Culture

Les chants désaccordés et les beaux solos de la Berlinale 2018

Temps de lecture : 5 min

La 68e édition du Festival de Berlin a du mal à mettre en place une vision d'ensemble, même si des œuvres fortes s'affirment.

Le chant profond et douloureux de «La saison du diable» de Lav Diaz (© Giovanni D. Onofrio)
Le chant profond et douloureux de «La saison du diable» de Lav Diaz (© Giovanni D. Onofrio)

À mi-parcours de sa 68e édition, qui se tient du 15 au 25 février, le Festival de Berlin exhale un curieux parfum, où se mêlent effluves de désappointement et fragrances stimulantes.

Le fond de l’air est en partie vicié par un vent de fin de règne, du fait de l’annonce par le patron de la manifestation depuis 2001 qu’il ne demanderait pas un nouveau mandat en 2019.

Dieter Kosslick, patron historique de la Berlinale, face aux médias le soir de l'ouverture. (©Berlinale)

En décembre dernier, Dieter Kosslick a été la cible d’une part importante des professionnels allemands, lui adressant des reproches au demeurant contradictoires. Au-delà du cas local et de ses éventuelles motivations particulières, l’affaire est symptomatique de l’état des grands festivals, sinon du cinéma lui-même.

Reproches contradictoires

D’un côté, il a été reproché au directeur des choix pas assez affirmés, notamment en compétition, où beaucoup de films, s’ils abordent souvent des grands sujets, sont clairement dépourvus de toute ambition artistique.

On lui a aussi fait grief de ne pas attirer assez de stars internationales, et de ne pas parvenir à conserver à la Berlinale son statut éminent, face à Cannes ou à Venise. Étrange reproche en vérité: si Cannes demeure sans égal, la manifestation allemande est à tous égards désormais bien plus importante que sa rivale italienne, même s'il est vrai que son talentueux directeur, Alberto Barbera, a réussi depuis plusieurs années à ouvrir sa Mostra avec des grosses machines à Oscars (Birdman, Gravity, Spotlight, La La land, et cette année La Forme de l’eau).

Bien plus ample, et attirant un beaucoup plus grand nombre de spectateurs, la Berlinale n’a pas réussi à occuper ce créneau, en grande partie pour des raisons des calendriers.

La quantité ne suffit pas

Toujours est-il qu’entre attentes des cinéphiles et attentes des médias grand public (et des sponsors), le fossé semble de plus en plus difficile à combler avec la recette longtemps appliquée par Berlin: la quantité.

Pléthorique, et accueillant des films extrêmement différents, le grand rendez-vous de PotsdammerPlatz a pourtant aussi permis par le passé la consécration de grands auteurs exigeants, par exemple, récemment, Béla Tarr avec Le Cheval de Turin, Miguel Gomes avec Tabou ou Jafar Panahi avec Taxi Téhéran.

Mais l’alchimie qui transforme la quantité en qualité (et en reconnaissance de celle-ci) reste très incertaine, et cette année elle aura malfonctionnée, notamment en compétition et dans le surdimensionné Panorama, l’autre section officielle.

En compétition officielle, la prime au «sujet»

Parmi les films en compétition, on laisse ici de côté les deux belles propositions venues de France, Eva de Benoit Jacquot et La Prière de Cédric Kahn, dont on reparlera très bientôt à l’occasion de leur sortie, le 7 et le 21 mars –tout comme l’émouvant et très incarné Don’t Worry He Wont Get Far on Foot de Gus Van Sant (sortie le 4 avril).

Sara Casu, Alba Rohrwacher et Valeria Golino dans Figlia Mia. (© Vivo film / Colorado Film / Match Factory Productions / Bord Cadre Films / Valerio Bispuri )

Si les premiers ne savent quoi faire, cinématographiquement, de leur thématique, aussi légitime soit-elle, le dernier le sait trop bien: la transformation d’un événement tragique en «survivor», ce sous-genre des films d’horreur, laisse surtout embarrassé.

Avec plus de talent, Christian Petzold finit par s’enfermer dans une comparable impasse dans Transit, où le thriller de politique fiction s’enlise dans des rebondissements sentimentaux et psychologiques de moins en moins intéressants.

The Season of the Devil de Lav Diaz (© Giovanni D. Onofrio)

Le beau Diable de Lav Diaz

Parmi les films de la compétition, se distingue un objet si à part, et si magnifique, qu’on finit par s’étonner qu’il se trouve en pareille compagnie: les quatre heures de La Saison du diable du grand cinéaste philippin Lav Diaz sont une incantation, entièrement chantée, à la mémoire des victimes de la dictature de Marcos.

Le noir et blanc hypnotique et les plans fixes qui sont la signature de cet auteur trouvent ici un ton inédit, où l’énergie vitale, la violence et la tristesse trouvent à s’exprimer avec une richesse à la fois radicale et poignante.

Aux bonheurs du Forum

Le film de Lav Diaz est si beau qu’on n’aurait pas été étonné de le trouver dans la section où on aura par ailleurs glané pratiquement toutes les heureuses rencontres de cette Berlinale – qui en recelait donc aussi.

Face aux sections officielles, le Forum s’est avéré cette année particulièrement inspiré dans ses choix, tout autant par leur exigence et leur cohérence que par la diversité des œuvres proposées.

Plusieurs documentaires passionnants y figurent, dont L’Empire de la perfection de Julien Faraut, centré sur la figure de John McEnroe tel que la caméra l’a regardé et compris, ou, très différent mais lui aussi aux confins du sport et d'une pensée de l'image, Fotbal Infinit de Corneliu Porumboiu.

Et aussi Kinshasa Makala de Dieudonné Hamadi, tourné aux côtés des jeunes gens qui affrontent les balles de la police de Kabila et tentent d’organiser la résistance dans les quartiers de la capitale congolaise, ou l’envoûtant 14 Apples de Midi Z accompagnant la retraite chez les moines d’un ami, aux frontières du réel et du songe.

À ces belles propositions venues de France, de Roumanie, du Congo et de Birmanie, ajoutons-en deux autres, celle d’un Portugais filmant au Mozambique et celle d’un autre Portugais filmant en Bosnie.

Après son magique La Bataille de Tabato, Our Madness de Joao Viana est une nouvelle invitation à une plongée dans les paysages et les esprits hantés par la guerre mais transcendés par un lyrisme, une élégance et un humour qui laissent abasourdis.

Drvo d'André Gil Mata

Quant à Drvo (L’Arbre) d’André Gil Mata, premier film en apnée dans une nature nocturne saturée d’images et d’angoisses, il est d’une troublante puissance sensorielle. Ce véritable trésor offert à qui acceptera de s’y laisser entraîner révèle un cinéaste qui, littéralement, écrit avec sa caméra.

Un bon gros géant chinois

Retour, pour finir, à l’hétérogénéité de l’offre berlinoise, sur une note plus optimiste qu’au début. Si on ne sait trop que dire du virtuose, sophistiqué et assez vain nouveau film de Wes Anderson, le film d’animation Isle of Dogs, présenté en ouverture, on se sera réjoui d’avoir pu découvrir Monster Hunt 2 en séance spéciale.

Énorme succès public en Chine où il attire des centaines de millions de spectateurs, le film associe des idées visuelles empruntées à Shrek (les monstres rondouillards et mal embouchés), des éléments de l’esthétique manga (surtout le héros, le petit monstre Wuba) et les films d’arts martiaux en prises de vues réelles mais dopées aux effets spéciaux numériques.

Totalement dépourvu de second degré, le film de Raman Hui est étonnamment plaisant, à la fois tonique et avec une sorte d’affection pour ses protagonistes qu’on désespère de trouver chez les gros malins qui règnent sur l’animation mondialisée.

À défaut de beaucoup contribuer au soutien des écritures cinématographiques, la Berlinale aura du moins ici joué un autre des rôles dévolus aux grands festivals: être une fenêtre ouverte sur des parties du monde, et du monde des images, restées dans l’ombre.

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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