Culture

Plagier ou ne pas plagier? Telle est la question que ne s'est pas posée Shakespeare

Temps de lecture : 5 min

Le célèbre dramaturge et poète n'était pas un plagiaire, il s'inspirait des sources disponibles à son époque –exactement comme le font les génies d'aujourd'hui.

Une représentation de la comédie de Shakespeare «Beaucoup de bruit pour rien» au festival de Salzbourg en 2006. |
Josch / AFP
Une représentation de la comédie de Shakespeare «Beaucoup de bruit pour rien» au festival de Salzbourg en 2006. | Josch / AFP

Début février, les chercheurs Dennis McCarthy et June Schlueter ont annoncé qu’ils avaient découvert une nouvelle source majeure des pièces de Shakespeare.

Ils préparent un nouveau livre dans lequel ils avancent, grâce à des analyses littéraires et en s’aidant de logiciels de détection de plagiat, que l’œuvre oubliée intitulée A Brief Discourse of Rebellion and Rebels, par un certain George North, auteur tombé encore plus profondément dans les oubliettes de la littérature que son ouvrage, a servi de source d’inspiration cruciale pour onze des principales œuvres du célèbre poète et dramaturge anglais. Comme le rapporte le New York Times:

«Le livre soutient que Shakespeare non seulement utilise les mêmes mots que North mais qu’il les utilise souvent dans des scènes portant sur des thèmes similaires, et aussi qu’il a recours aux mêmes personnages historiques. Dans un passage, North utilise six mots pour chien, du noble mastiff à l’humble bâtard en passant par la “queue en trompette”, pour avancer qu’à l’instar des chiens, il existe une hiérarchie naturelle des humains. Shakespeare utilise essentiellement la même liste de chiens pour justifier le même raisonnement dans Le roi Lear et dans Macbeth

Cet article et le livre contiennent de nombreuses autres correspondances entre les mots de Shakespeare et de North. Même s’ils ont utilisé des logiciels de détection de plagiat pour faire cette découverte, McCarthy et Schlueter sont très clairs: ils n’accusent pas Shakespeare de plagiat. Ils avancent seulement que les écrits de North ont été une source d’inspiration pour lui.

Plagiaire en série

Ils n’ont nul besoin de se donner cette peine. Selon nos critères à nous, Shakespeare, qui a vécu bien avant l’avènement de la notion moderne de paternité des œuvres, était un plagiaire en série.

La découverte de l’influence de North sur Shakespeare est une occasion bienvenue de se souvenir de la manière dont fonctionnaient les rouages du génie de Stratford-upon-Avon, et à quel point ses méthodes étaient éloignées de nos propres idées de grandeur artistique.

Shakespeare n’est pas le grand inventeur de la littérature occidentale... mais plutôt son grand héritier. Il empruntait des intrigues, des idées, des personnages, des thèmes, des philosophies et parfois quelques passages à des sources qui allaient des Vies parallèles de Plutarque aux Chroniques d’Holinshed en passant par les Essais de Montaigne et les pièces de théâtre de ses contemporains. Il s’est retourné maintes fois vers la Rome antique, trouvant l’inspiration chez Ovide, Sénèque, Plaute et d’autres encore.

Son héritage dépasse la dimension purement textuelle. Lorsqu’il a commencé à travailler sur la scène théâtrale londonienne, ses éléments constitutifs n'attendaient plus que lui: les compagnies théâtrales professionnelles, les amphithéâtres extérieurs, les pièces en cinq actes, les pentamètres iambiques et les conventions autour des comédies, des tragédies et des pièces historiques, tout cela existait déjà.

Subversif

Rien de tout cela ne doit diminuer l’estime que nous portons aux œuvres de Shakespeare. Ni d’ailleurs les preuves de plus en plus nombreuses qu’il utilisait parfois des collaborateurs qu’il ne mentionnait pas. Shakespeare ne s’est pas contenté de reproduire fidèlement ses sources –il les a contestées et les a subverties, les a réarrangées de manière peu conventionnelle et leur a apporté de substantielles modifications.

À la fin de King Leir, la source anonyme du Roi Lear de Shakespeare, Leir est rétabli sur le trône et personne n’est mort. Shakespeare développait souvent les rôles de femmes dans ses pièces et retranchait de nombreux passages où les personnages faisaient part de leurs motivations. Il arrivait bien souvent qu’il rende ses pièces bien plus complexes que ses sources.

Ce n’est généralement pas de cette manière que nous avons l’habitude de penser Shakespeare, ni d’ailleurs, étant donné le nombre limité d’heures d’enseignement et l’accent mis sur la lecture au plus près des textes, de cette manière qu’il est enseigné. Beaucoup des pièces de ses prédécesseurs sont perdues. Et ses pairs, les autres dramaturges élisabéthains, sont loin d’être suffisamment lus, enseignés ou publiés, ce qui rend plus difficile de voir les connexions entre son travail et celui de ses contemporains. Même lorsque les sources de Shakespeare sont mentionnées, on consacre rarement beaucoup de temps à les lire pour en dégager clairement l’influence.

Ainsi, lorsque nous regardons la pièce Jules César et que nous nous émerveillons devant son incroyable rhétorique, nous ne la voyons pas comme un dialogue avec des pièces écrites sur Rome par d’autres Élisabéthains, comme The Wounds of Civil War, de Thomas Lodge, et nous ne regardons pas non plus les récits par Plutarque de la vie de Brutus et de Marc-Antoine, qui ont pourtant servi de source à la fois à Jules César et à Antoine et Cléopâtre. En conséquence nous n’avons qu’une compréhension appauvrie à la fois de César et de Shakespeare. En nous intéressant à ses sources, nous pouvons voir ce qu’il a gardé, ce qu’il a coupé et ce qu’il a changé. En examinant son contexte, nous pouvons voir les débats et les moments culturels auxquels il réagissait.

Il n'était pas unique, mais c'était le meilleur

Ce qui émerge lorsqu’on fait cela, c’est à la fois une appréciation plus riche des pièces et une vision plus terre-à-terre de leur auteur. Shakespeare n’était pas un dieu et il n’était pas unique, même s’il était le meilleur. C’était un artiste qui réagissait à son époque comme le font véritablement les artistes: en s’ouvrant aux influences et en créant grâce aux matériaux qui les entourent.

Il y a aussi un côté pratique à son œuvre. Il écrivait pour une compagnie, ce qui signifie qu’il le faisait en fonction des talents et des limites particulières de ses acteurs. Il était prolifique, ce qui nécessitait de recycler des idées, des thèmes et des bouts de pièces. Et en tant que copropriétaire de sa compagnie, il lui fallait aussi s’adapter à des problèmes pratiques comme les tendances, la censure de l’État et le nécessité de remplir jusqu’à 3.000 sièges par soir.

Un homme d’affaires pas net qui griffonne furieusement ses pièces en attrapant tout ce sur quoi il peut mettre la main; voilà qui correspond moyennement à notre image d’Épinal du génie artistique. Nous préférons nous imaginer les génies comme des rock stars tourmentées, créant des innovations sui generis émergeant de leur esprit telle Athéna du front de Zeus. Dans des films comme Amadeus, ce mythe de l'artiste génial est lui-même prétexte à la création d'une délicieuse œuvre d'art, mais ce n’est pas comme ça que fonctionne réellement la création artistique.

Créer une œuvre d’art s’inscrit dans un dialogue incessant qui s’étend sur des milliers d’années de notre histoire et dans le monde qui nous entoure. C’est cela qu’a fait Shakespeare, et il ne l’a pas fait seul. Si cela a si bien marché pour lui, peut-être devrions-nous cesser de nous attacher à des idées d’originalité qui n’ont aucun rapport avec la manière dont l’art se crée.

Isaac Butler Écrivain

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