France / Économie

Macron et les vaches, ça fait tache?

Temps de lecture : 6 min

Les Français aiment leurs agriculteurs. Mais les agriculteurs n'aiment pas trop leurs présidents de la République.

Euh... ça vache? |
Ludovic Marin / POOL / AFP
Euh... ça vache? | Ludovic Marin / POOL / AFP

Jadis acquise au radicalisme, au socialisme et au communisme au début du XXe siècle, avant d'être attirée, sous la Ve République, par le camp gaulliste, puis néo-gaulliste, la France rurale se sent de plus en plus d'affinités avec le Front national. C'est en tout cas ce que la dernière élection présidentielle a mis en évidence.

Tableau du vote par taille des communes.

«Le cul des vaches»

Le monde agricole adorait Jacques Chirac, «le rural d’adoption» qui se flattait de caresser «le cul des vaches».

En 2012, les territoires ruraux continuaient à faire un triomphe à «l'urbain revendiqué», Nicolas Sarkozy, en lui accordant 44% des voix au premier tour de l'élection présidentielle contre 13,5% à François Hollande. Sur le plan national, le président sortant, qui allait être battu par le candidat socialiste au second tour, totalisait 27,2%. Entre la France rurale et la France entière, le différentiel «sarko-paysan» était donc de près de 17 points.

Alors que Chirac faisait des visites interminables à chaque Salon de l'agriculture –sur trente-neuf éditions, entre 1972 et 2011, il n'en a loupé qu'une après un accident de voiture, en 1979, où il s'était cassé la jambe. Sarkozy n'y passait que quelques heures, pas plus de quatre à chaque fois, pendant son quinquennat. Hollande a eu beau faire du «Chirac timing» au Salon, lors de son mandat présidentiel, cela n'a pas servi ses cotes de popularité et de confiance, chez les Français en général et chez les agriculteurs en particulier. Pour sa part, François Mitterrand n'a jamais mis les pieds au Salon lors de ses deux septennats.

Examen de passage

Qu'il soit délicat, bonhomme, coincé, lent ou pressé, chaque président a mis son empreinte sur cet événement. Et c'est à Emmanuel Macron de s'y coller en 2018. Au vu des résultats de la présidentielle, de la campagne des oppositions sur les thèmes du «président des riches» et du «président des villes», alors même que certaines orientations de l'exécutif heurtent la population d'une France qui se sent délaissée, sa première visite n'était pas gagnée d'avance.

Selon un sondage Odoxa réalisé à la veille de l'ouverture du Salon international de l'agriculture (SIA2018), à Paris, auprès de 973 personnes, deux sur trois (65%) ne lui font pas confiance pour «mener une bonne politique agricole» et la même proportion (66%) ne lui fait pas confiance pour «permettre aux agriculteurs de vivre dignement de leur travail.» Hormis les sympathisants de La République en marche (LREM), les sympathisants de tous les autres bords sont extrêmement critiques à son égard –la palme revenant à ceux du FN.

Tableau ODOXA - Confiance Macron

Tableau ODOXA. Confiance Macron par sympathie politique.

Après neuf mois à l'Élysée, il faut dire que le locataire du palais entre dans le dur de son quinquennat. Après la sidération des premiers mois qui a laissé les oppositions sur le flanc –ni Les Républicains ni le Parti socialiste ne sont encore vraiment en état de marche– les prévisions économiques, qui montrent un retour de l'optimisme et une poursuite de la reprise, ouvrent deux nouvelles phases pour Macron. Sur le plan politique, celle de la contestation de ses réformes avec une chance plus grande qu'auparavant pour les contestataires d'être entendus, à défaut d'être écoutés, et sur le plan social, celle des revendications salariales pour contrer la stagnation, et souvent la baisse du pouvoir d'achat.

Dans ce contexte, tout ce qui touche au monde rural, présenté par les adversaires du pouvoir en place comme «la France oubliée», met les nerfs de l'opinion publique à fleur de peau. Il en va ainsi de la réforme de la SNCF qui intéresse moins pour la remise en cause du statut des cheminots que pour les menaces qui pèsent sur une multitudes de petites lignes secondaires.

Même chose pour la refonte de la carte des zones agricoles défavorisées: même si 4.900 communes nouvelles y entrent, ce sont surtout les 1.380 sortantes qui font tiquer, provoquant la colère des agriculteurs. Et puis, il y a les accords de libre-échange en cours de négociation entre l'Union européenne et les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) qui fâchent les éleveurs. Ces hantises ne sont pas compensées par le vote récent d'une loi concoctée pour enrayer le rachat de terres agricoles par des étrangers, souvent chinois, notamment en Bourgogne, dans le Bordelais ou le Berry.

«Il n’y a pas deux France, mais des France traversées de clivages multiples et complexes»

Cette montée de la mauvaise humeur de l'opinion remet sur le tapis l'opposition entre une France des métropoles (celle des riches, du savoir, du bien être et de la «mondialisation heureuse») et une France périphérique (celle des villes petites et moyennes, des classes populaires, de l'insécurité sociale et culturelle). Ce thème est défendu et mis en avant depuis des années par un géographe, Christophe Guilluy. Ce découpage explique, si on comprend bien la thèse du géographe, le vote «identitaire» élevé à l'extrême droite dans le monde rural.

Auteur d'un ouvrage intitulé Le Crépuscule de la France d'en haut qui s'appuie sur la même analyse, Guilluy est pourtant contesté par certains de ses pairs –Antoine Grandclément, en l'espèce– estimant que «sa géographie sociale repose sur des fondements empiriques plus que fragiles.» Reprise par les politiques, à droite et à gauche, sa thèse est aussi mise en doute par le directeur du GEMASS (Groupe d’Etude des Méthodes de l’Analyse Sociologique de la Sorbonne), Olivier Galland. Dans un article du site Telos, il soutient que «le mythe des “deux France”, solidement ancré dans l'opinion est pourtant, à ce degré de généralité, une idée fausse».

S'appuyant sur une étude consacrée aux «disparités territoriales» publiée dans Économie et statistique, une revue de l'Insee (Institut national de la statistique et des études économiques), Galland écrit:

«Il n’y a pas deux France, mais des France traversées de clivages multiples et complexes qui ne se laissent absolument pas approcher par ces schémas binaires dont raffolent les politiques et les médias.»

Dans le corps de l'article, un tableau sur le vote en faveur de Macron, de Le Pen et de Mélenchon à la dernière présidentielle, en fonction des types de territoires, ne manque pas d'attirer l'attention.

Via Telos.

En effet, alors que 7% des voix qui se sont portées sur Macron au premier tour étaient celles d'électeurs appartenant aux villes petites et moyennes, ce taux était de 9% pour la candidate d'extrême droite et de 7% pour celui de la gauche de la gauche. Dans les zones rurales et de la grande périphérie, les pourcentages sont respectivement de 10%, 13% et 10%.

A contrario, de 79% à 83% des voix qui se sont portées sur chacun de ces trois prétendants viennent d'électeurs des grandes aires urbaines, souligne le directeur du GEMASS. À l'aune de ces données, on ne peut pas dire, effectivement, que Marine Le Pen, ou même Jean-Luc Mélenchon, soient les candidats exclusifs d'une France périphérique, ni que Emmanuel Macron soit exclusivement le candidat des villes.

C'est en tout cas, ce qu'il s'est attaché à tenter de démontrer, le 24 février, en passant plus de douze heures au Salon. Et ce qui frappe dans cette visite-marathon inaugurale, c'est moins sa durée –la longueur pour battre le record de Hollande a un petit côté infantile– que son contenu. En proie à une virulente contestation (surtout relayée par la droite pour la défense du monde agricole et par la gauche pour la préservation de la SNCF), Macron qui, comme de bien entendu a été sifflé, ne s'est pas dérobé. Comme à son habitude, il a affronté ses contradicteurs, répondant pied à pied et faisant montre d'une connaissance pointue de chaque dossier.

L'inconscient collectif conserve un fort ancrage paysan

À la veille de l'ouverture du Salon, Macron avait voulu déminer le terrain en recevant 700 jeunes agriculteurs à déjeuner à l'Élysée. Était-ce une manière de miser sur le dynamisme et la modernité pour contrecarrer le vieil appareil syndical de la FNSEA (Fédération national des syndicats d'exploitants agricoles) qui marche la main dans la main avec la droite politique, depuis des décennies, dans les campagnes? Voulait-il rassurer cette profession dont, en moyenne, les revenus sont en baisse sur les trois dernières années?

Toujours est-il que le président ne peut pas ignorer –et n'ignore pas– le poids symbolique de cet électorat. Certes, il y a de moins en moins d'exploitations agricoles et de moins en moins d'agriculteurs en activité. Mais l'inconscient collectif français conserve encore un fort ancrage paysan, qui va symboliquement très au-delà des 8% du corps électoral qu'il représente. Un président ne doit donc jamais dire: «Adieu, veaux, vaches, cochons...»

Il a toujours à faire aux «fourches caudines» des paysans!

Olivier Biffaud Journaliste

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