Histoire / Monde

Au Kosovo, minorités ballottées et jeunesse en détresse

Temps de lecture : 7 min

Le pays le plus pauvre d'Europe fait face à différents mouvements de population qui renvoient à son histoire et aux difficultés des jeunes générations.

Le Kosovo, bête noire de l'Europe. Photo: Hervé Bossy.
Le Kosovo, bête noire de l'Europe. Photo: Hervé Bossy.

Le 17 février 2018, le Kosovo célébrait les dix ans de sa prise d'indépendance de la Serbie, neuf ans après la fin de la guerre ayant opposé Belgrade à Pristina. Comment ce nouveau statut a-t-il changé le pays? À quoi aspirent les populations de la jeune nation? Plongée dans la société kosovare en quatre reportages.

Lorsque le Kosovo, le 17 février 2008, a proclamé son indépendance, les États membres de l'UE n'ont pas perdu de temps. En trois ans, quinze accords de réadmissions ont été signés. Qu'importe si le Haut Commissaire des Réfugiés des Nations unies de l'époque avait alerté sur le manque de principes quant au respect des droits humains, et du danger dont pouvaient être victimes les minorités une fois expulsées.

La France s'est classée parmi les premières nations à vouloir renvoyer dans leur pays les migrants kosovares en situation irrégulière présents sur le territoire, avec une signature dès décembre 2009. Le Kosovo, «trop faible pour s'opposer aux demandes des États européens et motivé par la promesse de l'UE de pouvoir accéder au dialogue sur la libéralisation des visas, se retrouve dans l'obligation d'accepter la majorité des demandes de rapatriement», indiquait en 2012 quant à elle l'Organisation suisse d'aides aux Réfugiés.

Dix ans après l'indépendance, les expulsions continuent, et la libéralisation des visas n'est toujours pas atteinte. Une condition a été rajoutée. Pour que le Kosovo profite de ce mécanisme qui permet de voyager librement dans l'espace Schengen, l'Assemblée nationale du pays doit ratifier un compromis avec son voisin, le Monténégro, au sujet d'une frontière dont il s'agit de fixer la démarcation.

Attendre, encore...

À Pristina, la capitale du Kosovo, Fatlind Makolli souriait d'espoir à l'idée de se balader sans risque à travers l'Europe. Le jeune homme de 21 ans, qui aidait son père à vendre des souvenirs patriotiques devant des dizaines de milliers de personnes venues célébrer l'anniversaire de la proclamation, dit:

«J'espère que nous y accéderons bientôt. Ce serait une excellente nouvelle que cet accord passe à l'Assemblée. Pour nous, pour les jeunes, et le pays en général.»

Le vote est prévu dans les prochains jours. Mais une seconde condition, émise par l'UE, vient retarder le processus: la lutte contre la corruption... Il leur faudra donc attendre, encore.

Un groupe de jeunes fête les 10 ans de l'indépendance sur la place Zahir Pajaziti, Pristina. Photo: Hervé Bossy.

Pendant l'année 2015, ils étaient entre 100.000 et 150.000 kosovars à ne plus vouloir attendre. Tous sont partis pour un meilleur avenir, la plupart en Serbie, en Suisse, en France, et en Allemagne. Dans ce dernier pays, 78.000 des 180.000 demandes d'asile venaient de personnes originaires du Kosovo. Devant cet afflux soudain, Berlin décide de placer le pays dans la liste des «pays sûrs», précédé par la France, le 9 octobre 2015 –la séparation entre «réfugié politique» et «migrant économique» étant réalisée, les expulsions sont facilitées. Selon Eurostat, en 2016, le taux de reconnaissance du droit d'asile est inférieur à 5%. La même année, l'Allemagne expulse 4.988 kosovars, d'après les chiffres officiels du gouvernement.

Les minorités particulièrement touchées

Parmi eux, beaucoup appartiennent aux communautés roms, ashkalis et égyptiennes au Kosovo. Entre 2008 et 2012, ce sont 2.691 retours volontaires et 1.493 retours forcés de ces minorités qui ont été enregistrés par l'Ofpra, selon son rapport de 2015. Les retours volontaires sont accompagnés d'un programme de l'Organisation Internationale de la Migration (OIM), l'Aide au Retour Volontaire et à la Réintégration (AVRR), qui fournit une somme d'argent à la personne qui souhaite revenir, en fonction de son projet et de ses conditions. Sinon, c'est à elle de se financer pour retrouver une partie de la famille restée au pays.

C'est le cas de Beslim, qui a passé plus de 10 ans en Allemagne, avant d'être expulsé. À Fushe-e-Kosovë, une commune proche de Pristina, il ouvre la grande porte bleue de la maison qu'il restaure. Père de trois enfants, dont la plus grande âgée de 23 ans est restée loin du Kosovo, il se confie, évoquant sa grande tristesse lorsqu'il a dû partir.

«J'ai tout abandonné pour retourner dans ce pays que j'avais quitté parce que je savais qu'il n'y avait pas de travail. Me revoilà au Kosovo, avec la peur que mes enfants n'aient pas le futur qu'ils espèrent. Car ici, même lorsque tu fais des études, tu ne trouves rien qui soit bien payé», confie-t-il, en montrant sur son téléphone des photos de ses différentes réalisations dans le bâtiment.

«Les enfants fantômes»

À quelques mètres de là, dans la rue Albanik, un homme d'une cinquantaine d'années, bonnet violet enfoncé sur son visage, évoque sa situation avant de proposer de se réchauffer dans son salon où se trouvent ses enfants. Lui aussi a séjourné en Allemagne.

«Je suis parti avec plusieurs personnes de mon quartier. La-bas, la vie était belle et facile, même si nous étions isolés. Les salaires étaient hauts. J'ai dû revenir contrairement à certains d'entre nous qui ont obtenu un permis de travail pour plusieurs mois. Mais grâce à l'argent que j'ai envoyé à ma famille, j'ai pu avoir cette maison. Si je pouvais repartir, j'irais», explique-t-il devant sa belle-fille qui indique que la situation est plus difficile pour les femmes rapatriées, surtout lorsqu'elles n'ont pas fait d'études.

À côté d'elle, sur le sol couvert de grands tapis, des enfants vont et viennent devant les dessins animés diffusés à la télévision. Toute la famille est suivie par l'association Terre des Hommes, qui accompagne les rapatriés dans les municipalités de Vushtrri, Podujeva et Pristina.

«La situation des communautés roms, ashkali et égyptiennes qui reviennent au Kosovo est caractérisée par un faible taux de scolarisation. Très peu atteignent le niveau universitaire, surtout les filles. Notre association cible donc les 14-25 ans, en animant des activités après les cours, en fournissant le matériel nécessaire pour apprendre, et en rencontrant fréquemment les parents. Pour les plus âgés, nous les aidons à s'insérer dans le marché du travail», explique Marije Vuksani, directrice du programme de la migration et de la lutte contre les trafics au sein de Terre des Hommes.

L'association s'occupe aussi de former de nouveaux volontaires qui aident et organisent des conseils locaux avec les familles. Avec d'autres ONG, dont Unicef, Terre des Hommes participe à l'élaboration d'une loi sur la protection de l'enfance qui pourrait être appliquée dès cette année.

Terre des Hommes travaille aussi étroitement avec le Ministère des Communautés et des Retours, représenté par Dalibor Jevtić, auparavant maire de Štrpce, une des municipalités où vivent les serbes du Kosovo. Beaucoup d'entre eux ont été déplacés après la guerre qui a frappé le pays en 1998-1999, menant à l'intervention de l'Otan et à la supervision internationale jusqu'à l'indépendance de 2008. Tout comme les populations roms, qui ont dû fuir le pays pour éviter les discriminations et les tueries pendant et après les conflits. C'est ce sur quoi travaille le Haut Conseil pour les Réfugiés des Nations unies (UNHCR) au Kosovo, par l'intermédiaire de Narasimha Rao, son chef de mission. Il s'occupe des conditions de vie des déplacés de guerre, qu'ils soient d'origines serbe ou albanaise, ou appartenant aux minorités.

Narasimha Rao, Chef de Mission au Kosovo pour l'UNHCR. Photo: Hervé Bossy.

«Les 72.000 kosovars ont besoin de soutien en Serbie. Parmi eux, selon une enquête que nous avons réalisée en 2016, 10.000 n'écartaient pas l'idée d'un retour au Kosovo. Après examen, 4.000 étaient prêts à se réinstaller au Kosovo», explique-t-il dans son bureau à Pristina.

«Le principal problème auquel nous devons faire face, c'est le droit de propriété. Nombreux sont les déplacés qui ont dû abandonner leur maison parce qu'elle avait été détruite ou occupée après les conflits. Alors quand ils reviennent, ils veulent pouvoir posséder un toit. Ensuite viennent les problématiques liées à la sécurité: il arrive que ces populations soient stigmatisées à leur retour.»

Qu'arrive-t-il aux enfants de ces déplacés de guerre ? «Nous luttons contre le phénomène d'enfant fantôme, né à l'étranger, et rapatrié sans qu'il soit enregistré dans les registres de l'État. C'est un point primordial sur lequel nous collaborons avec le Ministère des affaires internes.»

Qu'est-ce-qui pousse à retrouver ses racines kosovares lorsque celles-ci ont été malmenées par les déplacements, les retours et les désirs d'ailleurs?

«Certaines personnes ont dû fuir quand elles avaient 25 ans. Aujourd'hui, elles en ont le double, et lorsqu'elles veulent revenir au Kosovo, leurs enfants de 18 ans souhaitent eux rester où ils sont. Être rapatrié, c'est aussi subir un nouveau déplacement», poursuit Narasima Rao, qui précise que les retours venant du Monténégro et de la Macédoine sont sur le point d'être achevés.

L'avenir incertain

Rester dans le pays où ces jeunes ont été déplacés, c'est aussi refuser de subir la situation économique très difficile du Kosovo en cas de retour. Le chômage touche entre 25 et 40% de la population –même si les statistiques données par l'Agence nationale du pays sont contestées. «Le Kosovo n'offre à leurs yeux aucune perspective d'avenir», conclut le chef de mission.

C'est ce qu'indique Hamdi, venu fêter l'indépendance avec sa fille. Parti du Kosovo avant la guerre pour l'Allemagne, il ne souhaite pas revenir dans le pays où il est né. Parfois aussi, ce sont les difficultés à vivre «deux identités» qui remettent en cause l'idée d'un retour. Comme pour Fisnik Maxhuni qui est arrivé en Suisse à l'âge de quatre ans:

«Pendant plusieurs années, je restais fixé sur le schéma suivant: en Suisse, je suis considéré comme un Kosovar, et au Kosovo, comme un Suisse. Lorsque je retourne dans la terre où je suis né, je suis très vite étiqueté comme un étranger, comme “le Suisse” de la famille. Extrêmement frustré par cette situation, j'ai progressivement changé ma relation avec mon pays d'origine en me rapprochant de la Suisse.»

Aujourd'hui, le jeune homme prépare un long métrage qui se passe entre les deux pays. Si le sujet n'est pas le déracinement, il concède: « Malgré ma réticence à parler de mon pays d'origine, je n'arrive toujours pas à m'en détacher.»

Hamdi et sa fille, boulevard Agim Ramadani. Photo: Hervé Bossy.

Le futur incertain, c'est aussi la raison principale qui pousse, à l'inverse, chaque année, plusieurs centaines de jeunes à partir du Kosovo. Étudier à l'étranger, trouver un travail au terme d'un diplôme... Pour les moins de trente ans, qui représentent la moitié de la population du pays, l'herbe est bien souvent plus verte ailleurs.

«Depuis l’indépendance en 2008, le solde migratoire reste négatif en permanence. Il manque toujours plus d’habitants à l’appel qu’il n’en naît. Plus de 10% d’une population comptant deux millions d’âmes sont à l’étranger», indiquait en 2015 Philippe Boggio pour Slate.

Demain sur Slate, le chemin de croix des jeunes qui veulent sortir –simplement sortir– du Kosovo.

Hugo Boursier Hugo Boursier, journaliste indépendant. Collabore notamment avec l’hebdomadaire Politis et Les Inrockuptibles.

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