Économie

Malgré les prévisions enthousiastes, la reprise économique n'aura sans doute pas lieu

Temps de lecture : 5 min

Depuis le début de l'année, il flotte comme une atmosphère d'assurance béate: 2018 marquera à coup sûr la fin du marasme économique et le début de temps plus prospères. Sauf que la situation est moins rose qu'annoncée.


Il faut toujours se méfier des bonnes nouvelles. | www_slon_pics via Pixabay CC0 License by

La France va mieux, la croissance repart, la reprise est là, le chômage baisse et la confiance reprend: il n’y a pas assez de superlatifs pour décrire la situation économique et sociale du pays.

La presse est dithyrambique, les experts rassurés et les politiciens sûrs de leur fait. Les planètes semblent s’aligner sur une croissance durable et une baisse du chômage. En tout cas, tout le monde le dit.

Trop plein d'optimisme

Le 30 janvier, l'Insee annonçait une croissance de 1,9% pour 2017, soit «son plus haut niveau depuis 2011». Plus tôt dans le mois, le Premier ministre Édouard Philippe tablait sur une croissance de 1,7% en 2018. Selon Muriel Pénicaud, le chômage devrait suivre; la ministre du Travail mise sur une baisse sensible et durable du taux de chômage «vers la fin de l'année et surtout en 2019».

Le gouvernement s'appuie sur les pronostics de plus d’une quinzaine d’instituts, qui estiment tous que la France va connaître un rebond économique certain. L’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) a comptabilisé et présenté l’ensemble de ces prévisions dans une récente publication.

Les économistes Sabine Le Bayon et Christine Rifflart y expliquent que «les prévisions pour 2018 et 2019, réalisées par dix-huit organismes (publics et privés), admettent une croissance moyenne prévue de 1,8% en 2018 puis 1,7% en 2019. [...] Le taux de chômage baisserait à 8,8% en moyenne en 2019. [...] Le déficit public respecterait dès 2017 le seuil de 3% du PIB. La France pourrait alors sortir de la procédure de déficit excessif [prévue par l'Union européenne, ndlr] en 2018».

Cet optimisme général est même confirmé par un faisceau d’indicateurs positifs. Le commerce international a rebondi de 3,6% en 2017, les échanges se multiplient, les effets des politiques monétaires de relance se font sentir et l’investissement repart assez fortement. N’en jetez plus: tout va bien dans le meilleur des mondes et les beaux jours vont inévitablement revenir, après un hiver difficile et morose.

La menace du chômage structurel

Seulement voilà: la banque d’investissement Natixis estime que «cet optimisme généralisé [serait] dû à une série de malentendus [et] d’erreurs d’analyse». D’après les économistes chargés de l’étude, rien ne prouverait que la conjoncture économique repartirait –bien au contraire– et l’excès de confiance pourrait conduire à un «éclatement de bulles» et à une «correction restrictive des valeurs macroéconomiques».

Pourquoi se dissocier de l’ambiance générale et alerter sur un effondrement probable alors que tout le monde, politiciens comme économistes, admet que les choses vont mieux et que l'embellie va durer? Après tout, le marasme et la déprime coexistent depuis 2008 –date du début de la crise des subprimes– et la théorie des cycles suppose toujours un sursaut après une chute.

En termes scientifiques, ce pessimisme et cette inquiétude s’expliqueraient par le réajustement du chômage structurel et par l’apparition d’une «hystérèse du chômage».

Après une longue crise, l’installation d’un chômage durable altèrerait les capacités productives des travailleurs, bloquerait leurs compétences et réduirait leur capital humain. L’ensemble empêcherait toute hausse de l’emploi, malgré une reprise certaine. Le pays verrait alors s’installer un chômage structurel, un taux de chômage naturel qui ne peut pas baisser, quel que soit le niveau de la croissance.

En économie, l'effet d'hystérèse correspond à une situation dans laquelle le taux de chômage d'équilibre augmente durablement, alors que sa cause a disparu: la crise n’est plus, et pourtant la mauvaise situation sociale se maintient.

Le 13 février, le président Macron a exprimé ses craintes sur le sujet auprès des journalistes de l'Association de la presse présidentielle:

«Le plus inquiétant aujourd’hui dans notre économie, c’est la dégradation du niveau de qualification. Les gens vous disent que [...] le taux de chômage structurel en France est de 9%, c’est ça le scandale. [...] Vous avez quasiment deux millions de chômeurs qui ont des problèmes de qualification [...], donc vous ne baisserez pas votre chômage en jouant juste sur le cycle économique.»

Un trou dans les compétences

Et ce n’est pas le plus grave: si le chômage structurel s’installait à un niveau trop élevé –8 à 9% en France–, rien ne permetrait de le réduire, pas même une reprise soutenue. Pis encore, la croissance serait contrainte du fait des incapacités de relance via les investissements dans les hautes technologies et l’innovation. En d'autres termes, on ne saurait plus produire et le pays perdrait en compétitivité.

Les gains de productivité français, qui tournaient autour de 2% par an dans les années 1980, sont tombés à moins de 1% à la fin des années 2000. La chute est internationale: les gains sont passés de 2,25% à 1% sur la même période au Royaume-Uni, de 1,5 à 0,75% aux États-Unis et de 2,25 à 0% en Italie!

Si rien n’est fait, une correction de l’investissement, de la recherche et du développement ne servira à rien; nous serons incapables de faire face à une prochaine révolution industrielle et technologique. Les créations d'emploi futurs resteront dans les services peu sophistiqués et les entreprises technologiquement dépassées auront du mal à se maintenir.

Des bulles financières pouvant éclater à tout moment

Les instituts mettent en avant l’effet positif des politiques monétaires expansionnistes mises en place depuis les années 2010 aux États-Unis et dans la zone euro. Sauf que leur démesure –2.000 milliards d’euros injectés par la seule Banque centrale européenne– devrait très certainement conduire à une correction du prix des actifs.

Comme nous l'expliquions dans un précédent article:

«Les politiques expansionnistes des banques centrales n'ont pas entraîné une reprise de la croissance. [...] Mais l'excès de liquidité engendré a été utilisé par les banques pour acheter des actifs financiers, et donc contribuer à créer des bulles financières. […] Depuis le début de la crise, les banques n'utilisent pas les liquidités supplémentaires pour relancer la machine à crédit. [...] Le montant des crédits n'augmente pas, l'excès de liquidité étant directement réinvesti par les banques sur les marchés financiers. […] Cet excès peut avoir un impact sur le prix des actifs financiers et faciliter l'apparition de bulles.»

Et qui dit instabilité boursière, dit baisse de la capitalisation financière, baisse des actifs, baisse des sources de financement, baisse de l’épargne d’entreprise et incapacité à faire face à l’avenir.

Alors résumons: d’un côté, les officiels annoncent un retour à une croissance durable, à un emploi en hausse et à une comptabilité à l’équilibre; de l’autre, des oiseaux de mauvais augure avertissent sur un trop plein de confiance, sur un chômage structurel qui croît, sur des gains de productivité qui faiblissent et sur des secteurs financiers qui inquiètent.

La question est maintenant de savoir qui écouter. Il ne faudrait pas prendre la mauvaise décision –comme pour la quasi intégralité des crises économiques depuis le XIXe siècle.

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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