Égalités / Monde

En Arménie, les avortements ciblés menacent la population féminine

Temps de lecture : 2 min

Malgré l'interdiction en 2016 de pratiquer des IVG en fonction du sexe présenté par l'embryon, les familles arméniennes ont encore du mal à considérer l'arrivée d'une fille comme une bonne nouvelle.

Une femme de 22 ans avec l'un de ses cinq enfants à Gyurmi, en Arménie, le 10 novembre 2013 | Karen Minasyan / AFP
Une femme de 22 ans avec l'un de ses cinq enfants à Gyurmi, en Arménie, le 10 novembre 2013 | Karen Minasyan / AFP

«Parfois, il semble qu'il y a tellement de façons de détruire les femmes qu'elles nous en sont devenues invisibles. Il est des femmes que vous ne verrez jamais, parce qu'elles ne naîtront jamais», écrit Suzanne Moore dans le Guardian.

L'affirmation est faite depuis Gavar, en Arménie: après la Chine et l'Azerbaïdjan, il s'agit du troisième pays au monde où l'on pratique le plus d'avortements ciblés sur les embryons féminins. Selon les régions, entre 110 et 120 garçons y naissent pour 100 filles.

Prier pour porter un fils

Les avortements ciblés en fonction du sexe ont été interdits en Arménie en 2016, alors que le sexe-ratio montrait un écart considérable entre les hommes et les femmes et portait avec lui la menace d'une crise démographique. En dépit de l'illégalité de la pratique, celle-ci perdure dans la société.

Il y a ainsi cette femme, dont les deux premières filles lui demandent: «Allons à l'église allumer un cierge pour avoir un petit frère». Moore, qui l'a rencontrée, raconte:

«Elles veulent un garçon, elle veut un garçon, son mari veut un garçon. C'est pourquoi elle a eu neuf ou dix avortement –elle n'est pas sûre exactement et reste vague sur une “condition vasculaire”, donnée comme raison pour mettre fin aux grossesses.»

Cette sélection est le fruit de normes culturelles, qui considèrent les garçons comme un investissement et les filles comme une perte, mais aussi et surtout d'un contexte particulier.

Si les garçons perpétuent le lignage et aident leur famille dans la vieillesse –alors que les filles partent après s'être mariées–, ils représentent également en Arménie une force armée potentielle.

En dépit du cessez-le-feu signé avec l'Azerbaïdjan en mai 1994, la guerre du Haut-Karabagh se poursuit sporadiquement et un garçon demeure un soldat de plus.

«Nous perdons 1.400 filles par an. À long terme, avec qui se marieront nos garçons? Comment consoliderons-nous la nation arménienne? Nous sommes seulement trois millions de personnes. Nous n'avons aucun droit à de telles pertes. Il n'y aura pas de mères pour donner naissance à des filles», s'inquiète le docteur Hrachya Khalafyan, qui dirige le centre médical Sevan à Yerevan.

Travail de longue haleine

En 2017, le Fonds des Nations unies pour la population a lancé un programme pour lutter contre ces pratiques à travers le monde, qui a fini par recevoir l'appui du gouvernement arménien. De 120 garçons pour 100 filles en 2010, l'écart du ratio a rétréci jusqu'à 110 pour 100.

Des disparités persistent en fonction des régions et des classes sociales. Dans la capitale Yerevan, les médecins encouragent les mères à se réjouir de porter une fille. Ailleurs, il arrive que l'on interdise aux mères de connaître le sexe de l'embryon qu'elles portent jusqu'à l'examen médical de la 12e semaine –qui est en Arménie l'échéance pour demander un avortement.

«Mais il y a des moyens de le découvrir, apparemment, comme par la poche dans laquelle le docteur met son stylo: à gauche pour une fille, à droite pour un garçon», raconte Moore.

De sept à huit enfants par le passé, le taux de fécondité des femmes arméniennes est passé à un: «Quand les gens ont moins d'enfants, ils veulent des garçons».

Pour lutter contre l'avortement ciblé, le gouvernement s'est mis à travailler de concert avec l'Église, notamment par des lectures, dans les églises ou les écoles, de passages de la Bible interprétés au prisme d'une mise en valeur des femmes. Il s'agit de «promouvoir la valeur des filles et des femmes dans toute la culture» et la société.

Le but n'est pas de remettre en question l'avortement: celui-ci n'est que le mécanisme par lequel la sélection du sexe se produit, affirme Vahan Asatryan, chercheur à l'International Centre for Human Development.

Slate.fr

Newsletters

Le plafond de verre en politique se brise peu à peu pour les LGBT

Le plafond de verre en politique se brise peu à peu pour les LGBT

La liste des pays dirigés par une personne LGBT est courte, mais grandit vite.

Une démocratie forte se doit de combattre le racisme

Une démocratie forte se doit de combattre le racisme

[Tribune] La législation contre le racisme et l’antisémitisme relevant de la loi sur la presse, il suffit de s’abriter derrière sa liberté d’expression pour passer entre les gouttes.

Un «incel» repenti regrette le manque d'ironie du mouvement masculiniste

Un «incel» repenti regrette le manque d'ironie du mouvement masculiniste

Jack Peterson a claqué la porte de la communauté des «célibataires involontaires».

Newsletters