Tech & internet / Culture

Avant, les cons, on ne les entendait pas; maintenant, avec internet, ils sont partout

Temps de lecture : 3 min

[Blog] L’avènement d'internet et des réseaux sociaux a permis au con de s'émanciper à un point tel qu'il est impossible de vivre sans souffrir de sa présence.

LOL | tiffany terry via Flickr CC License by
LOL | tiffany terry via Flickr CC License by

Avant –j'entends la période s'étendant du Paléolithique jusqu'à l'apparition d'internet et des réseaux sociaux– le con se faisait rare. On le rencontrait au détour d'un livre, on riait à ses dépens lors de la projection d'un film. On pouvait même le croiser au bistrot, le temps d'un échange laconique, entre deux Picon bières; on reniflait sa présence au travail, dans les transports, parfois au stade, mais cela s'arrêtait là: une fois la porte de chez soi refermée, le con, dans sa grande mansuétude, nous laissait à peu près tranquille.

Aujourd'hui il est partout, absolument partout

C'est comme une grande invasion dont le flot ne serait pas près de se tarir, un déferlement de cons venus de tous les horizons possibles, des vagues et des vagues de cons qui prennnent d'assaut les réseaux sociaux, viennent tranquillement, benoîtement, par la splendeur de leur esprit magnifié, déposer à vos pieds des charrettes entières d'affirmations si absconses, que bien souvent il n'existe de réponses appropriées à leur opposer.

On entre là dans le domaine invincible de la bêtise, cette arme de destruction massive qui, emportant tout sur son passage, dans la fureur de son exaltation, par un effet de démultiplication, s'invite dans le paysage avec cette discrétion propre au con, c'est-à-dire, d'une manière si délicate, que même avec une paire de boules Quies engoncées au plus profond du canal auriculaire, on continue d'entendre sa douce mélopée.

Si bien que notre croyance dans le génie humain, notre envie fantasmée de considérer notre prochain comme une créature accomplie, pleine de sagesse et de bon sens, de clarté dans le raisonnement et de tendresse dans le comportement devient, à la longue, une douce utopie sans cesse démentie par les faits: il suffit d'ouvrir ses yeux pour s'apercevoir que partout, absolument partout, dans une internationale de la connerie ouverte à tous les vents, sous toutes les latitudes et par tous les climats, le con a pris le pouvoir et s'emploie à le faire savoir.

Tout un vaste réseau de cons

Le con s'épanouit d'autant plus qu'il a découvert, par la magie d'internet, qu'il existait de par le monde, tout un vaste réseau de cons qui affichent le même degré de connerie que lui. Et comme l'être humain ne se sent jamais autant réconforté dans ses certitudes que lorsque ses avis sont partagés par le plus grand nombre, voilà notre con contemporain qui sent poindre en lui la douce ivresse de son propre génie, l'exaltation de sa propre pensée qu'il se permet de répandre à peu près partout et dans des largesses inconsidérées: au bas d'un article de journal, dans des fils de discussions, lors d'échanges de tweets, où la concision de sa fermeté intellectuelle, la gourmandise de son esprit, la rondeur de son intellect, accomplit d'ineffables merveilles.

Tout ceci serait sans conséquence si les cons restaient entre eux, dans une sorte d'hégémonie de la connerie, de confrérie de la bêtise, où ils se contenteraient de se mirer les uns les autres comme dans un jeu de miroir qui refléterait à l'infini l’écheveau de leurs pensées aussi complexes à analyser que la gestuelle d'un footballeur à l'heure de célébrer un but ou le discours d'un acteur au moment de recevoir une récompense.

Mais non! Voilà que désormais le con a pignon sur rue: on lui demande sans cesse son avis, on l'invite à la télévision, on prend en compte son jugement, on lui tresse des lauriers, on crée des programmes spécialement à son intention, on s'adapte à l'étroitesse de son esprit en veillant bien à ne pas trop charger la barque afin d'éviter sa noyade par surabondance d'informations.

C'est ainsi qu'en ce début de siècle, le con a remporté la partie au point de prétendre à accéder au pouvoir quand il ne le détient pas déjà.

Il est ici et là, il est expert en tout, il sait tout sur tout, il a son avis sur tout, il critique à tout-va, il admoneste, il sermonne, il avertit, il juge, il tranche, il dénonce, il prend parti, il hausse le ton, il répand ses invectives comme les chiures d'un pigeon pris d'une crise de dysenterie en plein milieu d'une avenue et qui se collent aux chaussures de l'infortuné qui passait par là, ne manquant pas de lui faire dire, un milliard de fois par journée: «Ah mais quel con», «Jamais vu un con pareil», «Comment fait-on pour être aussi con, on prend des cours du soir ou quoi?»

Quant à savoir qui est con de qui ne l'est pas, mettons que celui qui, ayant achevé la lecture de ce papier, s'exclame, ravi de voir son avis partagé, «c'est tellement vrai», celui-là ne sera pas forcément moins con que celui dépeint ci-dessus...

Signé: le roi des cons

Pour suivre l'actualité de ce blog à la con, c'est par ici: Facebook-Un Juif en cavale

Laurent Sagalovitsch romancier

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