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Mitt Romney en mission pour sauver l'Amérique des griffes de Trump

Temps de lecture : 8 min

L'ancien candidat républicain à la présidentielle entend autant sauver la Constitution américaine que son legs politique.

Mitt Romney à Ogden (Utah), le 16 février 2018 | Gene Sweeney Jr. / Getty Images North America / AFP
Mitt Romney à Ogden (Utah), le 16 février 2018 | Gene Sweeney Jr. / Getty Images North America / AFP

Mitt Romney arrive enfin à Washington. Et il a une mission: faire entrer les «valeurs de l'Utah» dans la capitale américaine, comme il l'explique dans une récente vidéo lançant officiellement sa campagne pour remplacer Orrin Hatch, sénateur partant à la retraite.

Une campagne sénatoriale lancée depuis l'Utah n'a jamais été le point de départ ni d'arrivée à Washington dont Romney rêve depuis longtemps. Voici une décennie, l'ancien gouverneur du Massachusetts espérait prendre la Maison-Blanche par le sud de Boston, où il s'est constitué une fortune conséquente et une stature d'ampleur nationale.

Mais comme pourrait le dire Romney, le mormon le plus célèbre au monde, Le Père céleste avait d'autres projets. Dans son clip à la production léchée –bourré de plans de coupes célébrant la beauté sauvage de l'Utah–, Romney définit ces fameuses «valeurs» qui manqueraient à Washington: des budgets équilibrés, un entrepreneuriat international, de la responsabilité personnelle, de la civilité et une ouverture aux immigrés (légaux).

Dévotion profonde pour la Constitution américaine

Lorsque les hommes et femmes politiques de l'Utah parlent de leurs «valeurs», ils pensent aux valeurs mormones. Durant ses deux campagnes présidentielles, la foi de Romney aura sans aucun doute été un handicap. Aujourd'hui, alors que Trump traficote avec des évangélistes et des conservateurs traditionalistes, on voit même des non-mormons espérer que les croyances de Romney –et ses principes de tolérance religieuse et de révérence pour la Constitution– puissent contrecarrer les excès de Trump et représenter un sanctuaire pour les principes démocratiques.

Sauf que pour Romney, la mission sénatoriale est personnelle. Servir autrui est un élément-clé de la culture missionnaire mormone, et le service politique est un trait que Romney a à la fois hérité de son père George –qui s'était lui aussi présenté aux présidentielles– et de sa mère Lenore –candidate au Sénat. En tant que politicien mormon le plus en vue de sa génération, Romney se présente aussi pour préserver son héritage. Ce qui signifie sauver à la fois son Église et son parti –deux institutions auxquelles Romney a dévoué sa vie– des dangers du trumpisme.

«Fondamentalement, Romney est un cacique du Parti républicain, un fervent adepte de ses principes, qu'il estime être aussi les meilleurs principes avec lesquels gouverner le pays», déclare Russell Arben Fox, mormon et professeur de sciences politiques à l'université Friends.

D'autres politiciens mormons ont été sidérés par la pugnacité de Trump et par sa popularité auprès de la base républicaine. Romney estime qu'il réussira à séduire l'Utah grâce à sa réputation et ses compétences –comme il a pu le faire en 2002 avec les JO de Salt Lake City– et à sauver le Parti républicain d'une totale mise au pas trumpienne.

Avant Trump, les valeurs mormones étaient aussi des valeurs républicaines. En tant que candidat à la présidentielle, Romney semblait incarner les deux, comme lorsqu'il appelait de ses vœux un engagement international fort, défendait une ligne dure avec la Russie, manifestait un conservatisme autant politique que personnel, soutenait une dérégulation massive de l'industrie et valorisait l'empathie et l'identification avec les minorités religieuses et les immigrés –deux courants de pensées qui s'enracinent dans l'exceptionnalisme de la Constitution américaine.

En 2012, lorsqu'il déclara que la Constitution devait avoir été «inspirée par Dieu ou écrite par des gens brillants, ou peut-être un mélange des deux», Romney faisait écho aux enseignements mormons. De fait, L'Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours (LDS) exprime une dévotion aussi profonde que doctrinale pour la Constitution américaine, qu'elle estime d'inspiration divine.

Prophétie du cheval blanc

Les premières rumeurs d'un possible «sénateur Romney», qui ont commencé à bruisser en avril 2017, ont redonné vie à la vieille «prophétie du cheval blanc», combinant constitutionnalisme messianique et politique mormone. Selon les points de vue, la prophétie du cheval blanc prédit soit que les mormons sauveront le système constitutionnel américain en déroute, soit qu'ils feront tomber la démocratie américaine pour la remplacer par une théocratie des derniers jours. La prophétie est attribuée au fondateur du mormonisme, Joseph Smith Jr. En 1843, Smith aurait dit à ses fidèles que le jour où la «Constitution des États-Unis est quasiment détruite [...] pend[ant] comme à un fil» au-dessus des «montagnes Rocheuses», le «grand et puissant» peuple mormon, tel le «cheval blanc» de l'Apocalypse, accourra vers l'est pour sauver la Constitution.

Si la prophétie du cheval blanc est très probablement apocryphe, les leaders mormons du XIXe siècle l'ont considérée comme parole d'évangile, à l'instar de Brigham Young. En 1868, le successeur de Joseph Smith déclarait: «Si la Constitution des États-Unis doit être sauvée, alors elle le sera par le peuple [mormon]».

Au XXe siècle, des représentants de la LDS et des politiciens mormons invoquèrent l'esprit de la prophétie, voire la prophétie elle-même. Lors de sa campagne de 1967, George Romney expliqua ce que Smith, Young et d'autres premiers apôtres de la LDS signifiaient dans leurs prophéties sur le rôle spécial des mormons dans l'histoire politique américaine: «Un jour, la question de savoir si nous procéderons ou non dans le respect de la Constitution sera soulevée et ce seront des hommes politiques mormons qui œuvreront à y répondre».

En 2007, lorsque Mitt Romney chercha à son tour à devenir président des États-Unis, il nia tout lien entre la prophétie et ses projets politiques, et même avec ses convictions religieuses. Un démenti des plus fermes qui est à replacer dans le contexte de la virulente campagne de mormonophobie qui contribua à l'échec de la candidature de Romney. En 2010, après cette déroute et l'attention négative portée sur l’Église, la LDS répudia officiellement la prophétie.

Aujourd'hui, les spécialistes des écritures mormones minimisent l'importance de la prophétie, qu'ils qualifient «de petite anecdote du folklore mormon», pour reprendre les mots de Russell Arben Fox. Mais comme tout folklore, elle révèle quelque chose de la culture qui l'a vu émerger –d'où le fait que «la prophétie ait longtemps servi de sorte de métaphore, ajoute Fox, pour contribuer à l’organisation des aspirations et des ambitions des mormons pour le service politique».

Sous Trump, la métaphore a pris un sens inédit. À l'été 2016, Fox publiait une amusante lettre ouverte adressée aux «électeurs mormons de l'Ouest américain» sur le populaire blog mormon By Common Consent. Fox incitait les électeurs mormons de l'Utah et de l'Arizona à rejeter Trump pour devenir le «cheval blanc que nous attendions».

En octobre 2017, dans une lettre publiée dans le White Mountain Independent, Eric Kramer, le président du Parti démocrate du comté de Navajo, écrivait que le sénateur de l'Arizona Jeff Flake avait «déstabilisé sa monture» en ne cherchant pas à se faire réélire et à incarner un puissant adversaire du trumpisme.

Pour d'autres, il en va d'une occasion tout à fait littérale d'accomplir la prophétie: si la Chambre devait destituer le président, Romney pourrait être en mesure de rassembler l'opposition républicaine lors du procès de Trump, avec une hypothétique union sacrée de sénateurs mormons.

Sirènes trumpiennes

Reste qu'en attendant, Romney a une mission plus urgente. Au grand dam des leaders républicains comme Flake et Romney, un récent sondage Gallup indique que les mormons soutiennent Trump dans des proportions dépassant tous les autres groupes religieux du pays: 61% des mormons approuvent l'action présidentielle, un chiffre en forte hausse par rapport aux 45% de voix remportées par Trump en Utah en 2016 –en grande partie grâce à la candidature du «Never Trumper» Evan McMullin. Mais le soutien mormon à Trump serait mou et malléable, comme l'a récemment écrit Justin Dyer, un politologue de l'université Brigham Young; il a peut-être davantage à voir avec la loyauté des mormons envers le Parti républicain qu'avec Trump.

Ces chiffres peuvent aussi indiquer une évolution des opinions favorable à Trump, qui suivrait là l'exemple de certains leaders mormons. Comme d'autres élus républicains, les représentants mormons ont largement cédé, après avoir fermement combattu le milliardaire, aux sirènes trumpiennes. C'est le cas des mormons et ex-représentants de l'aile «Never Trump» John Curtis –qui a remplacé Jason Chaffetz à la Chambre– et Orrin Hatch –l'homme que Romney cherche à remplacer au Sénat. Hatch a soutenu Jeb Bush et Marco Rubio lors de la primaire en 2016, mais prédisait en décembre dernier que la présidence de Trump deviendrait «la plus grandiose que nous ayons vue, non seulement depuis des générations, mais peut-être dans toute notre histoire».

Romney, qui avait qualifié le futur président d'«arnaque» et d'«imposteur», et déclaré que «ses promesses valent autant qu'un diplôme de l'université Trump, c'est-à-dire rien du tout», semble s'être calmé avec le lancement de sa campagne sénatoriale.

Dans sa vidéo, Romney ne mentionne jamais Trump par son nom. L'uppercut le plus direct porté au trumpisme, doublé d'une référence au mormonisme, est le moment où Romney déclare: «l'Utah accueille les immigrants légaux du monde entier [alors que] Washington envoie un message d'exclusion aux immigrants».

Depuis le lancement de cette campagne, McKay Coppins et d'autres spécialistes sont d'accord pour dire que le candidat Romney entend éviter les confrontations directes avec Trump. Le président semble vouloir lui aussi réparer les pots cassés. Après ne pas avoir réussi à convaincre Hatch de rester au Sénat, le président a offert à Romney son soutien sur Twitter, en disant qu'il «fera un grand sénateur et un digne successeur». Et Romney l'en a remercié.

Engagement ferme et constant

L'anti-trumpisme de Romney est peut-être endormi, mais il n'est pas mort. Parce que Romney est à la fois le «Never Trumper» le plus célèbre des États-Unis, le mormon le plus illustre du monde et le visage du Parti républicain de l'ère pré-Trump, il peut compter sur nombre de soutiens en Utah, issus de tous les bords politiques.

«Le nombre de mormons qui en Utah ont célébré par le passé l'opposition de Mitt Romney à Trump et qui ont pris publiquement des positions similaires laisse à penser qu'ils vont aussi encourager ce genre d'indépendance de la part de Romney», déclare JB Haws, professeur d'histoire à l'université Brigham Young.

Selon Haws, Romney et d'autres mormons trouvent dans le Livre de Mormon et les Doctrine et Alliances de l’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours, mais aussi dans des proclamations semi-canoniques de leurs autorités ecclésiastiques, une révérence manifeste pour la Constitution et ses idéaux –en soulignant notamment qu'un «bon gouvernement dépend des choix du peuple et de l'implication de personnes honnêtes».

La simple présence au Sénat de Romney –bien davantage que n'importe quelle position politique– montrera que la politique mormone et le Parti républicain peuvent et doivent compter dans le paysage après Trump. Peut-être, comme le père de Romney le laissait entendre en 1967, et comme d'autres l'ont argué depuis, que la République ne sera pas sauvée par une action spectaculaire, mais par l'engagement ferme et constant de ceux qui se sont engagés à protéger la démocratie américaine.

«Je suis persuadé que la Constitution sera sauvée comme l'a prophétisé Joseph Smith», déclarait en 1987 Ezra Taft Benson, alors président de l’Église. «Elle sera sauvée par les justes citoyens de cette nation qui aiment et chérissent la liberté. Elle sera sauvée par des membres éclairés de cette Église –entre autres–, des hommes et des femmes qui comprennent et respectent les principes de la Constitution».

Max Perry Mueller Historien des religions aux États-Unis

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