Monde / Culture

«Loi bâillon» et rappeur en prison, l'Espagne emprunte une pente dangereuse

Temps de lecture : 5 min

La condamnation à 3 ans et demi de prison d'un rappeur pour «apologie du terrorisme, humiliation aux victimes, calomnies, injures graves à la Couronne et menaces» rappelle la très sévère législation ibérique.

Le rappeur Valtònyc, dans un clip datant de mars 2017 | Capture via YouTube
Le rappeur Valtònyc, dans un clip datant de mars 2017 | Capture via YouTube

Le timing est des plus mauvais. Le rapport annuel d’Amnesty International sur la situation des droits humains dans le monde est tombé le 21 février, en pleine semaine noire pour la liberté d’expression en Espagne.

L’ONGI fait part de nombreuses réactions «disproportionnées» de la part du gouvernement de Mariano Rajoy durant l’année 2017, notamment vis-à-vis de la crise catalane –mais pas seulement.

Moins d'une semaine avant la publication du rapport, le Tribunal suprême espagnol confirmait la condamnation d’un rappeur originaire de Majorque, Josep Miquel Arenas dit Valtònyc, pour «apologie du terrorisme, humiliation aux victimes, calomnies, injures graves à la Couronne et menaces», sur l’unique base de chansons issues de différents albums publiés entre 2012 et 2013.

Quand la loi bâillonne

L’affaire fait grand bruit en terre ibérique. Ce qui surprend le plus, c’est la dureté de la peine: trois ans et demi de prison ferme pour quelques morceaux de rap.

Pour beaucoup, la sentence émane directement de la «loi organique de protection de la sécurité publique» de 2015, communément appelée «loi bâillon», votée suite à la crise économique et sociale espagnole qui avait donné naissance à de nombreux mouvements de protestation.

La législation, dénoncée par le rapporteur des Nations unies, limite fortement le droit de mobilisation sociale, d’expression voire d’information dans certains cas, et a même été comparée par le New York Times «aux jours sombres du régime de Franco».

Si la peine prononcée à l'encontre de Valtònyc est fortement dénoncée par les médias et l’opinion, sa gravité fait figure d’exception et les débats sont animés, sur les réseaux sociaux comme sur les plateaux télé. En cause, la violence des paroles incriminées –il est vrai particulièrement provocantes et, qui plus est, assez riches en attaques ad hominem.

L’ETA, une cicatrice ouverte

Dans «Exiliado a Cabrera», Valtònyc cible José Ramón Bauzá, président des îles Baléares (dont Majorque fait partie) de 2011 à 2015 et membre du Parti Populaire (la droite espagnole): «Il devrait mourir dans une chambre à gaz», chante-t-il, avant de proposer de brûler sa maison.

Plusieurs de ses morceaux célèbrent également l’ETA et ses actions terroristes passées, multipliant les références pour le moins techniques à l’artillerie explosive du groupe basque.

La cicatrice de l'ETA est toujours ouverte en Espagne –en témoigne le cas de Cassandra Vera, que mentionne Amnesty International dans son nouveau rapport. Pour des tweets jugés «relatifs à des plaisanteries» par l'ONGI, la jeune femme a été condamnée à un an de prison avec sursis pour «humiliation des victimes du terrorisme».

Les messages en questions visaient Luis Carrero Blanco, ancien premier ministre de Franco tué en 1973 par l’ETA lors d’un attentat à la bombe, alors qu’il circulait en voiture dans un tunnel madrilène. L’assassinat de cet homme de confiance du dictateur espagnol, considéré comme l'un moment clé de la fin du franquisme, donne lieu à de nombreuse plaisanteries: Carrero Blanco est souvent présenté comme «le premier astronaute espagnol». Cassandra Vera, elle, a publié des blagues dans cette veine, en écrivant par exemple: «Carrero Blanco aussi est revenu vers le futur avec sa voiture?».

Valtònyc aussi, s’en est pris à Blanco; la justice a retenu cette phrase à propos du politicien franquiste: «Un jour, les voitures voleront comme Carrero Blanco». Pas franchement la plus violente de ses paroles mais il semblerait qu'on ne rigole pas avec le récent passé dictatorial du pays, surtout quand l’ETA est impliqué et surtout en cette période de troubles régionalistes.

Linguistique nucléaire

Circonstance visiblement aggravante, Valtònyc, en bon majorquin, rappe en catalan. Un choix qu’il justifiait en 2013 dans une interview à Vice Espagne par des raisons davantage techniques que politiques, considérant que la langue catalane permet «de mieux jouer avec les syllabes et la prononciation» et d’être «plus fluide qu’en castillan».

Alors forcément, lorsqu’une association, Círculo Balear –récemment transformée en parti politique sous le nom d’Actúa– se donne pour objectif principal de lutter contre la «catalanisation» des îles Baléares, Valtònyc ne peut s’empêcher d’envoyer, dans le bien nommé titre «Circo balear», un scud à son président Jorge Campos, «qui mérite une bombe de destruction nucléaire». La phrase fait partie de celles pour lesquelles Valtònyc vient d’être condamné.

Si la sentence retient des extraits bien plus dérangeants que cette dernière citation, on peut tout de même s’interroger sur la légitimé d’une instance judiciaire en matière d’interprétation au premier degré d’une parole artistique.

Pour ceux qui condamneraient le rap plus que tout autre art, il est bon de noter que Valtònyc a nommé son album le plus incriminé «Residus d’un poeta» –en catalan, bien-sûr. Luna Miguel, célèbre poète espagnole et journaliste sur le site Playground, nous confie que si Valtònyc est parfois trop violent à son goût –quoiqu’elle l’écoute de temps en temps–, elle considère cette condamnation comme «injuste et complètement hors de propos».

Poète, trop poète

Pour Luna Miguel, la loi bâillon prouve «la peur des personnes au pouvoir d’être critiqués et punis par les gens» tels que Valtònyc. Le rappeur exprimerait avant tout «la fatigue de nombreux citoyens face à la corruption des dirigeants». Comme lorsque le chanteur, dans un autre de ces vers qui lui valent aujourd’hui la prison, mentionne Iñaki Urdangarin, beau-frère du Roi Felipe VI, condamné pour détournement de fonds publics (à Majorque…) et libéré sans caution, en attendant son appel. Dans un élan poétique et prophétique, Valtònyc chante: «Quand je dis “Vive l’ETA”, ils t’enferment, mais pour être un fils de pute comme Urdangarin, rien».

Le voilà justement enfermé… Pour ce vers, et pour d’autres: des vers qui dénoncent («Je vais assaillir le parlement, de mes blessures par les tortures franquistes sortent des doses de poésie») ou tout simplement drôles, comme lorsqu’il reprend tel quel un lapsus de Rajoy: «Je veux transmettre aux Espagnols un message d’espoir, ETA est une grande nation». Aussi surprenant que cela puisse paraître, la seule citation de cette phrase du chef du gouvernement espagnol est considérée comme un crime par la justice espagnole.

Valtònyc - «Microglicerina» (le lapsus de Rajoy s’entend dès le début)

Démocratie plus qu’imparfaite

De quoi faire dire à Luna Miguel que l’Espagne «a perdu le nord», d’autant que le cas de Valtònyc n’est pas isolé.

L’année dernière, un autre rappeur, César Strawberry du groupe Def con Dos, fut condamné à un an de prison pour des tweets concernant, encore une fois, l’ETA. Une œuvre signée Santiago Sierra et composée de portraits floutés de prisonniers catalans vient d'être retirée de la foire madrilène d’art contemporain Arco. Une enquête sur le trafic de drogue n’est plus en vente depuis quelques jours, après la plainte en diffamation d’un juge cité dans l’ouvrage.

Drôle de pente qu’emprunte l’Espagne alors que, suite à la crise catalane, le pays a été rétrogradé au rang de «démocratie imparfaite» par le centre de réflexion anglais The Economist Intelligence Unit –que le roi Felipe VI avait précédemment cité en exemple.

De près ou de loin, les dérives concernent presque toujours les questions régionales, dont le royaume –plus réactif que réflexif– ne s’extirpe décidément pas. Elles inquiètent tout particulièrement quand c’est la liberté d’expression elle-même qui trinque. Selon Luna Miguel, les artistes doivent malgré tout «parler, sortir dans la rue, s’entraider, lutter contre la peur». Est-ce à dire continuer à créer et provoquer? Très certainement. Mais à quel prix?

Thomas Deslogis Journaliste

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