Monde

Israël remplace des clandestins africains par des Palestiniens

Temps de lecture : 5 min

Le pays a décidé de ne plus utiliser de main-d'oeuvre africaine, jusque-là clandestine mais tolérée, et de faire entrer de nouveaux travailleurs palestiniens.

Des migrants africains marchent depuis le centre de détention de Holot vers la prison de Saharonim.
Menahem Kahana / AFP
Des migrants africains marchent depuis le centre de détention de Holot vers la prison de Saharonim. Menahem Kahana / AFP

Le gouvernement israélien a décidé d’imposer le départ des immigrés clandestins vers un pays d’accueil en Afrique en échange d’un billet d’avion et de 3.500 dollars. Ceux qui refusent sont dirigés vers une prison où ils séjourneront jusqu’à leur expulsion et perdent du même coup leur travail. Jusqu’à présent, les clandestins ne recevaient pas de permis de séjour en Israël, mais ils étaient autorisés à travailler. Même les mairies les utilisaient pour les travaux de voirie.

Malgré ces restrictions, ils sont nombreux à penser qu’ils n’ont aucun avenir dans les pays africains d’accueil. Ils préfèrent donc être enfermés en prison, en attendant des jours meilleurs, plutôt que d’affronter un exil difficile.

La fin d'une main-d'oeuvre bon marché

Parmi ces 38.000 réfugiés, 72% sont érythréens et 20% soudanais. Ils sont arrivés entre 2006 et 2012 à travers la frontière égyptienne –avant qu’elle ne soit définitivement verrouillée par une clôture électrifiée. Majoritairement musulmans, ces travailleurs participent, aux yeux des Israéliens, à la déjudaïsation du pays. Une loi approuvée par la Knesset au mois de décembre 2017 stipule que le ministère de l’Intérieur commencera à expulser les demandeurs d’asile au Rwanda et en Ouganda dès le mois de mars. Les responsables israéliens se justifient en qualifiant ces migrants «d’infiltrés» économiques, qui ne sont donc pas éligibles au droit d’asile.

Ces arrêtés d’expulsion risquent de pénaliser les petites entreprises et les fermiers qui utilisent ce personnel mal payé parce que le pays, en plein emploi, manque de main-d’œuvre non qualifiée. Les agriculteurs se plaignent depuis longtemps que leurs fruits et légumes pourrissent dans leurs champs faute de bras pour la cueillette. Ils ont d'ailleurs demandé au ministre de la Défense Avigdor Lieberman de permettre aux résidents de la bande de Gaza de revenir travailler en Israël:

«Il y a deux raisons principales pour notre demande: le manque d’agriculteurs et la qualité des ouvriers de Gaza.» Ils estiment par ailleurs que «l'amélioration de l'économie de nos voisins est un intérêt israélien».

Ils sont aussi convaincus que ces échanges économiques détourneront les habitants des extrémistes islamistes qui enveniment leur situation.

Les restaurants et hôtels exploitaient également le prolétariat bon marché des immigrés clandestins, qui travaillent sans contester. Ces migrants, une proie pour les marchands de sommeil, vivent dans les bas quartiers de grandes villes, à plusieurs dans une même chambre, dans l’ancienne gare routière de Tel-Aviv en particulier, devenue une zone de non-droit, avec des prostituées, de la drogue et des bars louches. Les Israéliens ne s’aventurent plus dans ces zones. C’est cette situation que le gouvernement a voulu régler.

Un remplacement par des Palestiniens

Pour calmer la grogne des employeurs, le gouvernement, à point nommé, a autorisé l’entrée de 20.000 Palestiniens supplémentaires des territoires pour porter leur nombre total à 100.000 en Israël. Ces travailleurs arabes apporteront paradoxalement le calme dans certaines villes et, à un epsilon près, n’ont jamais favorisé le terrorisme. Ce sont des pères de famille qui gagnent trois à quatre fois leur salaire en Cisjordanie, quand ils arrivent à y trouver un travail car, en juin 2017, le taux de chômage s’élevait à 21% en Cisjordanie et 44% à Gaza. Ces ouvriers font vivre plusieurs familles à la fois et, s’ils ne manquent pas d’idées politiques souvent négatives à l’égard d’Israël, ils préfèrent les laisser chez eux, de l’autre côté de la frontière.

Ces ouvriers palestiniens traversent la frontière tous les matins, tôt, vers 5 heures, attendus par leurs employeurs qui les acheminent vers les chantiers ou les lieux de travail. Ils reprennent le chemin du retour, le soir, vers 17 heures. Ils ne séjournent donc pas en Israël, à quelques exceptions autorisées. Après l’expulsion des clandestins, Israël planifie de démanteler les bidonvilles africains pour viabiliser des terrains, à hauts coûts, en plein centre de certaines grandes villes. Objectifs: annihiler la délinquance étrangère et assurer la sécurité des populations civiles.

La paix par l’économie

Cette cohabitation entre Israéliens et Palestiniens cadre avec l’idéologie de Netanyahou consistant à favoriser «la paix par l’économie». Les communautés apprennent à se connaître, à échanger, et à s’entraider. Contrairement aux apparences, la droite veut développer ces contacts économiques car ils valident leur doctrine d’un État binational où les Palestiniens seront des citoyens de deuxième zone, sans droit de vote. Avigdor Lieberman, le nationaliste pur et dur, va plus loin puisqu’en voulant ouvrir les frontières aux travailleurs de Gaza, il veut tenter de réduire la crise économique. Il pense qu’en améliorant le sort des populations de Gaza, il réussira à neutraliser les velléités belliqueuses des populations civiles.

Israël fait donc d’une pierre, deux coups. D’une part, l’opinion internationale sera sensible à ces décisions humanitaires consistant à absorber le chômage arabe et à améliorer le niveau de vie palestinien. D’autre part, des quartiers entiers, où les Israéliens sont interdits de séjour, seront réhabilités. La vie va y reprendre ses normes et les parents pourront autoriser leurs enfants, et surtout leurs filles, à sortir la nuit.

Cette décision d’accepter un nouveau contingent de 20.000 ouvriers arabes été actée à haut niveau, entre le ministre israélien des Finances, Moshé Kahlon, et le Premier ministre palestinien Rami Hamdallah, prouvant ainsi que les liens n’ont jamais été rompus, malgré les tensions politiques et surtout la décision des États-Unis de transférer leur ambassade à Jérusalem. Mais les intérêts électoraux ne sont pas étrangers à cette soudaine bonté. À l’approche des élections prévues en 2019, ou de l’éventuel départ forcé de Benjamin Netanyahou du pouvoir, la recomposition politique est en marche.

Le centriste Moshé Kahlon soigne son image d’homme de droite modéré, capable de faire un jour la paix avec les Palestiniens. Il a d’ailleurs mis beaucoup de symboles dans les réunions qu’il a organisées. Les rencontres bilatérales ont eu lieu alternativement à Jérusalem, «la capitale unifiée d’Israël» ou à Ramallah au quartier général de l’Autorité palestinienne.

Processus de paix moribond

Les Israéliens estiment que ces décisions en faveur des Palestiniens débloqueront les négociations sur un processus de paix moribond que l'envoyé américain Jason Greenblatt cherche à réactiver. Ils y voient aussi un avantage certain car ces réunions ne portent pas uniquement sur l’échange de travailleurs mais sur toutes les questions bilatérales et en particulier sur les questions sécuritaires et économiques. Les travailleurs deviennent ainsi les instigateurs d’une reprise du dialogue israélo-palestinien.

Moshé Kahlon veut prouver son indépendance politique en prenant l’initiative de contourner Benjamin Netanyahou dans des négociations sous l’égide américaine. Pourtant, cet accord ne s’est pas fait en catimini mais en présence de la presse israélienne et palestinienne qui a diffusé des photos officielles de la réunion Kahlon-Hamdallah.

Les échanges économiques ne s’arrêtent pas là puisqu’il est question d’intéresser les Jordaniens dans le projet de construction d’une zone de libre échange dans la vallée du Jourdain, en collaboration avec Israël et l’Autorité palestinienne.

La bande de Gaza, qui est censée être dorénavant gérée depuis la Cisjordanie, a fait aussi l’objet des discussions pour empêcher son effondrement économique. Certaines indiscrétions font état d’une volonté, partagée par les Égyptiens, de renverser le régime du Hamas qui persiste à refuser le démantèlement des brigades Izz al-Din al-Qassam, le bras armé du Hamas, seule condition pour que la bande de Gaza soit sous contrôle total de Ramallah. Israël, de son côté, s’inquiète d’avoir à sa frontière sud un régime totalement sous la coupe de l’Iran, sur le plan financier et militaire. Les intérêts convergent pour juger que cet abcès de fixation est un danger pour les frontières égyptienne et israélienne.

Mais cela prouve que pour quelques 20.000 travailleurs de plus, la situation politique se débloque et que les Palestiniens et les Israéliens recommencent à se parler.

Jacques Benillouche Journaliste

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