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Les tueries de masse se multiplient par contagion, c'est l'«effet Columbine»

Temps de lecture : 6 min

Après une nouvelle tuerie dans une école aux États-Unis, le lobby des armes est pointé du doigt. Mais la répétition de ces massacres pose aussi la question des imitations et de la contagion de ces phénomènes d’ultraviolence.

Mémorial pour les victimes de la tuerie du lycée  Marjory Stoneman Douglas de Parkland, en Floride, le 16 février 2018. |
Rhona Wise / AFP
Mémorial pour les victimes de la tuerie du lycée Marjory Stoneman Douglas de Parkland, en Floride, le 16 février 2018. | Rhona Wise / AFP

Dix-sept morts et une dizaine de blessés: c’est le lourd bilan de la dernière tuerie de masse aux États-Unis qui eut lieu le 14 février dernier. L’assaillant: un ancien élève du lycée de 19 ans. Parkland devient ainsi le troisième «school shooting» le plus meurtrier de l’histoire du pays. Les États-Unis sont malheureusement coutumiers de ce genre de carnage. On dénombre pas moins de dix-huit fusillades en milieu scolaire depuis le début de l’année et pas plus de trois jours ne s’écoulent entre chaque nouvel événement.«Ce phénomène s’accélère depuis quelques années», note le magazine Mother Jones qui recense ainsi les «mass shootings» –lorsqu’il y a au moins trois morts– intervenus sur le sol américain. Entre 1952 et 2011, on en rapportait un tous les 200 jours, contre un tous les soixante-quatre jours à partir de 2011, avec de plus en plus de morts à la clé.

La cause? L’attachement culturel, gravé dans la constitution, des Américains à posséder des armes, doublé de la toute-puissance du lobby de la NRA. Mais dans ce pays qui voit régulièrement ses enfants se transformer en meurtriers, ces massacres à répétition révèlent aussi un autre phénomène: l’effet de contagion des tueries de masse.

Evacuation du dans le lycée Marjory Stoneman Douglas de Parklanfd, le 14 février 2018. | Joe Raedle / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

«Le tueur de Columbine est un dieu»

Dans cette longue série de massacres, la tuerie de Columbine est un cas d’école. Rappel des faits: le 20 avril 1999, Eric Harris et Dylan Klebold, deux jeunes de 18 ans, tuent treize personnes et en blessent vingt-quatre autres dans leur lycée de Columbine, dans la ville de Littleton au Colorado, avant de se suicider. Depuis ce massacre, ce sont plus de 208 school shootings qui ont été recensés, aux États-Unis, certains faisant explicitement référence à cette tuerie. «Il s'agit d'un véritable culte comme on n'en n'a jamais vu auparavant.», s'inquiète un spécialiste des questions de sécurité dans les colonnes du magazine Mother Jones.

Avant le 11 septembre 2001, le massacre de Columbine restait l’un des événements le plus médiatisés aux États-Unis, ce qui explique peut-être les nombreuses imitations dont il fut l’objet. Imitations à court terme d’abord. Alors qu’une ou deux menaces par an étaient recensées contre les établissements scolaires de Pennsylvanie, après Columbine, ce sont 354 menaces (à la bombe pour la plupart) qui ont été dénombrées dans les cinquante jours. Pour la plupart, elles ont eu lieu dans les dix jours suivant le massacre, avant que ne retombe l’effet d’imitation.

Mais la tuerie de Littleton a eu aussi des répercussions à long terme. En 2015, le magazine Mother Jones réalise une enquête sur le sujet qui révèle un véritable «effet Columbine». Après ce school shooting initial, environ soixante-quatorze cas d’imitation ont été recensés. Quatorze attaques étaient programmées le jour anniversaire du massacre. Dans treize cas, les protagonistes espéraient surpasser le nombre de morts et dix d’entre eux citèrent les meurtriers de Columbine comme des héros, des idoles des martyrs ou des dieux. Trois firent même un pèlerinage au lycée de Littleton lors de la planification de leurs attaques. Si la plupart de ces tentatives d’imitation ont été déjouées, vingt-et-une attaques ont eu lieu avec 89 victimes, 126 blessés et neuf des agresseurs se sont finalement suicidés

«La tuerie de Columbine aux États-Unis joue un rôle prépondérant en tant que modèle», écrit Frantz Robert, criminologue, dans un ouvrage collectif sur le sujet:

«Grâce à la publication des vidéos de caméra surveillance, les déclarations personnelles des assaillants et les innombrables documentaires télévisées –dont certains contiennent des reconstitutions de la tuerie– la couverture médiatique de ces événements a été tellement intense que sa mythologie s'est développée comme une forme de script dominant qui exerce une influence directe et toujours active sur l'imagination des adolescents tueurs de masse.»

Le culte Columbine se répand aussi à travers le monde. À Emsdetten en Allemagne, un ancien élève de 18 ans, surarmé, s'est introduit dans son école et a blessé vint-deux personnes. Dans son cahier, le tueur écrit: «Eric Harris est un dieu, il n'y a aucun doute là-dessus.» L’identification fonctionne à plein régime. Ce cas donnera lieu lui aussi à des menaces contre les écoles allemandes lors de sa date anniversaire. «Le phénomène des school shootings en Allemagne existe seulement depuis Columbine», explique Frantz Robertz.

Un effet Werther du «school shooting»

Autre phénomène d'épidémie de violence induite par les médias, le suicide de célébrités peut aussi faire l'objet d'un mimétisme, comme celui de Robin Williams en 2014. Largement documenté, cette contagion s'appelle l'effet Werther. Les school shootings entraînent des épidémies similaires: un cas initial d'un adolescent, largement couvert, qui entraîne un véritable culte, des identification d'autres adolescents mal dans leur peau et au final des imitations. Le résultat: un véritable effet Werther du school shooting. Certains chercheurs conseillent donc aux médias une certaine retenue dans le traitement des school shooting, notamment dans le portait qui est fait des auteur. Comme pour le suicide des célébrités, cela permettrait d'éviter les identifications et le passage à l'acte. Car l'effet d'imitation continue: depuis la tuerie de Parkland le 14 février, une dizaine de personnes –pour la plupart des adolescents– ont été arrêtées suite à des menaces contre des écoles aux États-Unis, Certains, fusil en main, promettaient de «faire un Parkland n°2».

La pop culture a intégré ces tueries. Le tube «I don't like Mondays» chanté par Bob Geldof s’inspire des déclaration de Brenda Spencer. Quand on demanda à cette adolescente de 16 ans, les raisons du massacre qu’elle avait commis dans une école primaire de San Diego en 1979 (deux morts et neuf blessés), elle dit simplement: «Je n'aime pas les lundis, cela a animé ma journée». De nombreux films ont aussi été tirés de ces tragédies dont Elephant de Gus Van Sant, qui s’inspire de Columbine.

Mais les tueurs partagent aussi souvent certaines références culturelles. Ils citent régulièrement des films comme Tueurs nés, d'Oliver Stone et Basketball Diaries avec Leonardo Di Caprio, jouant une scène de school shooting vêtu d'un long manteau de cuir, comme une terrible prémonition du massacre de Columbine.

Quand la fiction inspire la réalité

L'exemple du roman Rage de Stephen King (sous le pseudonyme Richard Bachman) est particulièrement édifiant. Publié en 1977, c'est l'histoire d'un élève qui tue son professeur avant de prendre sa classe en otage. Plusieurs adolescents auteurs de school shootings citèrent cet ouvrage comme source d'inspiration En 1988, un adolescent, qui s'identifiait au héros du livre, prend sa classe en otage. Même scénario en 1989 et 1997, où à chaque fois un exemplaire du livre qui est trouvé chez les jeunes assaillants. En 1996, Barry Loukaitis 14 ans, abat deux élèves dans sa classe. Puis il se tourne vers son professeur de mathématiques et lui lance: «C'est plus fort que l'algèbre, hein?» avant de l'abattre. Une phrase qui aurait été inspirée du roman de Stephen King. Le tueur avouera avoir été fortement influencé par le roman.

Après la tuerie de Columbine, l'écrivain demanda à son éditeur de suspendre la publication de Rage. Pour expliquer ce retrait, King évoque son malaise à l'idée que son livre puisse autant inspirer les auteurs de school shootings. Mais il rappelle que si parfois la réalité reproduit la fiction, c'est d'abord la fiction qui s'inspire de la réalité. Et cette réalité, c'est un pays surarmé. «Nous aimons les armes, et trop de personnes instables y ont accès. Certains, même assez vieux pour pouvoir se raser», dénonce-t-il dans un article récemment traduit par le mook America avant d'ajouter: «L'une des plus grandes religions de l'Amérique, c’est La Sainte Eglise du 9 mm.»

Une religion que condamne aujourd'hui la «génération des mass shootings» qui demande une restriction sur les armes. Une étude publiée en 2011 comparait les vingt-trois pays les plus riches de l’OCDE: aux États-Unis, le taux d’homicides par armes à feu était 19,5 fois plus élevé que dans les autres pays (taux qui montait à 42,7 fois plus pour les 15-24 ans). Dans l’ensemble de ces vingt-trois pays, 87% des enfants de 0 à 14 ans tués par une armes à feu étaient des enfants américains. Après avoir fait diversion en pointant du doigt la maladie mentale, Donald Trump a changé son fusil d’épaule en expliquant vouloir mieux réguler les armes tout en proposant d'armer les enseignants... Mais ces déclarations donnent une impression de déjà-vu: après la tuerie de Las Vegas en 2017 (cinquante-neuf morts), les prises de position furent les mêmes sans être suivis d’aucun effet. «À tous les hommes politiques ayant reçu des dons de la NRA, honte à vous», lançait ainsi une jeune lycéenne ayant survécu au massacre de Parkland.

Clément Guillet Médecin psychiatre et journaliste

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