France

Le rapport Spinetta est signé par une élite qui ne connaît pas la France

Temps de lecture : 4 min

Le rapport Spinetta rend plus évident le divorce entre deux France, celle des métropoles et celle des bourgs, petites et moyennes villes. Le Premier ministre doit annoncer ce lundi les mesures retenues. Il n'exclut pas d'avoir recours aux ordonnances pour couper court à toute contestation.

Pendant que les paysages de la France défilent, certains trinquent dans la voiture-bar | Jack Catterall via Unsplash License by

Il y a plusieurs lectures du rapport de Jean-Cyril Spinetta. On peut y voir les jalons de l’adaptation à la France des orientations fixées au niveau de l’Union européenne en matière de transport ferroviaire. Le marché et la concurrence sont les horizons radieux promis à notre système ferroviaire.

On peut aussi s’intéresser à la dimension mêlant concret et symbolique et, finalement, contribuant à l’évolution de la vision du monde d’un grand nombre de Français habitant dans les régions concernées par les fermetures de lignes –suggérées, annoncées, voire louées par des gens qui, manifestement, les ont encore moins empruntées que les usagers potentiels.

La gare, comme la mairie et l'école, fait partie de l'univers des Français

Pendant des décennies suivant sa fondation en 1936, la SNCF a symbolisé la promesse par la République d’une maitrise de son territoire assurant une égalité de traitement entre citoyens. Particularismes locaux et principe d’égalité faisaient alors bon ménage.

Après avoir célébré quelques décennies plus tôt l’arrivée de l’électricité, on s’attachait à développer un service public ferroviaire au maillage dense. Marqué par la centralisation mais aussi par le souci affiché de réduire le temps des voyages entre les régions ou entre les villes.

C’était la France de Raoul Dautry, d’élites mues par le dessein d’une organisation et d’un contrôle toujours plus étroit du territoire par la puissance publique. Localement, la gare faisait partie de l’univers quotidien de millions de Français, rejoignant ainsi la mairie et l’école qui, ensemble, disputaient un rôle dirigeant à l’église. Le chef de gare comptait.

Il est intéressant de constater qu’actuellement le maillage de la SNCF contribue encore à une vie sociale importante dans certaines villes ou certains bourgs. Il suffit de lire Le Bourg et l’atelier du sociologue Julian Mischi pour réaliser à quel point, localement, autour des infrastructures ferroviaires et de cheminots, ce sont des liens de sociabilité qui se tissent avec l’ensemble de la population locale. Une gare, ce n’est pas qu’un lieu où l’on prend le train, c’est aussi localement une idée du service public qui vit.

La fin de l’aménagement du territoire

L’un des fondamentaux, l’une des promesses de la Ve République fut «l’aménagement du territoire». La puissance publique s’efforça de planifier, d’organiser le territoire, d’en dessiner l’avenir, d’en favoriser le développement.

L’un des malaises évidents qui frappe notre pays est l’immense désillusion à l’égard de cette promesse. Désillusion nourrie par l’évolution rapide de la géographie économique et sociale du pays à mesure qu’il s’est adapté à la globalisation.

Une vérité devient de plus en plus criante: les citoyens de Paris ou Lyon d’un côté et ceux de Montargis, Guéret ou Verdun de l’autre sont de moins en moins égaux. Les seconds ressentent durement une privation tendancielle de mobilité spatiale, certes, mais surtout sociale. Une gigantesque trappe s’est ouverte et a happé une partie du pays.

Les territoires riches ont les outils pour organiser, planifier leur propre développement. Les territoires pauvres ne les ont pas et subissent les conséquences des choix des autres. L’unité du territoire n’a pas besoin de beaucoup de Talamoni pour exploser, il lui suffit d’un ou deux Jean-Cyril Spinetta. Les élites organisatrices ont substitué le marché au plan.

Le rapport Spinetta consacre l’existence aux yeux des élites d’une France de deuxième, voire de troisième classe

Vu d’en haut la France à laquelle on supprime ses trains est dépourvue de légitimité. Que le rapport Spinetta recommande l’usage de la voiture en lieu et place du train est révélateur.

Alors que les métropoles du pays luttent contre l’automobile, la paradoxale recommandation du rapport Spinetta laisse entendre que les territoires périphériques dépouillés de leurs liaisons ferroviaires seraient exemptés de participation à l’effort de transition écologique. Le «tout-bagnole» est encore imposé à la «France périphérique», agrémenté d’une passion pour les cars émanant de gens qui ne les prennent jamais.

Le rapport Spinetta consacre l’existence aux yeux des élites d’une France de deuxième, voire de troisième classe. En vérité, la vie de cette France là est difficilement concevable pour les élites dirigeantes, dont Jean-Cyril Spinetta est ici l’incarnation. On supprime des liaisons ferroviaires à une France qui n’existe pas. La représentation de la France rurale, de la France des petites et villes moyennes se réduit presque totalement à des reportages folkloriques. Sa réalité sociale, en revanche, n’est jamais au cœur de l’actualité. Médiatiquement, cette France n’existe pas. Politiquement, elle est au bord de la sécession.

Macron et les deux sociétés

Emmanuel Macron est confronté à un problème majeur: les inégalités territoriales explosent. La promesse d’égalité républicaine est battue en brèche. Essayant de se défaire de l’image de président des métropoles, quelques-unes de ses incursions dans le monde rural ont laissé entrevoir quelques timides marques d’intérêts pour cette France-là.

Le président Macron peut-il enrayer la machine infernale qui fait exploser les inégalités et les fractures les plus béantes? Plus important, le veut-il?

Président d’une Ve République «restaurée», peut-il laisser la promesse d’égalité territoriale aussi spectaculairement trahie? Ce serait risqué…

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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