Culture

Mais non, ce n'était pas mieux avant, c'était comme aujourd'hui et comme demain: nul

Temps de lecture : 3 min

[Blog] Il ne faut rien attendre de la vie, c'est encore le meilleur moyen de ne pas être déçu.

Ennui. |
Flickr/ Frédérique Voisin-Demery
Ennui. | Flickr/ Frédérique Voisin-Demery

Les vieux ronchonnent et prétendent que c'était mieux avant; les jeunes haussent les épaules et les traitent de débris tout juste bons à garnir les cimetières; les entre-deux ne savent plus quoi penser et comptent les points en attendant que passe le temps, et moi qui n'ai pas d'âge, je me dis que la vie, la sacro-sainte vie, de toute éternité, à toutes les époques, sous toutes les latitudes, a toujours dû être médiocre, à peine vivable la vie, un passe-temps sans grand intérêt dont on a tôt fait d'épuiser les charmes.

Voilà, un beau jour, sans que personne ne nous ait rien demandé, nous pointons une tête hors du ventre maternel, histoire de prendre l'air; la sage-femme, aux aguets, en profite pour nous extirper de là avant de s’extasier d'un «Oh merveilleux, c'est un garçon! Ah, formidable, c'est une fille! Flûte, voilà des tripés» et les parents sont contents, quand le bambin, lui, pousse un petit cri d'épouvante et regrette déjà le temps d'avant.

A partir de là, tout s’enchaîne

On grandit, on apprend à marcher, à pisser dans la cuvette, à obéir, à filer droit, à dire bonjour, merci, s'il vous plaît, serait-il possible de ravoir des frites? Bientôt c'est l'école, un long tunnel duquel on sort encore plus bête qu'on est entré, ivre de connaissances inutiles, boutonneux et con comme la lune. On va à l'université pour ne pas fâcher ses parents, on baise tout ce qui bouge, on se met à penser avec sa queue, avec ses couilles, avec ce qu'on trouve. Puis on finit par ne plus penser du tout.

On finit par trouver un métier. Ou plus exactement c'est le métier qui vous trouve, on ouvre un compte en banque, on s'achète un appartement; quand l'été survient, on part en vacances avec celle à qui on a juré de rester auprès de vous jusqu'à ce que mort s'ensuive; un soir, bourrés, on joue aux apprentis-sorciers et neuf mois après, un moutard apparaît, on le prénomme Alphonse, on le bichonne, on le couvre de baisers. Avant de s'apercevoir qu'il ne vaut pas mieux que son père.

Pour ne pas l'entendre gueuler de trop, on lui colle un autre moutard entre les pattes. Cela lui apprendra. On profite du calme pour s'engraisser, et sans s'en apercevoir, on s'embourgeoise: on se met à rouler dans de grosses berlines, on se promène sur la jetée de ces illusions perdues, on commence à tourner en rond, à s'exaspérer pour un rien, à croire en Dieu, et au détour d'un premier pépin de santé, à l'heure d'enterrer ses parents, on renifle le doux parfum de la mort. Qui dès lors ne vous quitte plus.

C'est presque déjà la fin, on se fait peur dans le miroir, on perd ses cheveux, ses derniers espoirs, bientôt son souffle; la peau est grasse, les épaules lasses, les jambes molles. Tout nous épuise, on passe ses journées à se dire qu'on est fatigué, tellement fatigué, on se balade avec des tas de pilules dans les poches, on a peur de tout, on se recroqueville, on se barricade, on regagne son lit, on se demande si on a une âme, on se regarde de l'intérieur, on se trouve immensément laid et on attend la fin de la partie, qui arrive, un soir d'hiver, quand en cherchant la commande du téléviseur, on se cogne la tête à la table basse du salon pour ne plus jamais se relever.

Rideau. C'est fini. On vous balance dans une boîte, on balance la boîte dans un trou, on balance des pelletées de terre dedans le trou, on rebouche le tout et voilà, la boucle est bouclée, vous en avez fini avec la vie.

Depuis le premier jour de la création, les choses ont dû se passer de la sorte et elles se passeront ainsi jusqu'à la fin des temps. À quelques variantes près qui au fond n'ont pas beaucoup d'importance. Certains auront crevé de faim, d'autres seront morts à la guerre, quelques uns se seront pris pour les rois du monde mais tout cela finalement sera revenu au même: ce fut juste un intermède où chacun se sera débrouillé comme il peut, aura donné le change, tâché d'être le plus digne possible, fait de son mieux, avant d'échouer, de renoncer, de se maudire et d'appeler au secours un Dieu absent jusqu'à nouvel ordre.

On nomme cela vivre, cela ne sert pas à grand-chose, cela n'a pas grand intérêt. Mais comme jusqu'à présent on a rien trouvé de mieux pour passer le temps, on prend quand même, on s'adapte, on s'invente des passions éphémères, on écrit des romans, on achète des journaux, on s'intéresse au monde et à sa marche en avant, on joue le jeu, on se prend au sérieux, on bâtit des châteaux en Espagne, des résidences secondaires en Provence, on a des avis sur tout, des dispositions d'esprit, des opinions même.

Et un jour on meurt. Aussi con qu'on l'a toujours été.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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