Sports / Monde

Les Algériennes sont à peine tolérées dans les stades de foot

Temps de lecture : 7 min

Danger, sécurité, vulgarité... toutes les raisons sont bonnes pour empêcher les femmes amatrices de ballon rond d'entrer dans les stades algériens. Mais il existe quelques belles exceptions.

Le stade d'Alger et ses supporters, trop dangereux pour les femmes? |
Ryad Kramdi / AFP
Le stade d'Alger et ses supporters, trop dangereux pour les femmes? | Ryad Kramdi / AFP

Alger

Le ciel algérois est gris et la mer est calme près du stade Omar Hamadi. Le quartier Bologhine, dans l’ouest de la capitale, ne connait pas l’effervescence des jours de grands matchs. Seuls les fourgons de police, stationnés en rangs serrés devant l’enceinte, indiquent qu’un événement sportif va avoir lieu. Peu importe le match et le nombre de supporters, les forces de l’ordre sont toujours déployées en nombre. Samedi 17 février, le Paradou Athletic Club et la Jeunesse Sportive de la Saoura (JSS) doivent s’affronter en fin d’après-midi dans le cadre de la 20e journée de Ligue 1 de football.

«Je n’accepte pas vraiment que les femmes viennent»

Les deux formations ne jouent pas dans leurs stades. Le Paradou, né en 1994 sur les hauteurs d’Alger, ne dispose pas encore d’un terrain homologué par la Fédération algérienne de football (FAF) et la JSS est venue tout droit de Béchar, une ville du sud-ouest algérien, pour disputer un match à l’extérieur. J’attends cette échéance depuis plusieurs semaines pour enfin voir un match de football. Les deux équipes n’attirent pas les foules. Quelques centaines de supporters sont présents dans les tribunes. Il y a peu de chance d’assister à des scènes de violences entre les fans des deux camps et les forces de l’ordre. Pas de risques que les supporters de l’équipe adverse voient leur bus se faire caillasser, comme ce fut le cas la veille, en pleine capitale, après le match qui opposait le CS Constantine au club du Mouloudia d’Alger.

À l’entrée du stade Omar Hamadi, les policiers filtrent les supporters et chassent les enfants qui tentent de rentrer sans accompagnateurs. Pas de fouille pour moi –il n’y a pas de policière pour effectuer la palpation de sécurité. «Avec qui est-elle?», demande un agent à son collègue. Je désigne un journaliste sportif qui m’accompagne. Ma caution masculine me permet enfin de mettre les pieds dans un stade. En Algérie, les femmes sont toujours absentes lors des matchs de championnat. En revanche, on les voit un peu plus lorsque l’équipe nationale joue.

Au stade Omar Hamadi à Bologhine, Alger | Zahra Rahmouni

«Il n’y a rien dans la loi qui t'interdit de venir mais c’est pour ta propre sécurité. Nos supporters n’ont pas encore cette culture de la femme dans les stades.»

Un supporter algérien

Durant la rencontre, les regards sont amusés et surpris. Certains jeunes hommes sont interpellés par cette présence féminine mais ne montrent aucune hostilité. Leur attention se porte vite sur les joueurs qui gagnent le terrain. A la mi-temps, le score est toujours de 0 - 0 et les avis sont partagés.

«Je ne pourrais pas amener ma famille ni une amie même pour un match comme celui-là. C’est vide mais il y a en toujours deux ou trois pour gâcher la fête, affirme Mohammed, 33 ans, avant d’insister, non, je n’accepte pas vraiment que les femmes viennent. Les gens sont vulgaires. C’est impossible qu’ils s’assagissent même s’il y a une femme dans le stade.»

Dahmane montre plus de bienveillance et pense, au contraire, que la présence féminine pourrait calmer les plus virulents: «Ce serait bien si elles prenaient l’habitude de venir. Si j’étais dirigeant, je réserverais des tribunes pour les femmes et les familles. Cela permettrait de faire baisser la violence parce que les jeunes montreraient plus de respect», explique le supporter du Paradou AC.

Le Paradou a finalement surclassé son adversaire en remportant la rencontre trois buts à zéro. Ce samedi, les policiers sont détendus, seule une poignée de supporters agités ont été sortis du stade.

«Tu peux venir si c’est le Paradou qui joue, mais pour les autres matchs ce serait risqué pour toi, indique un policier. Il n’y a rien dans la loi qui l’interdit mais c’est pour ta propre sécurité. Nos supporters n’ont pas encore cette culture de la femme dans les stades.»

«Aller au stade, c’est partir en guerre»

La question des femmes dans les stades trouve peu d’écho auprès des personnes interrogées, y compris chez les footballeuses professionnelles.

«Je n’aimerais pas être en tribunes normales car la plupart des supporters sont sous drogue donc je préfère ne pas prendre le risque. On ne va pas se mentir mais nous n’avons pas cette culture. Pour certains supporteurs, aller au stade, c’est partir en guerre», témoigne Amina, une joueuse professionnelle de 24 ans qui évolue au club de l’ASE Alger Centre. La footballeuse a déjà assisté à des matchs masculins de Ligue 1 mais seulement en tribune d’honneur.

«La culture algérienne n’aide pas la femme à participer à la vie sociale, aux élections, à accéder aux postes à responsabilité. La femme est loin d’être une partie intégrante de la sphère publique. Cela ne se résume pas qu’au sport.»

Zoubir Arous, sociologue

En 2016, 478 personnes dont vingt-quatre mineurs ont été arrêtés et cinquante-six policiers ont été blessés après des violences dans les stades. Les chiffres nationaux pour l’année 2017 n’ont pas encore été rendus public mais on remarque que la tendance est à la hausse ces dernières années.

Samedi 17 février, des échauffourées ont d’ailleurs marqué le derby de l’ouest algérien entre l’équipe d’Oran et celle de Sidi Bel Abbès avec l’envahissement du terrain à la mi-temps par des supporters. Dans cette région, les services de l’ordre font état de 138 arrestations et quatre-vingt-dix blessés en 2017 contre soixante-dix personnes arrêtées et cinquante-quatre blessés en 2016.

Le ministre de la Jeunesse et des Sports, El Hadi Ould Ali, avait vivement réagi au lendemain des incidents.

«Le phénomène de la violence dans les stades est inacceptable et étranger à la société algérienne, d'autant que des efforts sont consentis avec les parties concernées en vue d'éradiquer ce phénomène et lutter contre toutes ses formes», déclarait-il.

Or, le football agit comme un exutoire pour de nombreux jeunes supporters. Leur violence est amplifiée par l’effet de groupe et empêche une partie de la population –les femmes surtout– d’accéder aux enceintes sportives. C’est ce que confirme Farid Ait Saada, journaliste et ancien responsable des Médias à la FAF:

«Les insultes et vulgarités proférées par une frange des supporters dissuadent parfois des frères d'aller voir un match ensemble. Que dire alors de frères et soeurs, filles et mères ou tout simplement de couples, dussent-ils être mariés? Rien n'empêche, dans les règlements du football algérien, des filles et femmes à aller assister à des matchs, mais c'est rare que ça arrive.»

En plus de la violence, il y a en effet la «horma», une forme algérienne de pudeur et de respect, qui prive la gent féminine de stade. La majorité des femmes répond automatiquement par la négative quand elles sont interrogées sur leur volonté d’assister à un match. «Ma famille ne me laisserait pas y aller pour des questions de sécurité et parce que je n’ai rien à faire au milieu de tout ces jeunes», explique Soumia, une lycéenne de 17 ans.

«Les seuls matchs où la présence de femmes est remarquée sont ceux des championnats féminins, boudés par les hommes et, donc, ouverts à la présence de femmes, en général, des membres des familles des joueuses», souligne Farid Ait Saada.

Chez les sociologues, le sujet ne fait pas vraiment débat. Plusieurs concèdent ne pas avoir étudié la question et refusent de donner leur avis. L’un d’entre eux, Zoubir Arous, confirme seulement que l’absence des femmes dans les stades est liée à des interdits sociaux plus larges: «La culture algérienne n’aide pas la femme à participer à la vie sociale, aux élections, à accéder aux postes à responsabilité. La femme est loin d’être une partie intégrante de la sphère publique. Cela ne se résume pas qu’au sport. On peut voir la femme dans les salles mais moins dans les espaces ouverts.»

Virage du stade du 20 août à Alger, lors de la demi-finale de coupe d'Algérie, en 2017 | Zahra Rahmouni

On remarque effectivement que les femmes sont plus visibles lors des matchs d’autres disciplines sportives, comme le basketball ou le handball. Mais, il faut noter que leur nombre est toujours infime car ces sports n’attirent pas des foules de spectateurs comme c’est le cas pour le football.

Des exceptions devenues des légendes

Au cours des dernières décennies, quelques exceptions ont confirmé la règle implicite selon laquelle les femmes ne sont pas les bienvenues au sein des stades de foot.

«Dans les années 1980, le club USM El Harrach comptait une fidèle supportrice, Mimouna, mère de famille issue des milieux populaires qui suivait parfois l'équipe même dans ses déplacements et à qui des chansons de supporters avaient été dédiées. À la fin des années 1990, la JS Kabylie, club le plus titré en Algérie, voyait ses finales bénéficier de la présence de la mère de Loucif Hamani, ancien grand champion africain de boxe. Au début du nouveau millénaire, l'ES Sétif avait également une supportrice acharnée, Aïcha, qui avait assisté aux consécrations de l'équipe lors de cette période phare de son histoire», énumère Farid Ait Saada.

Ces personnalités sont devenues des légendes.

Malgré l’intérêt montré par certaines femmes à l’égard de ce sport, aucune organisation de supportrices n’a jamais vu le jour. Désormais, seules quelques adolescentes téméraires se rendent au stade. Ainsi que les filles ou épouses d'officiels, qui sont automatiquement dirigées vers les tribunes d'honneur ou de presse.

Les femmes journalistes et photographes, qui couvrent les matchs de football, sont tout aussi rares et font souvent l'objet d'insultes et d’intimidations. «Aucune mesure ni règlement ne pourra rien y changer», lance, pessimiste, l’ancien responsable de la fédération.

Zahra Rahmouni

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