Tech & internet / Culture

J'ai vécu deux semaines avec un téléphone idiot (vous savez, ceux d'avant)

Temps de lecture : 6 min

Voilà ce que ces quinze jours m’ont appris, ou pas.

Smile | Mabel Amber via Pixabay License by
Smile | Mabel Amber via Pixabay License by

Il y a un mois environ, il m’est arrivé un truc un peu chiant, un problème de riche. Mon smartphone est tombé en panne. Il ne chargeait plus, ou alors de manière extrêmement aléatoire. Un souci de batterie manifestement récurrent sur le modèle que j’avais choisi chez un fabricant que je ne nommerai pas pour ne pas faire de mauvaise publicité à Samsung.

C’était d’autant plus embêtant que j’adorais mon smartphone. Je le trouvais pratique, pas trop gros et, surtout d’un excellent rapport qualité-prix (oui, entretemps le SAV de Samsung m’a contacté et proposé de le prendre en charge dans son réseau).

Il chargeait donc de manière de plus en plus erratique jusqu’au jour où il a cessé de charger, définitivement, pour ne plus se rallumer. J’expérimentais alors le summum de l’aventure, de l’effroi et du hardcore pour un quarantenaire blanc et urbain: me retrouver sans smartphone. Pas juste parce que je l’avais laissé à la maison. Pas parce qu’il était déchargé. Non: parce qu’il ne fonctionnait plus. MAIS QU’EST-CE QUE J’ALLAIS DEVENIR?

Et puis j’ai repris mes esprits. C’est pas grave, me disais-je: avec les 36.000 euros mensuels que je touche pour faire mon job de journaliste, je vais m’en payer un. Et puis je me suis souvenu que je n’étais pas chargé de la revue de presse chez Europe 1, mais pigiste sur le web. Un rapide coup d’œil sur mon compte en banque m’a donné l’idée de me rabattre sur l’élevage de mouettes voyageuses –il y en a pas mal en ce moment sur le canal de l’Ourcq, à côté duquel je vis, et les pigeons c’est vraiment trop salissant– mais je n’ai pas les connaissances pour. Il fallait bien tout de même que je sois joignable en cas de problème: je suis père de famille, divorcé et supporter du Paris Université Club et d’Arsenal. Autant vous dire que des problèmes, j’en ai souvent.

Mon fils, qui a lui-même décidé de passer au burner pour se désintoxiquer de son smartphone, m’a gentiment glissé: «Bah tu sais papa, pour trente euros au taxiphone, tu t’achètes un téléphone de base et tu verras, c’est cool.» (Oui mon fils me parle comme ça.)

Après un dernier coup d’œil sur mon compte en ligne pour voir si, pour une fois, je n’aurais pas tiré la carte «erreur de la banque en votre faveur» au grand Monopoly de la vie, je me rends à l’évidence: j’ai pas une thune. J’enfile donc ma veste et je sors acheter mon nouvel ami.

Je trouve un petit téléphone d’une marque inconnue (de moi) pour la modique somme de vingt euros –plus un euro pour l’adaptateur de carte SIM, parce que j’ai une carte nano et que la carte utilisée par cette merveille de la technologie utilise les cartes SIM première génération.

Je bataille un peu avec mes doigts de bricoleur du dimanche et je parviens à installer la carte et à allumer mon téléphone. OK, lads, back in 2008, quand j’avais un vieux téléphone sans internet. Un téléphone pour téléphoner quoi. Un truc bizarre. Petit. En plastique, léger. Et dont j’ai souvent l’impression que je l’oublie à la maison quand je sors tant il ne pèse rien dans ma poche.

Le premier problème auquel je suis confronté, c’est cette salle manie que j’ai de vouloir tenter d’accéder à des menus ou à des parties de l’écran en METTANT MON INDEX DESSUS. Au cours des deux ou trois premières journées d’utilisation, je me fais régulièrement prendre au piège. A partir du quatrième jour, c’est terminé: j’ai intégré qu’il faut appuyer sur des touches pour faires des trucs et que l’écran, c’est juste pour regarder. OK.

Le second problème c’est ces histoires de sous-menus de sous-menus de sous-menus. Dans lesquels on navigue avec des touches situées en haut du clavier. Je me souviens avoir à peu près toujours navigué avec aisance avec ce genre de trucs quand je n’avais pas encore basculé vers un téléphone intelligent, mais maintenant je trouve cela d’une lenteur horripilante. Et à chaque fois que je me plante, je dois tout recommencer –et je ne suis pas doué, il faut bien le reconnaître. J’ai installé, en plus de ma carte SIM, une carte SD, dans laquelle se trouve, entre autres, mon carnet d’adresse, mais aussi mes photos, de la musique. Il faut aller les chercher, fichier par fichier, pour ceux qui sont d’un format que mon téléphone reconnaît. C’est lourdingue. Alors je ne le fais pas. Parce que je me dis que c’est transitoire, et que je vais finir par m’acheter un nouveau smartphone ou récupérer l’ancien. J’en suis même arrivé au point où je me dis que je me fous de sa sonnerie –qui est pourtant absolument insupportable– parce que ça voudrait dire naviguer dans le menu «Réglages» et que ça me saoule.

Le premier test pour mon nouvel ami, c’est l’organisation de l’anniversaire de ma fille, que j’organise dans son dos, avec ses meilleures amies. Ah. Oui. J’avais oublié que les sms se composent en appuyant plusieurs fois sur une même touche pour atteindre la bonne lettre. C’est l’enfer de composer un message, sans écriture automatique, de surcroît. J’en viens à me demander comment je ne me suis pas fait des luxations des pouces quand j’envoyais des sms longs comme un jour sans pain avant l’arrivée des smartphones (et en y réfléchissant je n’en envoyais pas, grâce à l’astuce ci-dessous).

Composer le numéro et appeler. Dans le même temps, je limite mes envois de sms à des «OK» et des «No». Si je dois écrire plus de 3 mots, je me rends compte que ça me fatigue.

Le deuxième test, pour moi qui circule beaucoup à vélo, c’est qu’il m’arrive régulièrement d’utiliser le radioguidage du GPS de mon téléphone et de ces merveilleuses applis qui permettent de calculer au mieux son trajet – ou de retrouver son chemin quand on s’est perdu. C’est terminé. Il faut maintenant regarder une carte avant de partir de la maison. Ce que j’ai perdu l’habitude de faire. Ah, oui. Il faut aussi noter les codes d’immeuble quand je vais chez des copains: ils ne s’affichent plus dans Messenger. J’ai pas Messenger. J’ai plus une seule appli de réseau social. J’ai plus d’amis dès que je sors de chez moi, quoi.

Petit à petit, mon mobile redevient ce qu’il a si longtemps été: un téléphone, une simple réplique du téléphone fixe qui me permet d’être joignable et de joindre des gens en dehors de mon domicile. C’est à dire un objet que j’utilise quand on cherche à me joindre. Ou quand je cherche à joindre quelqu’un. Et rien d’autre. Si je veux me distraire ou passer le temps, ce n’est pas vers lui que je dois me tourner. Je me rends compte que mon smartphone est une sorte de machine macronienne par essence: un téléphone ET EN MÊME TEMPS, un appareil photo, un outil informatique, un enregistreur... C’est pratique. C'est lisse. C’est moderne. C’est efficace. Mais est-ce que l’efficacité doit être absolument la vertu cardinale de l’existence? (Vous avez deux heures.)

Mon expérience ne dure finalement que deux semaines. Car un coup de fil du magasin où j’ai laissé mon téléphone portable encore sous garantie m’avertit qu’il est réparé. La batterie, défectueuse a été changée. MA VIE VA RECOMMENCER COMME AVANT.

Cela va faire un mois, d’ailleurs. Mais ma vie n’a pas vraiment recommencé comme avant. Déjà parce que j’ai peu ou prou perdu l’habitude d’envoyer des sms, dès que j’ai autre chose à faire savoir qu’une info factuelle et ne nécessitant pas d’échanges longs. Si j’ai mal anticipé –et que finalement le sms «je sors chercher du pain» entraine une suite de réponses inattendues– je décroche mon téléphone: se parler, ça va plus vite.

Ces deux semaines m’ont aussi permis de me rendre compte que je pouvais me passer de mon téléphone d’une manière générale dans tout un tas d’actes quotidiens. Quand je m’ennuie, je lis un livre. Je ne scrolle pas comme un robot une TL Facebook en espérant désespérément y trouver quelque chose qui va m’intéresser. Ou m’indigner. Ça doit pas être mauvais pour ma bile.

Je suis moins dans l’immédiateté. Je ne sais pas combien de temps ça va durer. Mais pour l’instant, je dois dire que ça me va plutôt bien. Deux semaines avec un téléphone idiot m’ont donné l’occasion de me demander si ce couteau suisse multitâche que je trimballais partout n’avait pas finalement un peu pris les commandes de mon existence –ce que je savais, bien sûr, mais dont j’ai pu prendre la mesure. En en revenant à un outil limité et basique, je me suis un peu libéré de cette dictature que je m’étais moi-même imposée. Dans quelle mesure et pour combien de temps? Je vous tiens au courant.

Antoine Bourguilleau Traducteur, journaliste et auteur

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