Histoire / Sports

Pourquoi le quatrième ne monte pas sur le podium lors des JO

Temps de lecture : 5 min

Avec quinze médailles au compteur –cinq d’or, quatre d’argent et six de bronze– la France égale son record de Sotchi, atteint en 2014. Nous aurions pu le battre si les 4e et 5e étaient récompensés. Mais seuls les trois premiers sont pris en compte. On vous explique.

Podium de l'épreuve masculine de curling des J.O. de PyeongChang  le 24 février 2018. |
Wang Zhao / AFP
Podium de l'épreuve masculine de curling des J.O. de PyeongChang le 24 février 2018. | Wang Zhao / AFP

Je pratique la course à pied en nature, ce qu’on appelle par anglicisme «le trail-running», depuis quelques années. Les épreuves sont parfois longues de plusieurs dizaines de kilomètres et le final peut être très dur pour les jambes et la tête. Mais, il y a une chose qui chamboule complètement une fin de course: le fait d’être à la lutte ou non pour les premières places. Quand je suis loin au classement, 30e ou 120e, je termine sans stress, simplement avec l’idée de boucler le parcours et de profiter du paysage malgré la fatigue. Sur des courses locales, je suis parfois à la lutte pour un podium. Dans ce cas, tout change. Je me retourne pour voir si quelqu’un revient derrière moi. Je demande à mes muscles tétanisés un dernier effort pour ne pas baisser le rythme, ne sachant pas où en sont mes poursuivants. Dans mon crâne, se joue une tempête mentale du style: «Je suis en train de ralentir, il va me rattraper». Si le quatrième ne me reprend pas, je pousse à fond jusqu’à l’arche d’arrivée. En revanche, si je rétrograde hors du podium en perdant de vue les coureurs qui me précèdent, je termine en levant le pied, sans plus tenter d’être au maximum. C’est objectivement débile, vain de sens, mais cela découle des normes sportives.

Pourquoi une telle différence mentale entre une troisième et une quatrième place? D’où vient cet arbitraire qui va tracer une différence énorme dans la carrière d’un skieur alpin qui achèvera son slalom aux JO d’hiver à Pyeongchang en Corée du Sud à une quatrième place plutôt qu’une troisième, synonyme de médaille, de prime, de gloire médiatique, de réception à l’Élysée, de contribution au tableau des médailles?

Un seul vainqueur en Grèce antique

Il n’en a pas toujours été ainsi. À l’Antiquité, seul le premier athlète était récompensé. Une pratique qui était étendue à tous les concours organisés dans la Grèce de l’époque, dont le plus prestigieux tournoi: les Jeux d’Olympie. Dans un article universitaire intitulé «Pourquoi Olympie», l’historien Paul Veyne rappelle que les cités grecques de l’époque étaient très friandes de tournois en tous genres (beauté, couture, joutes oratoires, sport) et que même dans les examens de fin d’année, rituel pour chaque école, seul le meilleur élève se voyait décerner un prix.

Aux Jeux d’Olympie, le vainqueur recevait une couronne d’olivier. «À la base, les Jeux olympiques de l’Antiquité étaient une fête religieuse, organisée dans un sanctuaire sacré, explique Paul Christesen, professeur d’histoire de la Grèce antique au Dartmouth College sur le site web officiel des JO. Il n’était donc pas uniquement question de sport.» Le rameau d’olivier, nommé kotinos en grec, assurait symboliquement une protection divine. Selon les historiens hellènes, c’est Héraclès qui introduisit cette couronne olympique pour récompenser le vainqueur de la course du stadion. Une épreuve de sprint dont la longueur oscillait entre 160 et 190 mètres.

«Chaque vainqueur offrait ainsi à Zeus un sacrifice de remerciement et lui consacrait sa couronne d’olivier. Il était difficile de tirer au clair cette juxtaposition de sacré et de profane; les Anciens ne savaient pas trop si les statues de vainqueurs qui se dressaient dans le sanctuaire devaient être considérées comme des ex-voto aux dieux ou des monuments à la mémoire de l’athlète», écrit Paul Veyne.

Près de vingt-cinq siècles plus tard, à l’heure où le baron Pierre de Coubertin impose son idée de réintroduire de Jeux olympiques modernes, les règles du sport ont changé.

Martin Fourcade, habitué des podiums, ici en haut de celui des 12,5 km poursuite hommes en biathlon, au J.O. de PyeongChag, le 13 février, 2018. | Kirill Kudryavtsev / AFP

Le challenger de la culture britannique

Lors des JO de 1896, les premiers de l’ère moderne qui se déroulent symboliquement à Athènes, les deux premiers de chaque épreuve sont récompensés. Le vainqueur reçoit une médaille d’argent, son dauphin une médaille de cuivre.

«Les organisateurs des JO d’alors s’inspirent de la culture sportive britannique de l’époque où le tenant du titre, le defender, gagne le droit de disputer automatiquement la prochaine finale de la discipline. Ceux qui veulent l’affronter se départagent entre eux et le vainqueur de ce tournoi de qualification devient le challenger qui affrontera le tenant du titre», explique Patrick Clastres, historien du sport et professeur à l’Université de Lausanne.

C’est sur un tel système qu’est par exemple basée la Coupe de l’America, compétition de voile née au milieu du XIXe siècle. À partir de la troisième édition de l’épreuve, en 1876, les régates opposent le defender, tenant du titre, au challenger qui relève le défi.

Mais aux Jeux olympiques les deux premiers ne vont pas rester longtemps seuls sur l’autel de la gloire. Dès les Jeux de 1904, organisés à Saint-Louis, ville du Missouri aux États-Unis, un troisième athlète est récompensé. «L’explication vient sans doute du fait que les Américains organisaient de nombreux tournois où des joueurs s’affrontaient par manches éliminatoires jusqu’à la finale. Pour départager le troisième du quatrième, il y avait ce qu’on appelle encore “la petite finale”», rapporte Patrick Clastres, auteur de l’ouvrage Jeux olympiques, un siècle de passions. La formule est conservée aux JO de 1908 à Londres. Mais premier, deuxième ou troisième, personne ne monte encore sur le podium... car il n'existe pas. Car c’est lors des Jeux de Los Angeles, en 1932, que le podium physique, sur lequel grimpent les trois premiers athlètes d’une épreuve, est introduit. Ce sont les Américains qui changent une nouvelle fois les règles du protocole.

«On est au-dessus de sa propre gloire»

Lors des précédentes olympiades modernes, les gagnants recevaient leurs médailles, rien de plus, à part les félicitations des officiels lors d’une cérémonie de clôture. En 1924, petit changement: le Prince de Galles descend sur la piste à la fin de l'épreuve pour serrer la main à l’athlète André Mourion. «On est encore dans une philosophie de sport amateur où l’athlète est un sportsman qui ne doit pas tirer de gloire de sa récompense. Les médailles n’ont pas encore une valeur financière, car c’est contraire à l’idée du sport de l’époque pratiqué par une aristocratie qui ne voit pas le sport comme un moyen de gagner de l’argent. On est au-dessus de sa propre gloire», note Patrick Clastres.

Une philosophie de la performance vue différemment outre-Atlantique. «C’est très américain de récompenser celui qui obtient le meilleur résultat. C’est l’idée d’accomplissement», poursuit Patrick Clastres. En 1932 à Los Angeles, le podium est donc installé au milieu du stade à l’issue de chaque épreuve. Les premiers sont exhibés devant la foule. Une innovation qui permet aussi aux spectateurs, dans des enceintes aux dimensions nouvelles, de mieux apercevoir les vainqueurs. Dans un contexte dramatique, le régime nazi pérennise cette pratique aux Jeux de Berlin en 1936, dernière olympiade avant la guerre, puis le protocole sera repris après 1945 jusqu’à nos jours.

«Pour le champion, le podium est l’apogée de ses rêves; pour le perdant, cela symbolise la rigueur impitoyable du sport», déclarera un jour Jean-Claude Killy, le héros français des JO d’hiver de Grenoble en 1968...

Camille Belsoeur Journaliste

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