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Vero n'a rien de vraiment nouveau, elle était juste au bon endroit, au bon moment

Temps de lecture : 6 min

La popularité de cette application bancale montre que Facebook et Instagram ont du souci à se faire.

Capture d'écran via Vero
Capture d'écran via Vero

Incroyable mais vrai: un nouveau réseau social a été inventé. Et il n’a rien à voir avec Facebook. Ou avec Instagram. Ou Twitter. Ou Snapchat. Ou avec le reste des nouveaux réseaux sociaux qui, année après année, nous ont promis de ne jamais devenir Facebook.

Les internautes ont fait un accueil triomphal à [attendez… je regarde mon antisèche] Vero. Vero, dernier réseau social en date, qui se démarque de tous les autres sans que l’on sache réellement en quoi –mais cette différence plaît, instinctivement.

Plantages à répétition

Vero a été fondé en 2015 par Ayman Hariri, milliardaire et fils de Rafiq Hariri, ancien dirigeant libanais mort assassiné en 2005. L’application ressemble peu ou prou à Instagram en version «mode nocturne» (avec beaucoup moins d’utilisateurs au compteur). Ou, pour citer une critique beaucoup plus acerbe, à une boîte de nuit pourrie conçue par LinkedIn.

Vero attire les foules, certes, mais des foules de quelle taille, au juste? Le lundi 26 février, l’application s’est hissée en tête des téléchargements sur l’App Store, devant Youtube, Facebook Messenger, Instagram, Snapchat et Facebook (il faut souligner que les classements de l’App Store s’appuient sur un algorithme qui valorise les pics de popularité, non le nombre total de téléchargements).

J’ai contacté Vero par email; on m’a répondu que l’application était «très proche du million» d’inscriptions, et ce malgré les plantages à répétition qui minent l’appli ces jours-ci. Ces problèmes techniques sont-ils la conséquence de sa popularité ou le corollaire de ses défauts de conception? La start-up favorise l’une de ces hypothèses; je vous laisse deviner laquelle.

La réponse la plus réaliste serait sans doute «les deux». Vero semble particulièrement populaire, mais pour l’heure, rien n’indique qu’il soit promis à un destin différent de celui des autres «anti-Facebook», depuis Ello, Peach, Diaspora et App.net jusqu’à Google+.

Absence de publicité et abonnement payant

Plus encore que sa substance, c’est peut-être avant tout le moment précis du pic de popularité de Vero qui s’avérera marquant sur le long terme –parce que ce pic nous en dit long sur la trajectoire de Facebook.

Un mot sur la vague d’inscriptions: j’ai essayé de m’enregistrer sur l’application le lundi 26 février, sans succès. Toujours le même message d’erreur: «Pas de connexion au serveur. Veuillez essayer ultérieurement». Des utilisateurs disent avoir été dans l’incapacité de poster des messages ou de retrouver les noms de leurs amis dans l’application. Ceci étant, si l’on en croit les classements de l’App Store, ces problèmes n’ont pas découragé les curieux.

Interrogée sur les soucis techniques, une porte-parole de Vero a répondu:

«Nous ne sommes pas satisfaits de la situation. Nous partageons la frustration de nos utilisateurs, mais nous sommes en train de régler le problème et nous sommes sensibles aux incroyables témoignages de soutien que nous a adressé la communauté.»

La proposition novatrice de Vero? L’absence de publicité. Ce qui semble bel et bien novateur à première vue –si l'on oublie que ni Instagram, ni Twitter, ni Snapchat, ni même Facebook n’affichaient de pub à leurs débuts.

Vero affirme qu’il adoptera un système d’abonnement payant à l’avenir. En attendant, il dit vouloir offrir un abonnement à vie au premier million d’inscrits –stratégie assez ingénieuse qui pourrait lui permettre de contourner le problème de l’effet de réseau, du moins pour un temps. Cette astuce permet en outre de créer un sentiment artificiel de pénurie: les utilisateurs s’empressent de s’inscrire avant que le palier ne soit atteint.

Comment la société va-t-elle s’y prendre pour mettre en place l’abonnement payant, lorsque la limite sera franchie? Rien de précis de ce côté. «Nous nous exprimerons prochainement pour détailler notre projet, en fonction de notre analyse de la situation», explique la porte-parole, qui reste pour le moins évasive.

L’objectif du million d’inscrits semblait sans doute ambitieux lors du lancement de l’application, mais il faudra en séduire beaucoup plus pour espérer rivaliser avec Instagram (plus de 800 millions), sans parler de Facebook (2,2 milliards). Peut-être aurait-il fallu ajouter deux zéros aux nombres d’abonnements Vero offerts. Reste que tôt ou tard, il faudra bien finir par gagner de l’argent, quelle que soit la taille du compte en banque de Hariri (selon Forbes, il pèserait 1,33 milliard de dollars).

Fil d’actualité chronologique

Vero se démarque-t-il d’une autre manière? Il permet de partager des photos, des liens, des statuts et des recommandations musicales –comme l’ensemble des réseaux sociaux. Mais il promet un réseau «plus authentique», qui nous permettrait «d’être vraiment nous-mêmes».

Pour être plus précis, il nous encourage à classer nos relations par groupes («amis proches», «amis», «connaissances», «personnes qui me suivent») et nous permet de filtrer l’accès aux messages en fonction de ces groupes. Si la chose vous paraît novatrice, c’est que vous avez complètement oublié l’existence de Google+ (et personne ne pourrait vous en vouloir). Facebook propose également cette option –c’est dire.

Vero nous promet également un fil d’actualité chronologique, qui ne serait donc ni organisé, ni manipulé par un algorithme. Il s’agit là encore d’une fonctionnalité intéressante –mais il est bon de rappeler qu’à leurs débuts, tous les réseaux sociaux existants ont proposé la même chose. Même Twitter et Snapchat, qui pendant des années ont refusé l’organisation par algorithmes, viennent récemment de sauter le pas –pour constater (chez Snapchat, du moins) que cet outil permettait de mieux capter l’attention des utilisateurs.

En réalité, un fil d’actualité purement chronologique est vite surchargé par les plus prolifiques de vos contacts, que vous soyez intéressé ou non par leurs messages. L’impact des utilisateurs se résume simplement au nombre de partages, ce qui les encourage à poster toujours plus. On comprend aisément pourquoi nombre de «créateurs» et d’«influenceurs» qui ne se sentent pas valorisés sur Instagram semblent se tourner vers Vero pour prendre un nouveau départ. Il faut reconnaître que certains semblent plus enthousiastes que d’autres:

Je suis peut-être injustement critique: si l’on veut bien passer outre la longue liste de bugs, l’application en elle-même pourrait être attrayante. La société affirme que le récent pic de popularité est (au moins en partie) dû à la «communauté du cosplay», dont les membres «apprécient à leur juste valeur l’absence de publicité et la qualité des photographies». Selon sa porte-parole, Vero fait tout son possible pour «amener d’autres communautés» à utiliser son application.

Réseau social de substitution

Pour l’heure, Vero semble surtout avoir eu l’heur d’être au bon endroit, au bon moment: il a su profiter de la dernière baisse de régime en date des réseaux sociaux majoritaires, qui déçoivent de plus en plus d’utilisateurs. L’application n’a même pas eu besoin d’être lancée au bon moment: elle existait, sans être assez connue pour avoir déjà été essayée et abandonnée.

Facebook a joué un rôle non négligeable dans l’ingérence russe qui a marqué l’élection présidentielle américaine de 2016 et ses utilisateurs le boudent de plus en plus; la nouvelle version de Snapchat a déçu; Instagram cède de plus en plus au tout-algorithme. Le fait que certains utilisateurs cherchent aujourd’hui un réseau social de substitution n’a donc rien d’étonnant.

Vero est une application bancale datant de 2015; trois ans plus tard, ce réseau social s’est hissé en tête du classement de l’App Store en quelques jours. Nous pouvons en conclure que la volonté de trouver une alternative à Facebook, Instagram et Snapchat n’a jamais été aussi forte chez les utilisateurs de réseaux sociaux.

Mais c’est loin d’être la première fois qu’ils appellent un renouvellement de leurs vœux: vous souvenez-vous de Yo, Path, Mastodon et Sarahah? De nombreuses alternatives ont été proposées. Les géants des réseaux sociaux ont toujours résisté. Peut-être sont-ils, au fond, plus solides qu’on ne le croit.

Will Oremus Journaliste

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