Monde

La désinformation d'une partie de la gauche sur la guerre en Syrie

Temps de lecture : 17 min

Une vision purement «anti-impérialiste» des conflits conduit à déformer la réalité.

Photo prise le 27 février lors du bombardement par le régime syrien de la ville de Douma, tenue par les rebelles, dans la région assiégée de la Goutha orientale, en Syrie. 
Hamza Al-Ajweh/ AFP
Photo prise le 27 février lors du bombardement par le régime syrien de la ville de Douma, tenue par les rebelles, dans la région assiégée de la Goutha orientale, en Syrie.  Hamza Al-Ajweh/ AFP

À croire cet édito du correspondant du Média au Moyen-Orient, Claude El Khal, les médias n’informent pas correctement sur la Syrie et la Ghouta orientale. Nous serions prisonniers de deux récits, pro-Assad et anti-Assad, et les images ne pourraient pas être vérifiées. Seule certitude: c’est une guerre horrible et des civils meurent. Le Média annonce donc sa décision de ne diffuser aucune image du conflit car «nous ne sommes pas là pour faire du sensationnalisme, mais de l'information».

Non, les médias ne publient pas sans vérifier

Au delà d’une présentation approximative de la situation, ces affirmations sont inexactes. Effectivement, peu de journalistes sont actuellement dans la Ghouta orientale, car le siège ne permet pas d’y accéder et que c’est extrêmement dangereux, mais quelques uns sont présents. Ensuite, on peut critiquer la diffusion par les médias de vidéos réalisées par des activistes de la Ghouta orientale au motif que leur commentaire n’est pas «objectif», mais elles ne sont pas les seules sources d’images. Les civils, secouristes et humanitaires en publient aussi; une fois vérifiées, elles ont valeur de documents (tout comme celles des activistes syriens, d’ailleurs). Enfin, les sources d’information ne se résument pas à l’Observatoire syrien des droits de l’homme et à l’agence de presse officielle Sana, comme l’affirme Claude El Khal. Par téléphone, Whatsapp ou Skype, les journalistes basés hors de la Ghouta orientale recueillent des témoignages d’habitants et les recoupent. Ils peuvent aussi se tourner vers les communiqués du Réseau syrien des droits de l’homme, des ONG internationales comme MSF, des «casques blancs» et des médias locaux. On peut même glaner des informations en analysant avec prudence les vidéos et photos publiées par le camp loyaliste, les médias russes, ou, à l’inverse, les groupes armés d’opposition.

Des volontaires de la défense civile syrienne (les «casques blancs») s'apprêtent à enterrer le corps d'un homme mort dans l'effondrement d'un immeuble à Haza, lors du bombardement par le régime syrien de la région assiégée de la Goutha orientale, en Syrie, le 26 février. Abdulmonam Eassa / AFP

Enfin, et surtout:

«Toutes les photos que diffuse l’AFP de la Ghouta orientale (et plus généralement de Syrie) sont vérifiées et authentifiées par notre desk d’édition photo. […] Lorsqu’il y a un doute, nos éditeurs, qui sont en contact quotidien avec nos pigistes syriens, posent les questions nécessaires. Si nous n’obtenons pas les réponses recherchées, nous n’utilisons pas», rappelle Christian Chaise, le directeur du desk Moyen-Orient et Afrique du Nord de l’AFP.

Quand les images ne sont pas fournies par des journalistes, «on essaie de recouper de plusieurs façons, pour s'assurer qu'il s'agit bien d'images du jour, pour vérifier que la personne est de bonne foi. On fait, par exemple, des recherches inversées sur internet, en “uploadant” une image qui sera analysée par le moteur de recherche pixel par pixel. On a aussi accès à un logiciel, Tungstène, qui nous indique si il y a eu des manipulations sur la photo. Et ensuite, on est très prudent sur la légende», explique Isabelle Wirth, responsable photo Europe pour l’AFP, à l’Express. Bref, affirmer que l’on ne peut pas vérifier les images ou que les médias les publient sans s’assurer de leur authenticité est faux.

Les sièges, le bombardement des zones civiles et des hôpitaux par les aviations syrienne et russe, l’utilisation d’armes chimiques sont dûment documentés. Il s’agit d’une stratégie délibérée visant à contraindre les groupes armés et les habitants à accepter leur déplacement forcé, par la terreur. Amnesty International la surnomme: «partir ou mourir».

Le conflit syrien dure depuis sept ans. Les chercheurs, ONG et journalistes qui travaillent sur le sujet savent comment le régime syrien et ses alliés conduisent leurs offensives. Ils voient des schémas se répéter. Les sièges, le bombardement des zones civiles et des hôpitaux par les aviations syrienne et russe, l’utilisation d’armes chimiques sont dûment documentés. Il s’agit d’une stratégie délibérée visant à contraindre les groupes armés et les habitants à accepter leur déplacement forcé, par la terreur. Amnesty International la surnomme: «partir ou mourir». Il est donc surprenant que Claude El Khal demande «des preuves» lorsque des témoignages venus de la Ghouta orientale affirment que les hôpitaux et les civils ont été sciemment bombardés.

L’éditorialiste n’a pas totalement tort quand il affirme que les médias couvrent davantage le conflit du point du vue des civils des zones rebelles, et pas de celui des zones loyalistes. Ces dernières semaines, plus d’une vingtaine de civils a été tuée par des mortiers tirés sur Damas par les groupes rebelles de la Ghouta orientale. L’information, relevée par le Washington Post et par l’AFP, n’a effectivement pas fait les gros titres, mais cela s’explique probablement par le nombre de morts, bien plus élevé dans les bombardements loyalistes sur la Ghouta (plus de 560 civils tués ces dernières semaines). Quant à l’absence des rebelles dans les images diffusées, pointée par le journaliste Robert Fisk et reprise par Claude El Khal, elle est liée au fait que ceux-ci ne se trouvent pas dans les zones d’habitation bombardées, qui font l’actualité, mais sur la ligne de front. D’ailleurs, peu d’images de soldats loyalistes combattant dans la Ghouta orientale sont diffusées par les médias, alors qu'elles existent, pour la même raison.

Quand anti-impérialisme rime avec mauvaise foi

Comment expliquer cette attitude au sein d’une partie de la gauche? Aux origines, il y a ce que l’on appelle le «campisme». Cette doctrine «anti-impérialiste» née pendant la guerre froide consiste, grosso modo, à soutenir les régimes hostiles aux États-Unis contre ces derniers et leurs alliés. L’impérialisme américain étant considéré comme la principale menace dans le monde, il faut l’empêcher, lui et ses soutiens, de déclencher des guerres. On peut dire que Jean-Luc Mélenchon pratique une forme de «campisme», dans la mesure où il juge la diplomatie française alignée sur les intérêts américains, affirme son amitié pour les pays qui défient Washington, comme Cuba ou le Venezuela, et prône la sortie de la France de l’OTAN.

Même s’il s’en défend, les positions du leader de la France Insoumise sur plusieurs dossiers internationaux sont proches de celles du gouvernement russe, allié militaire du régime de Bachar el-Assad

«Les ports de Crimée sont vitaux pour la sécurité de la Russie. Les Russes (...) sont en train de prendre des mesures de protection contre un pouvoir putschiste aventurier, dans lequel les néonazis ont une influence tout à fait détestable», avait-il déclaré au sujet de l’annexion illégale de la Crimée par la Russie.

«Ceux qu’on qualifie sympathiquement de rebelles sont des combattants d’une armée qui se réclame de l’islamisme et qui tire chaque jour sur les forces gouvernementales», clame-t-il au sujet de la Syrie lors d’un meeting.

Son conseiller sur les questions internationales, Djordje Kuzmanovic, a déploré le traitement médiatique «orwellien» de la Syrie qui lui rappelle... le Kosovo. Ce dernier s'est également essayé à la critique des médias «humoristique» au sujet de la destruction des hôpitaux d’Alep.


Il est tout à fait légitime de critiquer les interventions «militaro-humanitaires» occidentales, qui ont rarement été de francs succès. Mais il y a une frontière à ne pas franchir: remettre en question la réalité des atrocités commises par des régimes politiques présumés «anti-américains», par crainte de faire le jeu de l’impérialisme américain.

Certains, au sein de la gauche radicale, ont l’habitude de minorer les crimes de masse ou de critiquer leur traitement médiatique, estimant qu’ils servent de justification à des interventions militaires occidentales. Le parcours des intellectuels de gauche Noam Chomsky et Edward S. Herman, auteurs du best-seller La fabrique du consentement, est éclairant. Dans les années 70, Chomsky a critiqué le traitement médiatique du génocide au Cambodge, l’accusant d’exagérer les atrocités du régime de Pol Pot et de minorer la responsabilité des États-Unis, ce qui justifierait un durcissement de la guerre au Vietnam. Au cours des années 1990, Edward S. Herman co-écrit un essai, The politics of genocide, où sous couvert de dénoncer l’instrumentalisation de ces tragédies par les interventions occidentales, il flirte avec le négationnisme, affirmant notamment que la plupart des morts du massacre de Srebrenica sont morts de cause «indéterminée», et que la majorité des civils exterminés lors du génocide rwandais étaient hutus. En 2000, Chomsky publie un essai sur le Kosovo où il critique l’intervention de l’OTAN et dénonce la «diabolisation» de Slobodan Milosevic. Par ailleurs, il a préfacé un ouvrage négationniste de Robert Faurisson et défendu le droit de celui-ci à s’exprimer.

Il est tout à fait légitime de critiquer les interventions «militaro-humanitaires» occidentales, qui ont rarement été de francs succès. De dénoncer le lourd bilan civil des bombardements de l’OTAN sur la Serbie en 1999. De même, on peut déplorer que certains conflits, comme les massacres au Timor-Oriental, souvent cités par Noam Chomsky, ou l’actuelle guerre au Yémen, intéressent moins les médias –qui en parlent néanmoins. Mais il y a une frontière à ne pas franchir: remettre en question la réalité des atrocités commises par des régimes politiques présumés «anti-américains», versés dans une forme de négationnisme par crainte de faire le jeu de l’impérialisme américain.

Il est aussi tout à fait légitime de parler des crimes de guerre commis par la coalition anti-EI, notamment durant la bataille de Mossoul, et de défendre une meilleure couverture médiatique de conflits comme le Yémen. En revanche, répondre à toute évocation des crimes d’Assad par «Pourquoi vous ne parlez pas plutôt du Yémen?» revient à faire du «whataboutisme»: dévier sur un deuxième sujet pour éviter de discuter du premier. Et finalement n’accepter de parler que des «autres» crimes de guerre, ceux dont «l’impérialisme américain» serait responsable (l’impérialisme russe ou iranien n’étant apparemment pas un sujet).

Par ailleurs, il existe une nuance importante. À l’inverse du régime syrien, la coalition anti-EI n’a pas délibérément ciblé les civils lors de ses bombardements à Mossoul, même si les conséquences ont été terribles.

La Syrie n’est pas l’Irak ni la Libye

Cet «anti-impérialisme», qui caractérise aussi les analyses de journalistes comme Glenn Greenwald, Robert Fisk et Patrick Cockburn, ou le leader travailliste britannique Jeremy Corbyn, a trouvé une seconde jeunesse à la suite de la guerre en Irak de 2003. Parce que le gouvernement américain a menti, que les médias ont été nombreux à relayer ces intox, et que cela a débouché sur une guerre illégale et désastreuse dont le monde paye encore les conséquences. Cette grille de lecture a ensuite été plaquée par certains sur le conflit syrien avec peu de place pour les nuances. L’intervention militaire de 2011 en Libye, qui a débouché sur une seconde guerre civile dans le pays, n’a rien arrangé.

Le massacre de civils n’est pas un «dommage collatéral» inévitable de la lutte contre les rebelles. Le régime n’est nullement obligé de bombarder les habitants de la Ghouta orientale qui vivent à plusieurs kilomètres de la ligne de front et des combattants. C’est un choix délibéré. Ceux qui affirment que les civils meurent simplement parce que «c’est la guerre» ont faux.

En Syrie, le soulèvement démocratique de 2011 et son implacable répressionmassacres, torture et exécutions de masse, viol utilisé comme arme de guerre– a conduit une partie de l’opposition à prendre les armes contre le régime, lui-même soutenu par l’Iran, le Hezbollah, d’autres milices chiites étrangères pro-iraniennes, et la Russie à partir de 2015. La stratégie de plusieurs pays occidentaux (notamment la France et les États-Unis, qui pensaient qu’Assad serait rapidement chassé du pouvoir) a d’abord effectivement consisté à armer des rebelles non-djihadistes opposés à Bachar el-Assad, sans leur donner pour autant les moyens de triompher complètement (certaines armes américaines ont fini aux mains de l'organisation État islamique). Le Qatar et l’Arabie Saoudite ont été plus généreuses avec les rebelles, y compris des groupes plus radicaux, dans le but de renverser Bachar el-Assad, tandis que la Turquie se montrait peu regardante sur les djihadistes qui traversaient son territoire pour passer en Syrie. En 2013, Barack Obama a annoncé qu’il interviendrait militairement en cas d’attaque chimique, avant de revenir sur cette décision. Ensuite, les occidentaux ont privilégié la lutte contre l’EI en Syrie et en Irak, tandis que les pays du Golfe lâchaient les rebelles syriens et que la Turquie s’appuyait sur certains d'entre eux pour combattre les Kurdes des YPG (que la coalition soutient dans leur lutte contre l’EI).

Cela a conduit une partie de l’opinion à conclure que le conflit syrien se résumait à une opération de «regime change» (changement de régime, comme en Irak et en Libye) pilotée par les États-Unis, leur alliés du Golfe, et dans une moindre mesure la France. Ils seraient les principaux responsables –eux qui ont armé des «terroristes» pour faire chuter le régime de Bachar el-Assad, et justifier une intervention occidentale. Dès lors, la couverture médiatique du conflit syrien s’inscrirait dans une «guerre de l’information» visant à justifier le renversement de Bachar el-Assad, comme au temps de la guerre d’Irak. Les plus complotistes, notamment au sein de la gauche arabe, vont jusqu’à affirmer que les groupes djihadistes comme l’EI sont des créations d’Israël ou de la CIA pour déstabiliser la région. Claude El Khal, du Média, a lui-même laissé entendre qu’il jugeait cette théorie crédible en 2014.

Le Qatar, l’Arabie Saoudite et la Turquie (et dans une moindre mesure les États-Unis et la France) ont bien soutenu les rebelles syriens en espérant que Bachar el-Assad allait tomber rapidement. On peut donc juger qu’ils ont alimenté le conflit et qu’il était logique que le pouvoir se défende. Mais dans sa lutte contre les rebelles, rien n’obligeait le régime syrien et ses alliés (Iran, Russie, Hezbollah, milices chiites étrangères pro-iraniennes et paramilitaires loyalistes) à commettre systématiquement des crimes de guerre aussi atroces contre les civils, qui ont très probablement facilité le recrutement des groupes armés les plus radicaux. Le massacre de civils n’est pas un «dommage collatéral» inévitable de la lutte contre les rebelles. Le régime n’est nullement obligé de bombarder les habitants de la Ghouta orientale qui vivent à plusieurs kilomètres de la ligne de front et des combattants. C’est un choix délibéré. On rappellera au passage que selon les estimations du Réseau Syrien des droits de l’homme, en mars 2017, le régime syrien était responsable de la mort de 92% des civils tués depuis le début de la guerre, soit 190.723 personnes.

Cette thèse affirme que les pays occidentaux veulent toujours renverser Bachar el-Assad, alors qu’aujourd’hui, leur priorité va essentiellement à la lutte contre les djihadistes. Enfin, elle présuppose que des frappes militaires occidentales, même limitées, contre le régime de Bachar el-Assad pour faire cesser ces atrocités, déboucheraient nécessairement sur un conflit régional, voire sur la troisième guerre mondiale, alors que l’attaque déclenchée par Donald Trump après le bombardement chimique de Khan Cheikhoun, le 4 avril 2017, a démontré le contraire. Tout comme cette frappe de la coalition sur des mercenaires russes, dans la nuit du 7 au 8 février 2018. L’attitude de l’association Stop the War, qui avait mobilisé contre la guerre en Irak, est révélatrice de cet état d’esprit.

Enfin, cette analyse nie les dynamiques internes de la Syrie et exagère certaines influences étrangères. Par exemple, si une partie des armes livrées par les États-Unis aux rebelles a fini accidentellement aux mains de l’EI, cela n’a pas joué un rôle majeur dans la montée en puissance du groupe djihadiste, en raison des faibles volumes concernés. L’essentiel de l’équipement militaire –notamment américain– de l’EI a été subtilisé à l’armée irakienne. Mais ces subtilités sont souvent ignorées au profit d’un très approximatif «les occidentaux ont soutenu les djihadistes en Syrie».

En France, c’est notamment le blog les-crises.fr d’Olivier Berruyer qui adopte la grille de lecture du «regime change» sur la Syrie. Décrit comme «non fiable», puis «moyennement fiable» par le Décodex du Monde (en réponse, Berruyer a attaqué les Décodeurs et le Monde en diffamation) il avait alors reçu le soutien des intellectuels de gauche Frédéric Lordon («il coche toutes les mauvaises cases: contre la finance, pour la sortie de l’euro, pas décidé à gober sans examen les discours sur la Syrie») et Aude Lancelin, aujourd’hui membre du Média («Son approche de la crise ukrainienne, à rebours de celle du Monde qui est plus ou moins réglée sur celle d'un Bernard-Henri Lévy, lui a sans doute valu cette mise à l'index (…) Les journalistes chargés de mettre en place le Décodex ont-ils le cadre intellectuel suffisant pour déterminer ce qu'on a le droit ou non de penser sur des situations aussi mouvantes et complexes que celle qui règne aujourd'hui en Syrie?»). En août 2017, Olivier Berruyer avait été invité, lors de l’université d’été de la France Insoumise, à un débat intitulé «Faut-il “dégager” les médias? Dénoncer leur système, combattre leurs effets, les contourner et créer», animé par Sophia Chikirou (cofondatrice du Média), avec Aude Lancelin et Thomas Guénolé.

Comme au sujet de l’Irak, certains mettent en avant les enjeux énergétiques et défendent une «théorie des pipelines». Ils invoquent un projet de gazoduc –bien réel– qui devait relier le Qatar à la Turquie en passant par la Syrie, et qui a été refusé par Damas. Le Qatar aurait alors décidé de renverser le régime syrien pour pouvoir construire son gazoduc. Le problème de cette théorie, c’est que quand bien même Assad aurait été renversé, le projet n’aurait pas pu se faire. Le gazoduc devait traverser la territoire de l’Arabie Saoudite, qui s’y est toujours opposée. Cette thèse ne tient donc pas la route.

Théories du complot sur les casques blancs et les armes chimiques

De fausses informations sur la Syrie ont été diffusées par des blogueurs pro-Assad et les médias russes, amplifiées par des «trolls» puis relayées par certains journalistes occidentaux peu scrupuleux. Elles entrent principalement dans deux catégories.

Premièrement, des théories du complot sur la défense civile syrienne, les «casques blancs», ces volontaires qui viennent en aide aux civils blessés dans les bombardements. Comme ils travaillent dans les zones rebelles, y compris celles tenues par les djihadistes, ils sont accusés par le camp pro-russe et pro-syrien de travailler main dans la main avec Al-Qaïda et d’être un outil de propagande en faveur d’un changement de régime. Lancées notamment par des blogueuses pro-Assad comme Eva Bartlett et Vanessa Beeley, ces intox ont ont été reprises en boucle par les médias russes comme Sputnik et Russia Today. Certains, comme Eva Bartlett, vont jusqu’à affirmer qu’ils mettent en scène leurs vidéos avec des acteurs (une affirmation démontée ici et ). Ces théories sont mensongères, comme cela a été démontré par The Guardian, Wired, et rapporté par l’Express. Mais elles ont été relayées par des journalistes issus de la gauche radicale américaine et pro-Assad, comme Max Blumenthal et Ben Norton (qui travaillent pour le site Alternet) ainsi que Rania Khalek.

Deuxièmement, des théories du complot sur l’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien. On sait aujourd’hui que Bachar al-Assad est derrière les attaques meurtrières au sarin de la Ghouta orientale, le 21 août 2013 et de Khan Cheikhoun, le 4 avril 2017. Pour la Ghouta, les défenseurs du régime ont pointé la responsabilité des rebelles. Pour Khan Cheikhoun, ils ont affirmé qu’un missile avait frappé par erreur un dépôt d’engrais chimiques. Certains vont jusqu’à affirmer qu’il s’agit d’une mise en scène, une opération sous faux drapeau («false flag»). Mais le dénominateur commun consiste à mettre en doute la responsabilité avérée du régime syrien, qui n’aurait «aucun intérêt» à faire cela, alors que cela s’inscrit très logiquement dans sa stratégie du «partir ou mourir» visant à obliger civils et combattants des zones rebelles à accepter un déplacement forcé. En dehors des attaques au sarin, plus rares, le régime a multiplié les bombardements chimiques au chlore.

Le piège de la désinformation

Cette désinformation a été relayée par le célèbre journaliste américain Seymour Hersh. En 2013, il a affirmé que le gouvernement syrien n’était pas responsable de l’attaque chimique de la Ghouta. L’article, jugé insuffisamment sourcé, a été refusé par le New Yorker et le Washington Post avant d’être publié par la London Review of Books. En 2017, en se basant sur une unique source anonyme, Hersh a assuré qu’il n’y avait pas eu d’attaque chimique à Khan Cheikhoun, une affirmation qui a été démentie catégoriquement par un rapport conjoint des Nations Unies et de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Par ailleurs, l’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien est documentée par Amnesty International et Human Rights Watch.

Pourquoi mettre systématiquement en question la parole des civils syriens, des secouristes, et du personnel médical? Pourquoi refuser de prendre au sérieux les rapports d’ONG indépendantes comme Amnesty International et Human Rights Watch, qui ont dénoncé aussi les crimes de guerre commis par les rebelles et ceux de la coalition anti-EI? Pourquoi réclamer des preuves que l’on refuse de voir?

Mais apparemment, c’est toujours insuffisant pour convaincre l’une des fondatrices du Média, Sophia Chikirou.

Pourquoi poser à nouveau des questions dont on connaît la réponse? Pourquoi mettre systématiquement en question la parole des civils syriens, des secouristes, et du personnel médical? Pourquoi refuser de prendre au sérieux les rapports d’ONG indépendantes comme Amnesty International et Human Rights Watch, qui ont dénoncé aussi les crimes de guerre commis par les rebelles et ceux de la coalition anti-EI? Pourquoi réclamer des preuves que l’on refuse de voir? Pourquoi accuser injustement les médias de manipulation? Il y a une différence fondamentale entre un doute raisonnable et une logique «hypercritique» qui n’est qu’un sophisme permettant d’entretenir la confusion sur des faits avérés. Celui du Média sur la Syrie s’apparente à la seconde catégorie.

Antoine Hasday Journaliste

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