Sciences

Comment expliquer qu'une macaque se masturbe sur le dos d'un cerf

Temps de lecture : 6 min

C'est (encore) un «propre de l'homme» qui en prend un coup.

Une jeune macaque se fait plaisir dans le dos d'un cerf Sika mâle.|
Capture d'écran via YouTube.
Une jeune macaque se fait plaisir dans le dos d'un cerf Sika mâle.| Capture d'écran via YouTube.

C'est ce qu'on nous apprend à l'école: en général, les animaux d'espèces différentes ne copulent pas. Exceptionnellement, cela peut arriver, mais c'est toujours entre espèces très proches et fortement anthropisées (le cheval et l'âne, par exemple, ou encore les lions et les tigres de Thoiry). Et s'il y a reproduction, la descendance est stérile. En termes scientifiques, on parle là d'interférence reproductive et d’interactions hétéro-spécifiques mal-adaptatives, vu qu'elles peuvent mener (entre autres) à l'extinction d'une population si les individus qui la constituent prennent un peu trop goût à la gaudriole entre partenaires un peu trop phylogénétiquement éloignés.

L'erreur de partenaire

Mais l'hybridation n'est pas forcément ni toujours délétère –elle peut engendrer une progéniture reproductivement viable– et, surtout, elle est loin d'être aussi rare que nos vieux cours de SVT pouvaient nous le laisser penser. En réalité, les interactions sexuelles hétéro-spécifiques courent les rues dans «la nature» (guillemets avec les doigts), principalement entre espèces du même genre. Des études existent ainsi sur les acariens rouges (Panonychus), les papillons (Papilio), les saumons et les truites (Salmo), les geckos (Hemidactylus), les canards (Anas), les cervidés (Cervus) ou encore les babouins (Papio).

Parce que les individus qui se grimpent dessus sont issus d'espèces physiquement assez similaires, l'explication la plus courante du phénomène évoque l'erreur de casting –la bestiole voulait tellement baiser qu'elle a loupé l'étape «mon partenaire est-il bien de la même espèce que moi?» avant de satisfaire ses impérieux désirs. D'autres hypothèses –qui ne sont pas obligatoirement contradictoires– envisagent ces interactions hétéro-spécifiques comme des sous-produits de stratégies reproductives, qui pour leur part sont directement adaptatives. Par exemple, si une espèce se caractérise par un dimorphisme sexuel conséquent et que les femelles sont bien plus grosses que les mâles, les mâles d'une espèce X vont chercher à copuler avec des grosses femelles, qu'importe qu'elles appartiennent aux espèces Y ou Z. Dans d'autres espèces, ce sont les femelles qui se «trompent» et en viennent à privilégier des partenaires qui ne sont pas de leur bande.

Dans la plupart des cas, les copulations sont forcées

Reste que ce sont bien les mammifères qui, en l'état actuel de nos connaissances, sont les plus créatifs en matière de copulation chez (et avec) des voisins. On a vu des éléphants de mer du nord (Mirounga angustirostris) se taper des bébés phoques (Phoca vitulina); des otaries à crinière (Otaria flavescens) saillir des otaries à fourrure australe (Arctocephalus australis); des éléphants de mer du sud se hisser (le mâle peut peser jusqu'à quatre tonnes) sur des otaries à fourrure d'Afrique du sud; des loutres marines embabouiner des pinnipèdes et même des phoques violer des manchots.

De fait, dans la plupart des cas, ces copulations sont forcées et il n'est pas rare que les victimes (des femelles et/ou des juvéniles) finissent gravement blessées, voire mortes, éventrées ou étouffées. Ici, trois hypothèses ont été avancées pour expliquer ces phénomènes:

1/ La confusion entre une pratique prédatrice et une pratique sexuelle –Maurice était parti pour bouffer, il a fini par coïter.

2/ Des jeunes mâles qui s'exercent sur à peu près n'importe quoi (ou qui) avant d'arriver à maturité reproductive.

3/ Un déséquilibre démographique (un trop plein de mâles), facteur connu de violences en général et de violences sexuelles en particulier, y compris dans notre bonne vielle espèce.

La sexualité récréative n'est pas propre à l'homme

Dans la réserve naturelle de Minoh, au Japon, l'insolite est monté d'un cran, puisque ce sont des jeunes macaques femelles (Macaca fuscata) que l'on voit régulièrement se masturber sur le dos de cerfs Sika mâles (Cervus nippon).

Via YouTube.

Comme le consigne une étude publiée en décembre dernier, ce ne sont pas moins de 257 interactions hétéro-spécifiques qui ont été analysées par Noëlle Gunst, Paul L. Vasey et Jean-Baptiste Leca, chercheurs en psychologie biologique et évolutionnaire à l'université de Lethbridge, au Canada. Les scientifiques y affirment que ces «montes et sollicitations démonstratives effectuées par des femelles macaques japonaises adolescentes» sont bien «de nature sexuelle», vu que ces copulations sont très semblables –au niveau du planning, de la structure comportementale ou du choix de partenaire– à celles que ces macaques accomplissent entre femelles, entre mâles ou entre mâles et femelles. Des recherches qui clouent une énième fois le cercueil d'un soi-disant «propre de l'homme» que serait la dissociation de la reproduction et de la sexualité et la pratique d'une sexualité purement récréative.

Quelques mois plus tôt, au printemps 2017, une équipe de chercheurs affiliés (notamment) au CNRS avait publié une étude de cas sur les échanges hétéro-spécifiques entre un mâle macaque et une femelle sika sur l'île de Yakushima, à plus d'un millier de kilomètres au sud de Minoh. Selon les scientifiques, à l’exception d'une pénétration tout bonnement impossible du fait de contraintes anatomiques, «toute la séquence comportementale d’une saillie» avait été observée. Et le macaque avait éjaculé.

Échange de bons procédés

Ces dernières années, d'autres observations ont été faites aux quatre coins du Japon et tendent à prouver que les relations entre macaques et sikas dépassent un simple cadre sexuel. En effet, les singes et les cervidés semblent entretenir des rapports dits commensaux –où chaque espèce profite de l'autre. Notamment, les cerfs s'aventurent sur le territoire des macaques pour grignoter ce que les singes laissent tomber des arbres lorsqu'ils se nourrissent –des fruits, des feuilles, des graines. Une source d'énergie à laquelle les cerfs ne pourraient avoir accès sans «l'aide» de leurs copains et copines primates.

Selon Gunst et al., les rapprochements sexuels entre macaques et cerfs seraient donc un cas particulier de leurs échanges écologiques.

«À Minoh», écrivent-ils, les cerfs «se rassemblent occasionnellement autour des zones où les macaques vont pour se nourrir», ce qui relève là encore d'une curiosité, vu que les cerfs ne «sont pas en général une espèce grégaire», avec des mâles demeurant «solitaires la plupart de l'année».

En temps normal, les mâles et les femelles sika occupent des territoires différents et ne se croisent qu'au moment du rut, entre septembre et décembre.

Une saison des amours qui chevauche celle que les jeunes macaques femelles –âgées entre 3 à 4 ans, soit le début de la puberté chez ces singes– choisissent pour grimper sur les cerfs: les observations de Gunst et ses collègues ont toutes été effectuées entre novembre et janvier (2012, 2013, 2014 et 2015). Et si le Kamasutra des macaques comprend plusieurs positions comme le «chien de chasse» (la macaque se fige en présentant son arrière-train) ou la «grosse colère» (elle s'accroupit et hurle), 75% des frottages se concentrent sur la tête, la croupe et la nuque du cerf, qui reste docile la plupart du temps –dans un cas, parce que la guenon s'excitait un peu trop sur ses bois, le cervidé a préféré ruer et la catapulter histoire de la calmer. En tout, les scientifiques n'ont noté que trois interactions avortées –et deux fois sur trois, parce que la macaque allait se faire déloger par une autre qui ne voulait pas attendre son tour.

Un mystère, des hypothèses

Qu'est-ce qui pourrait expliquer ces comportements? Déjà, les scientifiques sont à peu près certains qu'ils ne sont pas «induits par l'homme», car même si les macaques du Parc de Minoh peuvent être mieux nourris que ceux d'autres régions japonaises, leur commensalisme avec les sikas demeure structurellement identique dans tout le pays. Alors quoi? Gunst et ses collègues proposent principalement quatre hypothèses, loin d'être mutuellement exclusives.

La première, c'est que les jeunes macaques s’exercent à la séduction et au sexe avec les cerfs, dans une interaction de «nature» et de «culture» que l'on a trop souvent tendance à considérer comme spécifique à notre espèce. Ici, si les jeunes macaques peuvent être physiologiquement prédisposées à tel ou tel comportement sexuel, c'est bien leur environnement social (en compagnie de cerfs) qui modèlera l'expression de ces comportements et leur donnera, au cours du développement des guenons, leur forme définitive. Une forme, dès lors, profondément variable.

La seconde, dite hypothèse du «safe sex», c'est que par leur carrure relativement chétive, les jeunes macaques ont tout intérêt à jouer la prudence en choisissant des partenaires doux et accommodants –d'autres femelles de leur espèce ou des cerfs sika, bien moins dangereux que les mâles macaques dans la force de l'âge.

La troisième, c'est que les jeunes macaques se rabattent sur des cerfs faute d'avoir trouvé des partenaires consentants dans leur espèce –femelles comme mâles, vu que les macaques adolescentes sont fréquemment rejetées par leurs camarades plus âgé(e)s lorsqu'elles veulent batifoler. Une hypothèse que privilégient par ailleurs les spécialistes des phoques violeurs de manchots pour expliquer ce comportement (attention, ces images peuvent choquer).

Via YouTube.

La quatrième et dernière hypothèse, c'est que les macaques adolescentes découvrent le plaisir sexuel avec les cerfs en jouant «innocemment» avec eux.

«Les macaques femelles juvéniles pourraient faire leurs premières expériences de stimulation génitale lors d’interactions hétéro-spécifiques ludiques», écrivent les chercheurs et, sous l'effet du rush hormonal pubertaire, chercher ensuite à «retrouver de telles gratifications sexuelles avec leurs partenaires cervidés».

Des interactions par ailleurs hygiéniquement bénéfiques pour les cerfs, que les femelles macaques n'oublient pas d'épouiller dans la manœuvre.

Peggy Sastre Auteur et traductrice

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