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Pourquoi la lumière fait si mal aux migraineux

Jean-Yves Nau, mis à jour le 17.01.2010 à 11 h 06

Une étude menée sur des aveugles et des malvoyants permet enfin de comprendre

Ce n'est peut-être pas la découverte du siècle. Mais  elle  ne manquera pas d'intéresser toutes celles et ceux (entre 5 et 20% de la population) souffrant régulièrement de migraines; d'intéresser aussi leurs proches qui peinent eux aussi à comprendre de quoi il retourne. Un groupe de chercheurs américains vient d'annoncer avoir découvert les mécanismes qui font que les migraineux en crise voient le plus souvent leurs souffrances exacerbées lorsqu'ils sont exposés à la lumière. Ces chercheurs ont publié leurs résultats originaux le 10 janvier sur le site de la revue spécialisée «nature neuroscience».

C'est bien là une première. Car s'il est bien connu que l'exposition à la lumière augmente immédiatement l'intensité des crises (ce qui pousse alors les victimes à une rapide réclusion volontaire  dans l'obscurité) les raisons précises de ce phénomène (la «photophobie») demeuraient encore inconnues. La photophobie n'est certes pas spécifique de la migraine. On peut la retrouver dans d'autres affections neurologiques, ou d'origine infectieuse.  Dans le cas de la migraine, toutefois, elle est si fréquente qu'elle fait partie des critères proposés par l'International Headache Society pour en établir le diagnostic.

Rappel des symptômes

La photophobie est alors associée à des crises durant entre 4 et 72 heures. Et à une douleur intense présentant au moins deux des caractéristiques suivantes: elle présente dans un moitié du crâne, à la fois invalidante, pulsatile et aggravée par l'effort physique; à des nausées ou à des vomissements; à une phonophobie (intolérance au bruit). Le tout alors que paradoxalement tous les autres examens neurologiques ou autres sont d'une normalité absolue.

Pourquoi la photophobie migraineuse? Afin de tenter d'éclaircir ce douloureux mystère les chercheurs américains ont mis au point une procédure expérimentale pour le moins originale. Ils se sont intéressés à ce qui se passe chez des personnes migraineuses souffrant de différentes altérations, plus ou moins graves, de leur fonction visuelle et dont certaines souffraient néanmoins de photophobie lors des crises. Dirigés par le Pr Rami Burstein, spécialiste d'anesthésie travaillant avec des neurologues du Beth Israel Deaconess Medical Center (Boston, Massachusetts), ces chercheurs ont  réuni vingt volontaires (15 femmes et trois hommes) âgés de 40 à 45 ans et migraineux depuis vingt-cinq ans ou plus à raison de une à deux crises par semaine.

Nerf optique

Parmi ces vingt personnes, six étaient totalement aveugles du fait d'une double énucléation ou de lésions majeures et irréversible du nerf optique. Les énucléations avaient été pratiquées à la suite d'accidents rétiniens graves après réanimation néonatale, cancer de la rétine, syphilis congénitale ou glaucome.  Les quatorze autres personnes, bien que considérées comme aveugles (du fait de maladies neuro-dégénératives de la rétine), pouvaient détecter la présence de certaines lumières sans pour autant être capables de distinguer les formes des éléments de leur entourage immédiat.

«Les personnes du premier groupe ne ressentaient pas une aggravation de leurs maux de tête quand elles étaient exposées à la lumière. A l'inverse, celles du  second éprouvaient une intensification de leurs douleurs, particulièrement en présence de lumières bleues ou grises, explique le Pr Burstein. Ceci suggère que le mécanisme de la photophobie implique le nerf optique, puisque l'on sait que chez les individus totalement aveugles le nerf optique ne transporte pas les signaux lumineux jusqu'au cerveau».

Poursuivant leur enquête, les auteurs de ce travail pensent avoir isolé l'élément impliqué dans ce phénomène:  des cellules particulières de la rétine - nouvellement découvertes - qui disposent de photo-récepteurs contenant de la mélanopsine, une molécule dont on découvre depuis peu le rôle important dans la médiation des effets de la lumière sur le sommeil.

30 minutes après l'extinction des feux

Le Pr Burstein souligne que ce sont les seuls récepteurs de lumière en état de fonctionnement chez les personnes malvoyantes du deuxième groupe de cette étude. Les chercheurs ont ensuite testé, avec succès leur hypothèse sur des rats de laboratoire. Ils ont ainsi, grâce à une série de manipulations sophistiquées pu établir pour la première fois la cartographie (depuis la rétine, via le thalamus et jusqu'au cortex visuel) des circuits neuronaux complexes qui sont spécifiquement activés durant les crises de migraine, et ce au grand dam des migraineux.

D'autres manipulations électro-encéphalographiques ont permis d'établir les mécanismes impliqués dans le phénomène de photophobie et les raisons qui font que l'activation neuronale déclenchée par la lumière lors de la crise peut persister jusqu'à 30 minutes ou plus après le cessation des stimulations lumineuses sur les cellules rétiniennes.

Voici donc pour l'explication rationnelle de la photophobie. Sans doute ne soulagera-t-elle pas la souffrance des personnes concernées. On ne saurait pourtant sous-estimer l'importance des explications qui peuvent être données aux migraineux quant aux causes de leur mal. Et ce d'autant que l'on est encore loin d'avoir élucidé les  causes de cette redoutable entité qu'est la maladie migraineuse, au carrefour de la psyché et des hormones sexuelles, des neurones, des molécules grâce auxquelles ils communiquent et des vaisseaux qui les nourrissent.

Jean-Yves Nau

Image de une: CC Flickr BigKidsLoveToys - off more than on

Jean-Yves Nau
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Journaliste
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