Sports

Le rugby français peut-il s’en sortir par le rire?

Temps de lecture : 6 min

En préparation mentale, la dérision peut être un outil face à l’adversité.

Grosse câlins entre bleus après leur défaite face à l'Écosse lors du Tournois des VI Nations, à Édimbourg le 11 février 2018. |
Christophe Simon / AFP
Grosse câlins entre bleus après leur défaite face à l'Écosse lors du Tournois des VI Nations, à Édimbourg le 11 février 2018. | Christophe Simon / AFP

Pour le rugby français, rien ne va plus, ou presque. La récente défaite du XV de France contre l’Écosse, dans le cadre du Tournoi des VI Nations, a cristallisé un mal-être que la polémique qui s’en est suivie, autour de quelques joueurs dérapant lors d’une mystérieuse soirée visiblement trop arrosée à Edimbourg, n’a fait qu’hystériser. La liste des problèmes accablant cette équipe et la Fédération française de rugby est devenue aussi longue qu’un jour sans pain.

Dans cette petite descente aux enfers, le match contre l’Italie, équipe supposée la plus faible du Tournoi des VI Nations, est donc particulièrement attendu, vendredi 23 février, à Marseille, ville qui accueille pour la première fois une rencontre de cette compétition. Un succès, espéré, mettrait un terme à une hémorragie d’échecs sans régler, toutefois, tous les problèmes à deux semaines du «crunch» tant redouté, le 10 mars, contre les Anglais au Stade de France. Une défaite, ou un match nul, tournerait ce XV de France définitivement en ridicule aux yeux de certains. Il ne s’agirait plus de se taper sur les cuisses pour s’encourager, mais pour rire un bon coup.

Face à la dramatisation des enjeux au cœur d’une spirale négative, rire de soi peut-il être, déjà, une manière de s’en sortir dans le sport? Compte tenu de l’état dépressif du rugby français et des mots, par exemple, de Mathieu Bastareaud («On est en souffrance»), ou de Kélian Galletier («Je me dis qu'on ne va pas creuser davantage le trou dans lequel on est»), la question pourrait paraître saugrenue. Et pourtant, au cœur des Jeux olympiques de PyeongChang, Martin Fourcade n’a pas craint de se moquer de sa discipline, et de lui-même, lors d’un tweet qui n’est pas passé inaperçu au moment où il venait de vivre une cruelle désillusion, lors de l'épreuve individuelle de biathlon, en laissant filer, sur ses deux dernières balles, un titre olympique alors presque dans la poche. «Sport de merde...mais c’est pour ça qu’on l’aime tant!»

Recourir à l’humour pour évacuer la déception et pour mieux rebondir vers l’épreuve suivante, voilà un sacré de tour de force psychologique! «La chance de Martin Fourcade, c’est d’avoir eu six chances lors de ces JO, souligne Patrick Grosperrin, préparateur mental qui avait notamment emmené le descendeur Jean-Luc Crétier vers le titre olympique il y a 20 ans à Nagano. Il a raté une course, mais il savait avoir d’autres opportunités.» L’autre point d’appui de Fourcade était, bien sûr, la confiance avec laquelle il avait abordé ces Jeux olympiques. Contrairement aux rugbymen français, à la peine, il n’avait pas laissé de place pour le doute.

«Parce qu’il a mis beaucoup de légèreté en étant très clair dans sa façon de voir ces Jeux comme une opportunité où il était prêt à tout vivre, le bon comme le moins bon, et en étant conscient que sa vie n’allait pas s’arrêter là, constate le même Patrick Grosperrin. Ce qui se passe dans sa carrière, il le met à la bonne place. Et c’est pour cela qu’il est capable de rire de lui-même

Le rire, nerveux, pour évacuer le stress, le rire, un peu gras, pour intimider l’adversaire

Le rire dans le sport a déjà été, observons-le, un objet sociologique étudié en 2006 par Sylvain Cubizolles et Pascal Duret. Ou il était question notamment pour l’entraîneur d’en faire usage «pour rassurer ses compétiteurs intimidés, ou, au contraire, pour mettre en tension les trop confiants». Il était nécessaire aussi afin de moduler le stress d’avant-épreuve pour chercher, selon les deux sociologues, à placer l’athlète dans les meilleures dispositions pour réaliser sa performance. Le rire, nerveux, pour évacuer le stress, le rire, un peu gras, pour intimider l’adversaire etc.

«Les fonctions du rire, tantôt source de tension ou au contraire de dédramatisation, servent des représentations contradictoires de ce que doit être la “bonne ambiance” au sein du groupe, soulignait l’enquête. Les sources du rire et de son interdit varient selon les disciplines. En effet, certaines sont plus sensibles que d’autres au marquage des statuts et des différences d’âge

Au rugby, selon la même étude, le rire était, semble-t-il, le plus souvent confiné à l’après-match qui contrastait en cela avec le sérieux requis par l’engagement compétitif, avant le passage de relais «aux héros truculents du “rugby cassoulet”» durant les fameuses troisièmes mi-temps. Anthony Mette, autre préparateur mental travaillant dans le rugby, note, toutefois, «que l’individualisation de la performance, avec la pression qui l’accompagne, entraîne de nouveaux comportements». «Aujourd’hui, les joueurs zappent davantage ce type de repas et c’est une convivialité qui tend à s’estomper, ajoute-il. Le sport devient plus égoïste, plus individualiste, moins “rigolard”.»

Se construire un état d’esprit gagnant par le rire, quand on est dans la tourmente comme le XV de France, n’est pas chose facile, sous la chape de plomb des mauvais résultats et des critiques. Ça l’est encore moins à l’heure des réseaux sociaux où notamment certains comptes, très suivis, manient l’humour noir pour tourner en dérision les échecs des uns et des autres. Sur Twitter, @FFLose s’en donne à cœur joie pour flatter les échecs du sport français et @BoucherieOvalie, dont le mantra est «la vie est trop courte pour comprendre le rugby, alors autant en rigoler», s’est fait une spécialité de hacher menu les travers du rugby français actuellement en surproduction dans ce domaine. Pas sûr qu’à Marcoussis, on rie à s’en tenir les côtes…

«Être sérieux, sans se prendre au sérieux»

«Le bien-être, le plaisir et donc le rire font pourtant parties intégrantes de la démarche d’une préparation mentale, rappelle néanmoins Patrick Grosperrin. Ce que l’on appelle être sérieux, sans se prendre au sérieux.» Il poursuit:

«À l’approche des compétitions, afin d’éviter d’être “bouffé” par les attentes en tous genres, faire le nécessaire pour penser au match le plus tard possible. Ce que savent faire les Anglo-saxons. Les avant-matchs en rugby paraissent souvent une quasi torture, alors qu’on peut être joyeux tant que l’on n’est pas dans le vestiaire. Ça me fait toujours beaucoup rire quand des commentateurs disent: “C’est bon signe, j’ai vu les joueurs ce matin à l’hôtel et on voit qu’ils sont déjà dans le match”, alors qu’ils sont en train de bouffer leur influx nerveux

Tandis que le XV de France pensait avoir tourné une page, avec le remplacement de Guy Novès par Jacques Brunel au poste de manager, il a vite replongé dans ses erreurs pour ruminer ses doutes. Dans ce contexte, impossible d’instiller de la légèreté quand la spirale infernale est installée, et qu’il faut tout remettre à plat, en rêvant, un jour, de pouvoir prendre de la distance. Le trouble est d’autant plus grand que l’équipe n’est pas accompagnée d’un préparateur mental qui pourrait justement dédramatiser cette passe délicate en la rendant plus supportable.

«C’est l’un des problèmes du rugby français, souligne Anthony Mette. Il n’y a pas de structures mises en place, non seulement dans le XV de France, mais aussi dans les clubs professionnels, pour accompagner les joueurs collectivement et individuellement. Alors qu’il y a une nécessité à justement remettre de la joie dans tout ça.» Patrick Grosperrin sourit: «Nous sommes des parias à leurs yeux. Mais dans le milieu du rugby professionnel français, tel qu’il évolue actuellement, il serait temps de s’apercevoir qu’il existe un vrai problème et un vrai manque dans ce domaine. Il est beaucoup question de souffrance, physique et morale.» Dans ce contexte morbide, et alors que le XV de France ne paraît pas posséder ce leader capable de le porter quand ça ne rigole pas, le rire paraît donc être un horizon bien lointain. Alors, commençons déjà par relativiser avant ce France-Italie: «Sport de merde...mais c’est pour ça qu’on l’aime tant!»

Yannick Cochennec Journaliste

Newsletters

 La LFP est-elle en train de tuer le football français?

La LFP est-elle en train de tuer le football français?

Que ce soit avec des huis-clos partiels ou une future programmation des matchs peu adaptée à ses supporters, la LFP prive par moment le football français d’un autre élément de spectacle: celui des tribunes. Comment l’expliquer?

Ce qu'il faut avoir en tête quand vous choisissez les activités extra-scolaires de vos enfants

Ce qu'il faut avoir en tête quand vous choisissez les activités extra-scolaires de vos enfants

Foot, natation, danse ou musique?

Supporter le Toulouse Football Club, ce drôle de sacerdoce

Supporter le Toulouse Football Club, ce drôle de sacerdoce

Alors que le club occitan joue son maintien en Ligue 1, un dernier carré de supporters tente de résister aux résultats décevants.

Newsletters