France

La langue arabe est l'une des plus belles de France

Temps de lecture : 8 min

Que répondre aux esprits étriqués chez qui l’arabe n’inspire que la crainte de voir l’identité nationale broyée par le communautarisme? Pour commencer, que le plurilinguisme est créateur de richesse, de transmission et d'empathie.

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Michael Nagle / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Bienvenue. | Michael Nagle / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Le 5 février dernier, sur le plateau de «Touche pas à mon poste», Isabelle Morini-Bosc expliquait à propos de l’affaire Mennel qu’il n’était pas convenable de chanter en arabe par les temps qui courent. Cet éclair de xénophobie si naturellement exprimé ne m’aurait pas tant heurté si ce qu’il sous-entendait n’était pas, à ce point, admis socialement et représenté politiquement. Oui, par les temps qui courent, ma langue maternelle inspire les craintes et engendre des réactions insensées. Elle est pourtant l’une des plus belles langues de France.

On m’a fait comprendre que ma langue maternelle n'était rien d’autre que le langage des terroristes

Un jour, alors que j’étais étudiant, j’ai écrit un mot en arabe sur un tableau, à la craie blanche: «سندباد» (Sindibad). C’était à la demande de mon enseignante de didactique de français, durant un exposé sur l’exploitation pédagogique du conte des Milles et Une Nuits. Elle s’étonnait que je persiste à dire «Sindibad» au lieu de «Sindbad» comme c’est écrit sur la couverture. J’ai écrit le mot en arabe pour lui montrer comment une méconnaissance des diacritiques de l'alphabet (le «shakl») pouvait être à l’origine de cette erreur de traduction.

Plus tard, j’ai appris que personne n’avait songé à effacer la preuve de ce bilinguisme malséant, qu’une photo a été prise et que de gauche à droite, des courriels ont été envoyés de pour tenter de comprendre ce qui était écrit. Petite panique anodine au nom de l’état d’urgence qui excuse et justifie les peurs les plus infondées, parce qu’on ne sait jamais.

Ce jour-là, on m’a fait maladroitement comprendre que ma langue maternelle, millénaire, la langue de Gibran Khalil Gibran, ma langue aux cent noms pour dire «Amour», n'était rien d’autre que le langage des terroristes. Cet incident sans gravité ne m’inspire aujourd’hui qu’un rire moqueur.

«Nous entendons déjà suffisamment parler l’arabe quotidiennement dans les transports en commun et dans la rue en France»

La peur que suscite la langue arabe n’est pas toujours sans conséquence: en 2015, une maman d’élève écrivait à une institutrice pour lui reprocher le choix du film Wadjda au prétexte que «nous entendons déjà suffisamment parler l’arabe quotidiennement dans les transports en commun et dans la rue en France».

La même année, dans le village de Prunelli-di-Fiumorbu (Haute-Corse), une information judiciaire a été ouverte après des menaces envers deux institutrices qui voulaient faire chanter à leurs élèves la chanson «Imagine» de John Lennon en cinq langues différentes, dont l’arabe.

On pourrait croire que ces symptômes allergiques ne sont le fait que de quelques individus marginalisés dont l’ignorance cultive le racisme en Haute-Corse ou sur le plateau de «Touche pas à mon poste». Mais en 2016, la controverse autour de l’enseignement facultatif de l’arabe dès le CP n’a laissé aucune place à autant de naïveté. Des hommes et des femmes politiques, à droite comme à gauche, ont pris la parole pour dire combien la langue arabe serait communautaire et favoriserait le repli identitaire. Fatiha Boudjahlat, secrétaire nationale du MRC à l'Éducation, a déclaré dans Le Figaro Vox que «quand des Arabes apprennent l'arabe en primaire, c'est du clientélisme et de l'assignation identitaire». Annie Genevard du parti Les Républicains a parlé d’une «langue communautaire qui ruine la cohésion nationale». Quand des élues étalent ainsi leur mépris de la langue arabe au nom du «vivre-ensemble-en-gommant-toutes-les-différences», elles servent de caution idéologique à toutes à toutes les bassesses dont sont victimes les arabophones dans leurs vies quotidiennes.

C’est cette même vision des choses, honteusement erronée, qui avait poussé Nicolas Sarkozy en 2006 à lister le fait de ne pas parler sa langue d’origine parmi les critères majeurs qui montrent une «réelle volonté d’intégration», permettant ainsi d’éviter à l’élève en situation irrégulière d’être expulsé.

La deuxième langue la plus parlée en France

La méfiance d’un certain bilinguisme, soupçonné d’être un handicap à une bonne intégration et même de nuire à la France, peut expliquer en partie pourquoi l’enseignement de l’arabe est délaissé par l’Éducation nationale. Dans L’enseignement de l’arabe au sein de l’institution scolaire française, l’inspecteur général Bruno Levallois montre qu’il y a une véritable carence à ce niveau: seulement 217 établissements proposaient un enseignement d’arabe en 2011 alors que le Capes d’arabe a été supprimé la même année. Tout se passe comme si l’arabe n’avait pas été reconnu comme une «langue de France» en 1999, après la signature de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, que la France n'a d'ailleurs pas ratifiée. Et on continue de faire semblant qu’elle est une langue étrangère, qu’elle n’est pas la deuxième langue la plus parlée en France, par quatre millions de locuteurs.

Ces voix qui se lèvent pour ôter à la France une partie de sa richesse culturelle ont toutes un point en commun: elles ne s’appuient sur aucune recherche linguistique ou sociologique –rien de scientifique ni même d’empirique. Rien si ce n’est une bête intuition qui s’alimente à des sources douteuses pour flatter les esprits apeurés.

Je le dis avec d’autant plus d’assurance que la recherche scientifique, elle, tend à prouver le contraire: Jim Cummins a montré en 1979 que pouvoir développer ses compétences dans sa langue d’origine, non seulement ne relève pas d’un handicap, mais agit positivement pour renforcer sa maîtrise du français. En effet, selon ce chercheur internationalement reconnu pour ses travaux sur le bilinguisme, un premier seuil de compétence doit être dépassé dans la langue maternelle pour éviter que l’exposition intensive à la seconde langue ne conduise au semilinguisme ou bilinguisme soustractif, c’est-à-dire une faible maîtrise des deux langues. En outre, si par bonheur un certain seuil de compétence langagière est dépassé dans les deux langues, le bilinguisme devient additif et entraîne alors des effets positifs sur les compétences cognitives supérieures.

La conclusion de cette recherche me renvoie aux mots de Régis Debray dans son Éloge des Frontières (2010), qui parleront à toutes celles et ceux qui vivent à cheval entre deux cultures:

«Renoncer à soi-même est un effort assez vain: pour se dépasser, mieux vaut commencer par s'assumer.»

Et s’assumer commence par chérir l’héritage linguistique de ses aïeux, le préserver de l’oubli, le transmettre à sa descendance et l’exhiber sans honte aucune dès que l’occasion se présente, aussitôt que l’envie le dicte. Parce qu’une langue, fut-elle celle de l’autre, de l’exilé, de l’immigrant ou même celle du passé, est toujours un pont entre les cultures, jamais une barrière entre elles. Parce qu’affirmer que «la langue de la République est le français» comme le fait notre Constitution, n’en fait aucunement la seule langue de France. Et parce que le meilleur remède contre la violence et le repli sur soi qui mine notre société cosmopolite est la faculté, loin d’être innée, de se mettre à la place de l’autre. Le bilinguisme y invite.

Le bilinguisme, porte ouverte vers l'empathie

Chaque époque a ses mots fétiches, et la nôtre aime bien l’empathie, car on sait qu’il s’agit de la clé de «la reconnaissance réciproque» dont parle le philosophe Alex Honneth, et qui nous soulagerait de nos orgueilleux conflits identitaires.

Une équipe de chercheurs américains a montré que le fait de parler plusieurs langues contribue fortement au développement de l’empathie. En 2015, des jeunes enfants âgés de 4 à 6 ans, ont participé à un test durant lequel le Dr Fan et le Dr Liberman ont disposé devant eux trois voitures de tailles différentes. La plus petite était placée de sorte à ce qu’elle ne soit pas dans le champ de vision de l’adulte, et ce dernier demandait à l’enfant de la déplacer: dans 75% des cas, les enfants bilingues ou exposés à d’autres langues déplaçaient la voiture de taille moyenne. Ce n’était pas la plus petite voiture qu’ils pouvaient voir, mais ils savaient que c’était la plus petite aux yeux de leur interlocuteur. Seuls 50% des enfants monolingues ont suivi la même démarche, ce qui a mené les chercheurs à conclure que «l’exposition multilingue semble contribuer à une communication efficace en renforçant le changement de perspective.» C’est ce qu’on appelle l’empathie.

Je ne suis pas naïf: «Chaque fois qu'affleure d'une façon ou d'une autre la question de la langue, cela signifie qu'une série d'autres problèmes est en train de se poser», affirmait Gramsci. Je sais que le malaise lié à l’arabe ne doit pas tant sa présence à d’éventuels doutes portés sur le plurilinguisme qu’au racisme qui pourrit notre société. Il n’est plus, ou si peu, biologique. Il ne hiérarchise plus «les races» mais les cultures comme l’explique Pierre-André Taguieff dans le Dictionnaire historique et critique du racisme. Et au nom de différences linguistiques, religieuses ou même vestimentaires, il justifie toutes les méfiances, les rejets, parfois les violences à l’égard de l’autre. Et tout cela, disent-ils, pour défendre la cohésion nationale. C’est dans ce fléau que prospère le rejet de la langue arabe.

«L’arabe suggère une idée d’attraction quasi mathématique. Tout est clarté, logique, système, et abstraction»

La langue n’est pas qu’un outil de communication. Comme l’a écrit Régis Debray, elle est «un milieu de vie, le fil d’or d’une vitalité longue et singulière». On ne voit pas et on ne pense pas le monde de manière identique à travers le prisme de l’allemand ou de l’anglais. Alors que répondre aux esprits étriqués chez qui l’arabe n’inspire que la crainte de voir l’identité nationale broyée par le communautarisme? La voie de l’indifférence est séduisante mais lâche. Peut-être que nous, arabophones, devrions employer l’empathie qui caractérise les polyglottes pour comprendre les peurs sans pour autant les excuser. Rassurer l’autre. Et surtout, mieux maîtriser notre langue pour mieux la défendre.

Parce que c’est bien là le meilleur moyen de promouvoir et défendre la langue arabe: l’exposer aux autres et faire confiance à l’attractivité qui lui a permis de traverser les siècles. On pourrait dire qu’elle doit s’épanouir en France parce que, comme l’a démontré le British Council, elle deviendra prochainement incontournable dans le monde de l’entreprise. Mais la réalité est que la langue arabe est utile d’abord parce qu’elle est belle. Dans un article du Monde diplomatique, Edward Saïd citait Jaroslav Stetkevych pour le dire:

«L’arabe suggère une idée d’attraction quasi mathématique. Le système parfait des trois consonnes radicalaires, les formes augmentées des verbes avec leurs significations de base, la formation précise du nom verbal, des participes. Tout est clarté, logique, système, et abstraction.»

La beauté, se plaît-on à dire depuis Oscar Wilde, se trouve dans l'œil de celui ou celle qui regarde. Mais cela ne nous prive pas de concéder à la langue arabe qu’elle a des aspects qui la rendent magique. Par exemple, il y aurait, selon le grammairien du Xe siècle Ibn Khalawayh, 500 noms pour désigner un simple lion et quelques milliers de façon d’exprimer le malheur. Voilà qui en dit long sur sa richesse.

Dans un discours prononcé en 2000 à Berlin, l’immense auteure algérienne Assia Djebar raconte qu’elle écrit et qu’elle pense en français, «la langue de l’ancien colonisateur», mais qu’elle continue à aimer, à souffrir et à prier en arabe, sa langue maternelle. Il lui arrive même, par esprit d’irréductibilité, de revenir à sa langue berbère de souche, celle d’Antinéa, la reine des Touaregs, où le matriarcat fut longtemps de règle. Je crois qu’il est temps que la France s’inspire d’Assia Djebar, qu’elle aime toutes ses langues, profite de toutes ses richesses et puise dans toutes ses cultures. C’est la clé du vivre-ensemble.

Rachid Zerrouki Professeur de collège

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