se félicite Adelina. Plus on sera nombreuses, et plus les gens feront attention aux mots qu’ils emploient pour parler des femmes.»

Une petite victoire sans doute, mais leur premier combat est avant tout de faire prendre conscience à cette ville que l’égalité entre hommes et femmes n’est plus une option. Et FEMaktiv espère voir ses idées percer en politique depuis que l’une de ses militantes, Dafina Alishani, a été élue au conseil municipal à l’automne dernier.

«À Prizren, comme dans le reste du pays, on commence à sentir une prise de conscience sur les questions d’égalité entre les sexes, estime la jeune élue. Mais ça ne se traduit pas suffisamment dans la vie publique et en particulier dans l’arène politique. Par exemple, nous n’avons qu’une femme ministre –il reste encore beaucoup à faire.»

Inégalités abyssales entre les sexes

Si la situation des femmes de Prizren évolue lentement, la question de l’égalité homme-femme reste un problème latent partout ailleurs au Kosovo. Y compris à Pristina, où les femmes sont habillées et maquillées à l’occidentale. Dans la capitale, d’apparence cosmopolite, les inégalités entre les sexes sont abyssales.

«La condition féminine y est loin d’être satisfaisante, il suffit de voir le taux de chômage des femmes... c’est à peine croyable», se désole Puya Demolli, à la tête d’une mission pour promouvoir l’égalité des sexes à l’Université de Pristina.

Prizren. | Jonathan Dupriez pour Slate.

Selon le dernier rapport sur le marché du travail de l’Agence officielle de statistiques kosovare (ASK), au deuxième trimestre 2017, 87,3% des femmes (âgées de 15 à 64 ans) ne travaillaient pas. Ou, du moins, pas légalement. Autrement dit, seules 12,7% des femmes ont un emploi.

Lorsque c’est le cas, «elles sont tenues à l’écart des postes à responsabilités», observe Venera Cocaj, sociologue à l’Université de Pristina. 21% des femmes interrogées par l’ASK étaient employées dans la vente et 70% étaient ouvrières. Aucune d’entre elles n’occupaient un poste de cadre ou de profession libérale.

«Pour autant, la société kosovare place sur un piédestal certaines personnalités actives du monde des arts, de la culture, de la science ou encore du sport», pointe la chercheuse, en référence, par exemple, à Majlinda Kelmendi sacrée championne olympique de judo à Rio.

Avortement, harcèlement et violences domestiques

Mais ces personnalités ne suffisent pas à masquer une situation extrêmement préoccupante. «Les difficultés d’accès à l’avortement, le harcèlement sexuel ou les violences domestiques restent les problèmes principaux au Kosovo», juge la chargée de mission, Puya Demolli.

«Le patriarcat qui pèse sur les femmes rend l’avortement presque impossible sans le consentement de leur mari»

Puya Demolli, à la tête d’une mission pour promouvoir l’égalité des sexes

En 2015, déjà, l’ONG féministe Kosova Women’s Network révélait que 68% des femmes du pays avaient déjà subi des violences conjugales.

«Si une femme est battue et qu’elle se rend à la police, ce qui est très rare, il est presque impossible que sa plainte débouche sur des poursuites», rapporte Puya Demolli. En 2016, seulement 870 plaintes ont été déposées pour violences conjugales dans le pays, selon les chiffres officiels de la police kosovare.

Au sein du foyer, les hommes règnent en maîtres. Ce fait est particulièrement criant concernant la question de l’avortement. Au Kosovo, l’interruption volontaire de la grossesse est légale, mais le poids des traditions empêche les femmes de disposer de leur corps comme elles l’entendent.

«Le patriarcat qui pèse sur les femmes rend l’avortement presque impossible sans le consentement de leur mari», affirme la spécialiste. Et hors de question d’en parler hors mariage. Cette impossibilité des femmes à décider par elles-mêmes est aussi renforcée par la dépendance financière. «Avorter au Kosovo coûte près d’un mois de salaire, soit 200-250 euros. Et comme ce sont les hommes qui gèrent l’argent du ménage, jamais ils ne paieront pour que la femme avorte, sauf exception», conclut la chargée de mission.

«Va te faire foutre sale pute»

Arbana Xharra nous donne rendez-vous dans l’un des cafés les plus huppés de Pristina. L’entrée de la jeune femme perturbe soudainement les conversations de ses voisins de table. L’ancienne journaliste d’investigation, 36 ans, ne passe pas inaperçue au Kosovo où elle est l’une des figures les plus médiatiques du pays.

Arbana Xharra. | Jonathan Dupriez pour Slate.

Après dix-sept années passées à enquêter sur le terrain, Arbana Xharra est devenue l’archétype de la réussite et de la lutte contre le «plafond de verre» que subissent une majorité de femmes.

«J’ai eu beaucoup de chance, mon mari m’a toujours soutenue, dit-elle. Mais c’est fou de se dire qu’avoir un conjoint aussi compréhensif est une exception

Pendant plusieurs années, alors rédactrice en chef de Zëri, l’un des principaux quotidiens au Kosovo, Arbana Xharra se lance dans des enquêtes au long cours.

En 2012, ses révélations sur la montée de l’islam radical dans le pays font grand bruit. Mais cet engagement lui coûte très cher:

«J’avais déjà reçu des menaces, je ne savais pas encore de quoi étaient capables ces groupes intégristes. Ils vous insultent en tant que journaliste, en tant que femme et en tant que mère. Ils vous traitent d’islamophobe, mais j’ai continué à leur tenir tête, se souvient Arbana Xharra, en sortant de sa poche son smartphone. Regardez, voilà typiquement le genre de menaces que je reçois, poursuit-elle en montrant un message reçu sur Facebook deux jours auparavant, avant d’entamer sa lecture, “Va te faire foutre sale pute, tu es contre l’islam. Tu ne peux pas aimer tes propres enfants. Pute, tu baises avec ton père et tu es contre la religion, tu es dérangée”.»

Fin du message: gratuit, brutal, insoutenable.

«J’ai cru que j’allais mourir»

La violence des mots, Arbana Xharra la connaît par cœur, elle fait avec. Au printemps dernier, elle devient conseillère politique de Kadri Veseli, actuel président du parlement et l’un des caciques du PDK (parti majoritaire au Kosovo). Son choix passe pour une trahison aux yeux des nombreux soutiens de la journaliste:

«Quand j’ai débarqué en politique, il y a eu une campagne de dénigrement massive contre moi. Tous les jours, des attaques, des dizaines de posts Facebook me visaient», se remémore-elle.

Tout bascule le 13 mai 2017 lorsque Arbana Xharra revient d’Albanie, après une intervention télévisée consacrée aux investissements kosovars du président turc, Recep Tayyip Erdogan. En rentrant dans son parking, des hommes l’attendent:

«Quelqu’un m’a masqué le visage avec sa main, et ensuite j’ai pris des coups, j’ai cru que j’allais mourir. Je ne pouvais plus respirer, je n’arrivais pas à me relever, ni à marcher», raconte l’ancienne journaliste, encore choquée.

Son agression a suscité une vague d’indignation tant au sein de la classe politique kosovare que de la société civile. Mais cet emballement médiatique, Arbana Xharra le voit comme un mauvais signal envoyé aux femmes du pays: «Je pense que mon parcours et mes enquêtes ne vont pas leur donner envie de se suivre cette voie. Il faut accepter de prendre le risque de mettre sa famille en danger. C’était mon choix.»

Montrer l’exemple

D’autres, à l’image de l’alpiniste Uta Ibrahimi, ont une vision moins pessimiste. À 34 ans, elle est la première femme du pays à avoir gravi l’Everest, une prouesse réalisée en mai 2017, et dont le retentissement au Kosovo a été colossal. Cette performance a fait passer l’alpiniste du statut de parfaite inconnue à celui d’icône:

«À l’aéroport de Pristina, c’était dingue, il y avait tellement de monde pour m’accueillir, se remémore-t-elle, tout sourire. C’était un sentiment très agréable de sentir la fierté chez les gens, mais jamais je n’aurais soupçonné ça avant de partir.»

Depuis, Uta Ibrahimi a mis sa notoriété au service des femmes. Au gré de conférences, débats ou plateaux télévisés, elle sillonne le Kosovo pour plaider leur cause:

«Je leur dis: “même si vous êtes une femme, vous pouvez accomplir de grandes choses”. Il n’y a pas de différences entre les hommes et les femmes, j’en suis l’exemple même. La montagne, il faut la vaincre, et le sommet est le seul juge de paix», affirme-t-elle, en référence au jour où son leader de cordée a décidé de faire l’ascension sans les deux femmes du groupe, la jugeant trop compliquée pour elles. Uta Ibrahimi décide alors d’atteindre l’Everest avec sa propre équipe, grimpe, atteint le pic et savoure les 8848m d’altitude sous ses pieds. Sur la descente, la Kosovare croise, en pleine montée, l’alpiniste qui leur avait fait faux bond. Une délicieuse victoire.

Les enseignements de cette expédition, Uta Ibrahimi les raconte aux plus jeunes. Elle sillonne les écoles «pour inspirer la jeunesse». Et partculièrement les petites filles: «J’ai envie de leur dire qu’il y a d’autres options que de devenir maîtresse d’école», confie l’himalayiste. La montagne, un lieu de dépassement où la question de genre n’est plus. Avec son nouveau projet d’ascension des quatorize pics de plus de 8.000m d’altitude, Uta Ibrahimi est bien déterminée à donner un écho à la voix des femmes au Kosovo.

Demain sur Slate : le brasseur Américain qui tente de conquérir le Kosovo.

Jonathan Dupriez Jonathan Dupriez est pigiste à BFM TV. Il travaille en freelance sur le Kosovo.

Lila Lefebvre Lila Lefebvre est journaliste.

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