Économie / Culture

Qui sont ces gens qui vont à la fameuse séance de ciné de 9h aux Halles le mercredi?

Temps de lecture : 8 min

La fréquentation de la première séance de cinéma de France est scrutée de très près par l’industrie…

Lever de rideau | Jake Hills via Unsplash License by
Lever de rideau | Jake Hills via Unsplash License by

Si vous suivez les sorties ciné de près, vous êtes sûrement déjà tombés au détour d’un post Twitter sur la petite feuille distribuée à l’UGC Les Halles, à Paris, le mercredi matin. Elle indique le nombre d’entrées par film à la première séance de 9 heures.

Et je ne sais pas pourquoi, mais chaque mercredi, je prends un plaisir un peu addictif à lire ces chiffres. À me réjouir de voir mes réalisateurs préférés cartonner, ou à l’inverse, m’inquiéter quand un film que j’attendais fait un bide. Lire le futur du cinéma dans une poignée de chiffres, ça vous paraît sans doute un peu stupide, pourtant ce n’est pas si éloigné de la réalité.

«C’est la première séance de France»

«Ces chiffres vont donner une première indication de ce qui va marcher ou pas», me confirme Nicolas Colle, journaliste à Ecran Total, spécialisé dans les chiffres et l’exploitation. Conséquence, nombre de producteurs, distributeurs, acteurs et réalisateurs se retrouvent donc autour d’un café à l’UGC Les Halles chaque mercredi matin pour observer comment démarrent leurs films.

«Il peut y avoir jusqu’à une cinquantaine de professionnels», me précise Antoine Cabot, le directeur de l’UGC les Halles, qui les accueille chaque mercredi matin depuis presque huit ans. Et chaque semaine, c’est un petit événement.

«C’est la première séance de France, le moment où le film est livré, où les dés sont jetés, et où l’on se confronte à la réalité d’un public.»

Le calme

Mais quel public? Parce qu’à ce stade, vous vous demandez sûrement pourquoi on accorde tant d’importance à la fréquentation de cette séance, qui reste assez faible comparée à d’autres séances de ciné à Paris ou en région. Normal: qui aurait l’idée de se farcir une séance au moment où les gens normaux partent au travail, à l’heure où l’on a les yeux qui collent et le cerveau en train de doucement s'éveiller?

C’est pour répondre à cette question, et savoir qui se cachait derrière les chiffres écrits à la main sur la feuille A4 du mercredi matin, que je me suis levé de bonne heure le 14 février dans l’optique de rencontrer quelques aficionados du «9h des Halles» –et accessoirement, voir Black Panther.

Dans Les Halles désertes, une petite foule attend devant la grille fermée de l’UGC. Quelques lycéens –ils viennent voir Pentagon Papers avec leur classe– et pas mal de retraités. Bernard en fait partie. Au bouquin qu’il est en train de lire, Compartiment Tueurs, de Japrisot (adapté au cinéma par Costa-Gavras), je devine que j’ai affaire à un cinéphile.

«Je viens à cette séance parce qu’il y a moins de monde. À partir de 13 heures, les salles sont toujours trop pleines, m’explique-t-il. Pour choisir les films, je prends souvent les nouveautés, mais pas toujours. Je me fie surtout aux acteurs, au genre et aux réalisateurs… les Woody Allen, les Eastwood.»

Ce matin, il démarrera par Phantom Thread, le nouveau film de Paul Thomas Anderson.

Même choix pour Tom, 27 ans, qui vient de terminer sa veille d’éducateur spécialisé:

«J’attendais pas mal ce film. Je suis venu à cette séance parce que c’est la seule qui démarre à 9h, ça colle bien à mes horaires. Et puis les vingt-sept salles, ça permet d’avoir du choix, surtout que ça m’arrive de faire deux séances de suite.»

Pas loin, Michel attend l’ouverture de la grille le nez plongé dans un numéro de l’Officiel des spectacles. Le jeune retraité entoure avec soin les séances auxquelles il compte assister, car aujourd’hui, comme tous les mercredi, il va se faire au «deux ou trois séances». «Je fais ça depuis plusieurs années. C’est mon petit rituel.» Lui ne raisonne même plus en termes de films, mais de salles. «Je vais commencer par la 3… après la 1… puis peut-être la 9.»

Ce matin là, Jean Dujardin et Mélanie Laurent présentent leur film, Le Retour Du Héros. Mais Michel n’ira pas. «J’ai horreur des présentations, j’évite», justifie-t-il simplement. Ce qu’il cherche, comme la plupart des spectateurs de cette séance, d’ailleurs, c’est le calme.

«Outre tous ceux qui sont en horaires décalés, il y a surtout un public de cinéphile qui cherche un moment de cinéma totalement pur, dépollué par tout ce que la journée va amener: le stress, les soucis… avec une salle plus calme», décrypte Antoine Cabot, le directeur de l’UGC Les Halles.

«Parfois, acteurs et réalisateurs viennent incognito»

Le public moins connaisseur, lui, ne vient qu’à des occasions bien précises. Notamment lorsque le film est une sortie très attendue, comme un Harry Potter ou un Star Wars. Le septième opus avait d’ailleurs fait salle comble en décembre 2015, fait rarissime mais logique selon Antoine Cabot: «Comme il n’y avait pas eu d’avant-première publique, notre séance était la première française, et même mondiale comme le film sortait le vendredi aux États-Unis.»

Le reste du temps, c’est toujours ce même melting-pot de retraités, de chômeurs ou de travailleurs de nuit et autres métiers aux horaires décalés, avec une grosse appétence pour l’art et essai. Pour séduire les plus indécis d’entre eux, la présentation d’un film par le réalisateur et les acteurs permet de gonfler un peu les chiffres. Pratique lorsque l’on présente une comédie populaire –comme Le Retour du Héros, ce matin-là– un genre qui fonctionne moins avec le public du 9h.

«Parfois, les acteurs et les réalisateurs viennent sans être annoncés, pour observer leur public en conditions réelles, confie Antoine Cabot. Si le chiffre est bon, ils peuvent prendre la parole à la fin du film. Mais quoi qu’il en soit, ça n’a rien à voir avec une avant-première, c’est beaucoup plus détente. Le rapport avec les gens est plus direct.»

Certains distributeurs achètent des places pour gonfler artificiellement la fréquentation

Le public du 9h des Halles, ce sont aussi parfois les distributeurs ou les producteurs eux-mêmes: «Il peut arriver qu’ils s’achètent une place pour leur film, pour le côté symbolique, parce que c’est l’aboutissement d’un long travail», défend Aurélien Dauge, de Debriefilm, un média qui diffuse des interviews de professionnels en direct de l'UGC chaque mercredi matin.

Un ticket de ciné dont Louis, apprenti distributeur à la Fémis, connaît la saveur particulière: «Je comprends les enjeux de cette séance, ce qui fait qu’en tant que simple spectateur j’ai l’impression que mon entrée compte. Même si c’est d’une manière minime, je défends le film que j’ai choisi ce matin là.»

Il arrive aussi que certains distributeurs achètent des places pour leurs propres films pour gonfler artificiellement la fréquentation. Sachant que les places se comptent en dizaines pour les sorties les plus modestes, il suffit d’une poignée de places supplémentaires pour faire sortir son long métrage du lot.

«Il y a quelques semaines, un film a fait quinze entrées. Dix étaient des membres de l’équipe ou des amis de l’équipe», me confie en off un bon connaisseur du rendez-vous de l’UGC. Mais dans l’industrie, tous admettent que ce type de pratique reste marginal et n’a aucune influence sur la carrière du film.

«Quand ça arrive, ça ne réussit pas forcément, car dès 14 heures il y a les chiffres de la fréquentation Paris/périphérie qui sortent, ce qui rectifie les tendances des Halles», résume Aurélien Dauge, de Debriefilm.

«Le public n’a rien de représentatif par rapport à la province»

Surtout, tricher ne sert à rien. Tout simplement… parce que ces chiffres n’ont pas d’influence sur la carrière du film –la programmation des cinémas est déjà prévue dès le lundi. Ce n’est pas parce que le film démarre bien aux Halles le mercredi qu’un cinéma va se décider à le mettre dans une plus grande salle le jeudi.

Arnaud Vialle gère le Rex, un cinéma de six salles à Sarlat, dans le Périgord. Il voit passer chaque semaine les chiffres sur Twitter.

«Tout au plus, si le 9h me donne une tendance, je me dis “peut-être que je vais me positionner sur celui-ci ou celui-là pour dans quinze jours”», modère l’exploitant, qui «trouve qu’on en fait un peu trop avec les chiffres du 9h des Halles».

«Tout le monde veut avoir son bon démarrage aux Halles, ça fait plaisir au sein du milieu parisien. Mais en vrai, ça n’a rien de représentatif par rapport à la réalité de ce qu’on vit en province. Par exemple, le dernier Eastwood, Le 15H17 pour Paris était le second meilleur démarrage des séances à 9h aux Halles le jour de sa sortie. Chez nous, il a clairement fait un mauvais départ.»

Tout est donc affaire de mesure: il ne faudrait en aucun cas prendre les chiffres du 9h pour des tables de Loi et les analyser à l’aune du public bien particulier de cette séance.

«En fait, cet indicateur du 9h, il faut savoir le déchiffrer», résume Julien Bernard, de Débriefilm.

«Ces chiffres sont surtout orientés soit sur les événements attendus comme un Star Wars, soit vers des films d’art et essai porteurs. Ils ont moins de sens sur un film d’animation ou une comédie populaire. Mais un film art et essai porteur qui fait moins de cinquante entrées, on sait que ça va être compliqué pour la suite. À l’inverse, dès la séance de 9h on voyait déjà un engouement pour Jusqu’à la garde, qui se confirme encore aujourd’hui. C’est comme une photo pas totalement révélée, ou l’on voit se dessiner quelques grandes lignes de la carrière d’un film. Mais ça n’a aucune influence», conclut Aurélien Daugé.

Inversement, j’ai pu le constater, l’attention particulière portée à ces chiffres confère un petit côté grisant côté spectateur. La sensation d’assister à la première séance de France, l’ambiance bon enfant et le café offert par le cinéma… Mon expérience aurait été parfaite si un cinéphile psychorigide ne s’était pas mis à hurler sur les spectateurs lors du générique de ma séance de Black Panther. La lumière de l’écran des portables le dérangeait. La quête du «moment de cinéma pur» le mercredi matin à l’UGC Les Halles a ses limites: il n’est pas encore possible d’être tout seul dans la salle.

Nicholas Angle Nicholas Angle délaisse parfois le micro pour parler culture, musique, et vie moderne.

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