Parents & enfants / Culture

Il est tout à fait normal que vos enfants aient mauvais goût en matière de musique

Temps de lecture : 11 min

On commence par fredonner machinalement des génériques de dessins animés, on laisse ensuite les enfants choisir la station de radio et un jour, on se retrouve au concert des Kids United.

En boucle | Congerdesign via Pixabay CC0 License by
En boucle | Congerdesign via Pixabay CC0 License by

Théâtre antique de Vienne, mi-juillet. Je médite en plein soleil, au quarante-troisième étage de gradins brûlants, sur les limites de l’abnégation parentale.

Quelques semaines auparavant, j’avais accepté d’offrir à ma fille, pour ses 11 ans, deux places de concert pour aller écouter avec sa plus ancienne copine les «Kids United», un groupe d’enfants recrutés sur casting pour reprendre les tubes des quarante dernières années.

Radicalisation auditive

Cela faisait des mois que ces bouilles d’anges sponsorisées par l’Unicef (ethical washing oblige) étaient les stars incontournables des 5-12 ans, et des mois également que nous écrivions sur les murs à l’encre de nos veines à chaque voyage en voiture.

Le grand jour était enfin arrivé: avec mes deux préadolescentes écarlates –de canicule et d’excitation–, nous gravissions interminablement les marches de l’amphithéâtre à la recherche d’un bout de gradin libre.

Arriver une heure et demie à l’avance ne nous aura pas suffit à obtenir des places ne nécessitant pas l’acuité visuelle du faucon pèlerin. Je n’avais pas non plus une minute songé à apporter, comme les habitués, les fameuses galettes de chaises indispensables à préserver son fessier de la morsure des bancs de pierre.

Intérieurement, j’étais en train de me demander quelle basse strate de la société romaine héritait autrefois d’un tel supplice. Ici et là, le service de sécurité aspergeait d’eau les enfants à l’aide de pompes à désinsectiser les rosiers, pour éviter les étourdissements.

Mais le plus grand malaise était encore à venir. Alors que les premières notes du concert retentissaient, qu’une fumée blanche montait de la scène et que des hordes d’enfants se mettaient à frapper des mains frénétiquement, des milliers de parents allumaient l’appareil photo de leur smartphone, dos à la scène, pour filmer ce qu'ils étaient tous réellement venus contempler: les mines réjouies de la chair de leur chair.

Cette banale anecdote est emblématique de l’infortune de bien des parents, mi-amusés, mi-circonspects devant la radicalisation auditive de leur progéniture, qui se prend soudainement de passion pour un groupe à succès et les écoute avec l’application du bambin qui apprend marcher, c’est-à-dire: jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Faut-il regarder ce phénomène avec l’œil distancié de l’anthropologue face à une civilisation aux mœurs quelques peu exotiques, ou bien prêter oreille à l’éducateur, un tantinet stressé, qui craint que cette musique tubesque ne ruine définitivement leur bon goût, et avec lui une part de la quiétude familiale?

Gare aux vers d’oreille

Quand on demande aux parents ce qu’ils pensent des musiques que leurs enfants écoutent en boucle, leur premier souci n’est généralement pas de savoir si leurs chances d’élever un futur Mozart sont compromises. Au quotidien, il s’agit plutôt de trouver comment éviter de débarquer au bureau en sifflotant «Libéréééééee, délivrééééeee».

Vous l’aurez remarqué, ces musiques ont pour elles d’être incroyablement attachantes: à peine entendues, elles s’insinuent dans votre cerveau, qui continue à les chanter intérieurement des heures durant.

Les scientifiques appellent cela une «imagerie musicale involontaire» ou encore un «ver d’oreille». Cette facétie mentale extrêmement répandue les passionne depuis le début des années 2000, car elle leur permet d’explorer certains aspects du fonctionnement de notre mémoire.

En 2015, ce phénomène avait fait l’objet d’une thèse de doctorat en psychologie à l’Université de Montréal. La jeune chercheuse Andréane McNally-Gagnon avait tenté d’expliquer pourquoi certaines musiques avaient une plus grande capacité que d’autres à causer des vers d’oreille.

Pour ce faire, elle avait demandé à 164 internautes d’évaluer quelques 150 chansons du palmarès radiophonique francophone sur leur niveau de familiarité, d’appréciation et sur leur potentiel à provoquer des vers d’oreille. De cette manière, elle avait pu établir un «top 100» des pires musiques poisons, dont la médaille d’or revient au tube de la compagnie créole «Ça fait rire les oiseaux».

Toutes ces musiques auraient en commun une structure répétitive qui, associée à une diffusion massive, optimisent la mémorisation. Pas étonnant donc que vous m’ayez cité parmi vos pires cauchemars un grand nombre de comptines enfantines –les petits poissons dans l’eau qui nagent nagent nagent jusqu’à nous rendre fous, ce petit navire qui aurait mieux fait de rester à quai ou l’histoire du lapin qu'on ne supporte plus d'aller chercher au fond de son chou.

Leur structure faites de répétitions et de variantes est en réalité parfaitement adaptée à la tradition orale propre aux sociétés enfantines –une caractéristique qui leur vaut d’ailleurs d’être intensivement utilisées à l’école maternelle, comme moyen d’entraîner la mémoire en prévision des futurs apprentissages scolaires.

Les chercheurs ont quelques bons tuyaux à refiler aux parents pour survivre à René la Taupe, à la version «Minions» de «YMCA» ou au générique du dessin animé Rusty Rivets: ils ont découvert que le meilleur moyen de se débarrasser des vers d’oreille était encore de les traiter par le mépris ou, à défaut de réussir à lâcher prise, de mâcher du chewing-gum.

Des siècles de paniques parentales

S’inquiéter de l’influence néfaste sur les enfants et adolescents de nouvelles formes culturelles inconnues de la génération parentale n’a pourtant rien de nouveau.

Selon le chercheur américain Michael Z. Newman, qui s’est intéressé à l’émergence de la culture des jeux vidéo aux États-Unis, il s’agirait même d’une forme particulièrement récurrente de panique médiatique et morale. À tel point qu’il est difficile de trouver un seul objet culturel qui n’en a jamais fait l’objet.

Dans l’Antiquité déjà, la poésie était soupçonnée d’entraîner les jeunes gens vers l’illusion –le philosophe Platon souhaitant à ce titre la voir bannie de sa République idéale. De leur côté, les romans ont fait l’objet d’un nombre incalculable de mises en garde, dont l’incontournable Romans à lire et à proscrire, rédigé par l’Abbé Bethléem au début du XXe siècle.

Plus encore que les fictions, les premiers récits policiers inspirés de faits divers ont à la même époque fait trembler dans les chaumières, ceux-ci étant suspectés d’augmenter la criminalité.

Sans surprise, la naissance de la bande dessinée s’est aussi accompagnée des hurlements d’effroi des parents et éducateurs. Jean-Noël Lafargue, enseignant en école d’art et auteur en 2012 d’un essai sur le sujet croule sous les anecdotes:

«La bande dessinée Tarzan a été accusée d’encourager la violence et la vulgarité. Dans un livre des années 1950, on peut même lire la reproduction d’un fait divers: “Dans la Loire, un enfant de 12 ans assassine un camarade de 5 ans. On trouve chez lui une pile de Tarzan”.»

Même le cinéma a suscité son petit mouvement de panique: en 1965, le Guide pratique d’éducation familiale de Maurice Tièche estimait que la fréquentation des salles obscures étaient le signe d’une démission parentale: «On a remarqué […] que les adolescents qui se sont rendus coupables de délits graves assistent à plus de six séances [de cinéma] par mois».

Côté musique, on peut se souvenir du vent de panique qu’a suscité à son émergence le Rock'n'Roll, considéré dans les années 1950 comme la «musique du diable». Certains de ses genres dérivés, comme le Heavy Metal ou le Black Metal, réussissent encore de nos jours à s’attirer les foudres des catholiques traditionalistes, qui demandent régulièrement l’annulation de festivals jugés «sataniques».

Débat autour des paroles

La très grande majorité des parents d’aujourd’hui s’inquiète pourtant bien moins des formes musicales plus ou moins iconoclastes que peuvent prendre les chansons qui passionnent leurs enfants que de leur fond: les paroles et les valeurs qu’elles véhiculent trônent au premier rang des préoccupations.

En témoigne le nombre impressionnant d’articles et de billets de blogs consacrés à la dénonciation de la signification plus ou moins cachée, souvent violente ou à caractère sexuel, des plus célèbres comptines populaires.

La gourmandise de la découverte de ces doubles sens laisse alors rapidement place chez les parents à un frisson d’angoisse: jusqu’où ces messages subliminaux pourrait-ils atteindre leurs bambins? Faut-il censurer, expliquer ou continuer de les siffloter innocemment?

Parce qu’il n’existe encore aucune étude analysant la réception par les enfants de ces contenus, le débat reste ouvert: comme pour les contes de fées, certains défendent la dimension cathartique d’une violence allégorique, quand d’autres redoutent la banalisation, voire l’esthétisation des pires crimes.

Lorsque la violence des paroles est plus explicite, la situation se complique encore. Les polémiques suscitées par la récente relaxe du rappeur Orelsan, poursuivi par plusieurs associations de défense des droits des femmes pour les textes violents de ses chansons, en est un exemple.

Les parents semblent tiraillés entre deux exigences éducatives: celle de ne pas cautionner par leur silence des messages qu’ils considèrent comme inacceptables, et celle de respecter les explorations culturelles adolescentes, jusque dans leur dimension transgressive.

L’intervention éducative ne se limite pourtant pas aux paroles jugées problématiques. Pour certains parents, il est indispensable que leurs enfants aient conscience du sens des textes qu’ils entonnent, y compris quand ceux-ci défendent des causes qui leur semblent plus légitimes. Alise témoigne:

«Mes enfants adoraient la chanson «Un jour au mauvais endroit» de Calogero. J’ai fini par leur demander s'ils avaient compris les paroles et le pourquoi du «plus jamais ça». Ils m’ont répondu non, alors qu’ils connaissaient certains passages par cœur et les chantaient à tue-tête! On l'a donc écouté et on a expliqué. Aujourd’hui, ils la chantent toujours, mais au moins ils savent ce qu'il y a derrière!»

Entre transmission parentale et culture des pairs

Les parents ne sont pas dupes: ils savent pour les avoir vécues eux-mêmes que ces réprobations générationnelles sont intemporelles.

Ils ont non moins conscience de la double influence que leurs enfants auront à concilier à l’aube de l’adolescence: celle d’une culture parentale, dont on hérite bon gré mal gré et qui est souvent fortement chargée affectivement, et celle de la communauté des pairs, à laquelle on souhaite aussi être initié et appartenir.

Ce tiraillement a été bien décrit par les sociologues, qui ont tenté de chiffrer l'influence respective des parents, des frères et soeurs et des copains sur les goûts culturels des préadolescents. Leurs conclusions montrent particulièrement le rôle prépondérant de ces deux dernières catégories.

Rien d’étonnant, quand on se souvient que la musique constitue l'un des seuls pans de la vie adolescente où les parents acceptent réellement de lâcher la bride –contrairement à la scolarité, qui reste sous contrôle.

C’est ce qu’a pu montrer en 2006, dans son livre Les Adonaissants, le sociologue François de Singly:

«Contrairement à la représentation selon laquelle les jeunes sont trop élevés comme des adultes, [...] bien des adonaissants sont éduqués trop comme des “mineurs”, avec un haut degré d’irresponsabilité. En effet, la partie qu’ils gouvernent comprend surtout les activités relevant de la culture jeune. Ils peuvent choisir leurs vêtements, le type de musique, la radio qu’ils écoutent. Des éléments qui, aussi importants soient-ils, engagent peu leur avenir, leur devenir.»

Cette brise de liberté sur l’océan des attentes parentales serait-elle une des raisons pour lesquelles nous resterions à tout jamais des fans inconditionnels du tube de nos 13-14 ans?

Dangers de la junk music

Reste que l’oreille, c’est comme le palais: ça s’éduque! Et en matière d’éducation musicale, les petits Français ne sont pas particulièrement bien lotis.

L’offre de formation reste très hétérogène et socialement clivée: les cursus élitistes des conservatoires, plébiscités par les parents de professions intellectuelles, côtoient les propositions des écoles de musique privées requérant souvent des moyens financiers conséquents. À cela s’adossent les ateliers des centres culturels associatifs, héritiers de l’éducation populaire et visant davantage le divertissement, l’ouverture sur le monde et le vivre ensemble que la performance individuelle.

À l’école également, l’éducation musicale a encore beaucoup de chemin à faire, comme l’explique Jean-Pierre Mialaret, professeur émérite à l’Institut de recherche en musicologie:

«La musique n’est pas assez intégrée dans l’institution scolaire et les enseignants du primaire sont souvent réticents [...]. Dès lors qu’il ne s’agit pas de présenter et transmettre des savoirs, ils se sentent inutiles. Or on ne peut pas enseigner la musique comme on enseigne les mathématiques!»

Pourtant, leur rôle pourrait bien être fondamental, et ce dès le plus jeune âge:

«Idéalement, c’est dès la crèche que l’éducation musicale devrait commencer! De la même manière qu’on encourage les petits enfants à goûter des aliments différents, à exprimer ce qu’ils ressentent, à goûter à nouveau, on pourrait faire la même chose avec la musique! Si on attend le collège pour réagir, il est déjà trop tard.»

Pour cette raison, Jean-Pierre Mialaret voit d’un très mauvais œil l’hégémonie des musiques tubesques –l'équivalent musical de la junk food– sur les jeunes générations:

«Les enfants sont submergés par des musiques très simples du point de vue harmonique et très répétitives, qui empêchent toute forme de narrativité. Ces musiques calibrées pour vendre ne s’inscrivent pas dans une démarche artistique; elles sont au contraire très enfermantes. Les enfants construisent leurs habitudes d’écoute sur cette base et il est parfois très difficile de les en sortir.»

Pour y remédier, le professeur avance une solution assez simple:

«Imaginez que de la maternelle à la fin du primaire, tous les enfants écoutent cinq à dix minutes par jour une diversité de musiques: musiques populaires, actuelles, mais aussi musique contemporaine, musique classique européenne, asiatique, africaine, musique ancienne, etc., qu’ils écoutent sans analyser ni juger –il ne s’agit pas de dire qu’une musique est meilleure qu’une autre! Le but est de se familiariser avec une posture d’écoute, d’ouverture, d’acceptation. Tous les parents et enseignants peuvent proposer cela, sans aucune compétence préalable: c’est extrêmement simple et ce serait très efficace pour permettre aux enfants de développer leurs propres goûts et de faire plus tard de véritables choix.»

Béatrice Kammerer

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