Culture

La seconde vie de Franz Ferdinand

Temps de lecture : 10 min

Les Écossais de Franz Ferdinand reviennent avec leur cinquième album, le très dansant et réussi «Always Ascending», enregistré après le départ d’un membre fondateur et dans une actualité internationale troublée. Rencontre avec le leader Alex Kapranos et le nouveau venu de la bande, Julian Corrie, avant leur tournée française.

Bob Hardy, Alex Kapranos, Paul Thomson, Julian Corrie, Dino Bardot | David Edwards
Bob Hardy, Alex Kapranos, Paul Thomson, Julian Corrie, Dino Bardot | David Edwards

La scène se déroule en novembre 2015 aux abords de la forêt de Brocéliande, sur les hauteurs de cette campagne au cœur de la Bretagne. Quelques touristes s’installent sur des rochers, rigolards, pour contempler le paysage. Tous sont écossais, tous sont musiciens.

En 1997, alors que leur carrière ne faisait que démarrer, ils se trouvaient déjà là pour un festival organisé par la petite commune morbihannaise de Mauron, qui faisait la part belle aux artistes du jeune label glaswégien Chemikal Underground: ses fondateurs The Delgados, Stuart Braithwaite de Mogwai, RM Hubbert… et Alex Kapranos, futur chanteur de Franz Ferdinand, à l’époque leader du groupe The Karelia.

Dix-huit ans plus tard, les mêmes sont revenus y tourner un documentaire consacré à leur label, Lost in France, à travers leurs souvenirs de ce festival. C’est Franz Ferdinand qui s’en est le mieux sorti, ajoutant à plusieurs millions de disques vendus –presque quatre pour le seul premier album, sorti en 2004– de multiples tournées mondiales.

À la recherche de sang frais

«Est-ce qu’on est en train de remonter le fil du temps ou de contempler avec optimisme le futur?», demande Stewart Henderson –dont les excellents Delgados se sont séparés en 2005 après cinq albums– à ses camarades. La question se pose alors avec encore plus d’acuité pour Alex Kapranos, qui reste sur une belle tournée avec son supergroupe FFS, formé avec ses partenaires et les vétérans Sparks.

Le quatrième album de Franz Ferdinand, Right Thoughts, Right Words, Right Action (2013), se terminait sur les mots «This really is the end» et Kapranos sait que Nick McCarthy, guitariste et co-auteur de nombre des chansons du groupe, songe à tourner la page, lassé d’un projet l’éloignant trop régulièrement de sa jeune famille.

Deux ans et demi plus tard, McCarthy est bien parti mais Franz Ferdinand est toujours là, avec un nouvel album, Always Ascending.

«Peut-être que l’idée que nous n’étions plus un groupe m’a traversé l’esprit l’espace d’un instant, reconnaît aujourd’hui Kapranos, de passage à Paris. À l’époque, on nous proposait des dates et on était obligés de les refuser, juste parce qu’on ne pouvait techniquement plus jouer nos morceaux. Mais ce qui m’a rapidement rassuré, c’est que même si je savais que rien ne serait plus comme avant, j’aimais cette idée. Ça a marqué la fin d’une décennie de vie, mais tout était ouvert et j’en ai ressenti une vraie excitation.»

Après le départ de McCarthy, les Franz Ferdinand se mettent à la recherche de sang frais à injecter dans la machine, à condition qu’il provienne de Glasgow.

«Je ne vois pas pourquoi on serait allés chercher ailleurs, sourit Kapranos. C’est un tel vivier, il y a une telle liberté et une certaine manière de s’approprier l’histoire pour l’emmener plus loin. Il y a eu des grandes figures dans la musique de Glasgow: je me souviens d’une époque où tous les groupes voulaient sonner comme Teenage Fanclub; avant, c’était Deacon Blue et après, Belle and Sebastian. Et il y a eu une période où tout le monde voulait sonner comme Franz Ferdinand. Il y a quelque chose à Glasgow de très réactif, mais l’environnement pousse les artistes à aller plus loin.»

En promotion lors d’un festival du film pour Lost in France, Alex Kapranos demande conseil à ses anciens compagnons de Chemikal Underground. Un nom ressort vite de leurs discussions: celui de Julian Corrie, Anglais de treize ans son cadet, relocalisé à Glasgow pour «sa liberté musicale absolue» il y a une dizaine d’années. Ce multi-instrumentiste et producteur très porté sur l’électronique est plus connu sous le pseudonyme de Miaoux Miaoux:

«On connaissait tous Miaoux Miaoux, mais je ne pense pas que j’aurais songé à contacter Julian sans l’intervention de mes amis, ni qu’il serait partant, parce que nos projets respectifs étaient très différents, explique Kapranos avant de s’adresser à Julian Corrie. Je me rappelle qu’on a commencé à te traquer sur internet [rires], à chercher des interviews pour essayer d’analyser la manière dont tu parlais de ton songwriting et pour voir si tu avais la même idée de la pop que nous et la même envie de la pervertir un peu.»

«Je me souviens, raconte Corrie, mon vrai premier jour au sein du groupe; il y avait une lune de sang. Je me suis dit, sur le coup, “c’est un présage”, ça va être soit très bon, soit catastrophique [rires].»

Mais comment faire pour s’intégrer dans un groupe qui avait déjà explosé alors qu’on démarrait à peine sa vie d’adulte et de musicien? «J’étais évidemment très fan depuis le début, mais j’ai un souvenir précis du jour où j’ai entendu “Ulysses” (2009). C’est la première fois que je me suis senti troublé par leur musique. Et cela m’a inspiré, cette idée de faire de la belle pop, mais avec quelque chose d’un peu tordu derrière. Je n’ai pas eu de doute sur ma capacité à m’intégrer, et la première répétition l’a tout de suite confirmé.»

Retour sur le dancefloor

Nick McCarthy annonce officiellement son départ en juillet 2016. Le mois suivant, Julian Corrie débarque dans le studio d’Alex Kapranos, dans la campagne écossaise, pour plusieurs semaines de répétitions et d’enregistrement intenses mais détendues, amenant avec lui autant ses idées qu’une voix de falsetto, sur laquelle Kapranos peut s’appuyer.

C’est là que les rejoint Philippe Zdar, pour assurer la production des nouveaux morceaux. Le pionnier de la house made in France, en tant que moitié de Cassius, s’était déjà occupé de The Rapture ou des Wolfgang Amadeus Phoenix et Bankrupt! de Phoenix.

«Je l’ai rencontré il y a six ou sept ans, se souvient Kapranos. Il travaillait à l’époque avec les Beastie Boys et on parlait de collaborer ensemble, mais on était chacun pris de notre côté. Quand on a commencé à réfléchir à cet album et à la manière dont on voulait le faire sonner, à ce côté musique de dancefloor mais entièrement interprétée live, le nom de Philippe a été le premier à me venir à l’esprit. J’en ai parlé à Laurence Bell [le patron de Domino Records, ndlr] et quelques semaines après, il m’a dit “on ne sait pas où il est, personne ne peut le joindre”. Il était une sorte d’énigme, il ne répondait pas aux emails, on ne savait pas qui était son manager, on ne savait pas s’il était à Paris ou à Ibiza… Quel dommage, me suis-je dit.»

Kapranos retrouve finalement peu après le numéro du Français, qui répond «à sa manière, très spontané, un peu fou» à son appel du pied pour venir polir Always Ascending.

Avec les Sparks, les Franz Ferdinand avaient appris à sortir du chemin qu’ils s’étaient tracé depuis une décennie. Avec Zdar, ils vont surtout retrouver une certaine légèreté, apprendre à aborder différemment leurs morceaux et à naviguer avec plus d’instinct sur leurs envies de son «naturel mais futuriste», quitte à parfois sortir l’auditeur de sa zone de confort, comme sur ce «Lazy Boy» développé sur une structure en cinq temps, plutôt que sur le four-to-the-floor propre au disco ou à la house.

À l’évocation de cette bizarrerie rythmique, Alex Kapranos se fige: «Mais ça ne t’empêchait pas de danser, n’est-ce pas?» Voir Franz Ferdinand lorgner de manière bien plus évidente sur les dancefloors n’a rien d’étrange: avec leur premier album et son imparable «Take Me Out», ils avaient démontré que guitares post-punk et rythmiques disco pouvaient faire bon ménage.

D’autres à Glasgow ont d’ailleurs fait le même choix, à l’image de Belle and Sebastian, dont le dernier album piochait parfois dans la musique électronique, comme au temps de leur premier album et de la chanson «Electronic Renaissance»:

«Mon dieu, j’aime tellement cette chanson, confie Kapranos. Mais Stuart [Murdoch, leader de Belle and Sebastian, ndlr] a toujours été très dance music et aime beaucoup danser. On allait parfois ensemble dans un vieux nightclub appelé Goodfoot, on croisait des gens d’autres groupes, tout le monde dansait... J’ai l’impression que parfois, les gens trouvent ça absurde que tu puisses être dans un groupe et faire de la musique sur laquelle tu as envie de danser. Mais pourquoi? [rires] J’ai autant envie de danser que n’importe qui.»

«Demagogue», de la Grèce à l'Amérique de Trump

Alors que l’on pouvait voir Right Thoughts, Right Words, Right Action comme un –parfois décevant– bilan de la première décennie musicale de Franz Ferdinand, Always Ascending présente un groupe que l’on n’avait plus senti aussi vivant depuis longtemps avec, sous l’enveloppe électronique et les rythmes mis en avant par Paul Thomson (batterie) et Bob Hardy (basse), un songwriting qui lui est toujours propre.

«C’est toujours un putain d’album de guitares. Mais la dance music a été présente dans beaucoup de moments de ma vie, comme la musique grecque grâce mon père, qui a beaucoup été écrite sur des structures en sept ou en neuf temps, parfois aussi en cinq, mais surtout en neuf temps, souligne Kapranos. J’ai été fasciné par ça pendant des années, de voir les gens danser sur ces rythmes-là, et voir leur corps prendre des formes que tu ne verrais pas habituellement. “Demagogue” est d’ailleurs une chanson écrite sur neuf temps, et c’est une inspiration directe de la musique grecque.»

Écartée de l’album, «Demagogue» s’est imposée au groupe pendant les répétitions à l’automne 2016, face à l’irrésistible ascension de Donald Trump, et a été dévoilée le 14 octobre. «De mémoire, on l’a commencée un lundi et le vendredi elle était en ligne, raconte Julian Corrie. Il y a eu ce moment où les élections arrivaient et Trump était omniprésent. On suivait tout ça depuis le fin fond de l’Écosse sur les réseaux sociaux, et c’est devenu de plus en plus effrayant, jusqu’au point où l’on s’est dit que ce serait bien d’en tirer quelque chose, mais de manière très immédiate et spontanée.»

«Demagogue» n’est pas la seule incursion de Franz Ferdinand sur le terrain politique. La sinueuse «Huck & Jim» voit Kapranos critiquer autant le démantèlement sournois des couvertures de santé américaine et britannique («We're going to America, we're gonna tell them about the NHS»(1)) que les «faux bohémiens» et les «profiteurs en phase terminale», et rêver de trinquer avec Huck et Jim, le jeune vagabond et le vieil esclave de Mark Twain, symboles pour lui de l’Amérique.

Sur «Lois Lane», il créé pour la première fois deux personnages, l’une optimiste, certaine que le «journalisme peut changer le monde», l’autre cynique, persuadé que «la motivation de l’altruisme est l’égoïsme» et «le plaisir de la récompense», pour ensuite les faire se déchirer.

Écosse indépendante

De fait, quoi de plus naturel pour un groupe nommé Franz Ferdinand, nommé en référence à l’archiduc dont l’assassinat déclencha la Première Guerre mondiale, de s’intéresser aux heures tragiques de notre histoire moderne?

«Je ne pense pas qu’on soit dans les temps les plus tragiques, précise Kapranos. Je pense qu’on est dans la période qui précède la tragédie. Suis-je sinistre? [rires] Je pense qu’on n’a pas encore vu tout le potentiel de nos pires leaders. Tout le monde parle de Poutine et Trump, moi je pense au Royaume-Uni, et là-bas, je pense que ce sont Rupert Murdoch et Paul Dacre [le patron du tabloïd Daily Mail, ndlr] les plus dangereux. On était à Paris en train de mixer l’album pendant vos élections, et c’était une course à deux entre un libéral et une fasciste. Déprimant, non?»

S’ils se sont montrés publiquement actifs pendant les présidentielles américaine et même française, les membres du groupe l’ont évidemment été tout autant avant le vote sur le Brexit, et continuent aujourd’hui d’adresser des messages au gouvernement britannique.

«L’autre jour, un gars me parlait du Brexit et de la crise grecque, poursuit Kapranos, en me disant “tu penses toujours que l’Europe est une bonne chose?”. J’ai été un peu atterré de la manière dont l’Europe a traité la Grèce il y a quelques années. Aujourd’hui, la perspective est qu’une bande de crétins va nous faire quitter l’UE, et je ne peux pas nier qu’il y a là-dedans beaucoup de racisme et de bigoterie. Mais il y a aussi des reproches à faire de l’autre côté. Malgré tout le mépris que j’ai pour David Cameron, je sais qu’il a longtemps poussé pour des réformes de l’UE qui étaient nécessaires. Il y aurait pu avoir un geste, “eh, on va faire quelques concessions, on veut que vous vous sentiez inclus”, sauf qu'il n’y a rien eu, et je pense que cela a été un déclencheur autant que le reste. Ça ne veut pas dire que je ne veux pas faire partie de l’UE, je le veux, mais il y a aussi pas mal de branleurs de l’autre côté.»

Rester dans l’UE oui, mais au sein du Royaume-Uni? «J’ai envie de vivre dans une Écosse indépendante. On est un groupe écossais avant d’être un groupe britannique. Presque même un groupe de Glasgow, on n’a rien à avoir avec Édimbourg [rires]. La pire insulte que tu pourrais nous faire, c’est de nous parler de britpop. On en pleurerait des larmes de sang. Le sang écossais de la liberté [rires].»

Renforcé depuis –en plus de Julian Corrie– par le guitariste Dino Bardot, le groupe reprend désormais le chemin de la scène, son point le plus fort, où les nouveaux morceaux, même les plus imparfaits, n’auront aucun mal à s’imposer dans des setlists pourtant déjà bourrées de tubes.

La bande retrouvera même bientôt les studios, comme boostée par la perspective de cette seconde vie. Voilà où en est Franz Ferdinand en 2018: un groupe qui, s’il n’a plus rien à prouver, continue d’avoir de nouvelles choses à dire et de chercher de nouvelles manières de les exprimer. Et s’il est loin d’être parfait, Always Ascending vient peut-être lui offrir une chose en laquelle on pouvait commencer à douter: un bel avenir.

Franz Ferdinand - Always Ascending (Domino Records)

Franz Ferdinand en tournée: le 27/02 à Paris, le 19/03 à Toulouse, le 20/03 à Montpellier, le 21/03 à Lyon, le 23/03 à Rennes et le 24/03 à Caen.

1 — «On va aller en Amérique, on va leur dire ce qu'il se passe avec la NHS.» Retourner à l'article

François Pottier

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