France

Wauquiez se fiche que vous le méprisiez: il a réussi son coup

Temps de lecture : 6 min

Le plan média de Laurent Wauquiez continue à parfaitement se dérouler. Invité chez Ruth Elkrief pour dire sa vérité, il n’a en fait rien dit, ou rien dit de nouveau, énonçant son «bullshit médiatique» avec brio.

Laurent Wauquiez, invité de Ruth Elkrief, le 20 février 2018 | Capture écran via BFMTV
Laurent Wauquiez, invité de Ruth Elkrief, le 20 février 2018 | Capture écran via BFMTV

Depuis quatre jours (il a énoncé avec gourmandise ces «quatre jours»), Laurent Wauquiez occupe l’antenne, les médias lui déroulant un extraordinaire tapis rouge qui, en espaces publicitaires, vaudrait des centaines de milliers d’euros.

Car voilà, depuis quatre jours, l’actualité politique se résume à quelques vacheries balancées devant des étudiants d’une école de commerce, qu’on imagine gloussant de tant d’audace verbale. Des vacheries parfaitement ordinaires dans le monde politique. Si ces fuites sont politiquement cocasses, elles sont absolument, mais alors absolument, insignifiantes.

Cœur de cible

L’info en continu leur donne une valeur démesurée. Mettant au second plan, comme le fait remarquer avec bonheur Laurent Wauquiez, les vrais sujets –les «fermetures de classes» dans le monde rural, le terrorisme et «le pouvoir d’achat des Français». Lui montre la lune et que font les journalistes? Ils regardent le doigt. Ils ne font pas leur travail. Ces gros nuls.

Pourquoi? Parce qu’ils participent à une campagne de dénigrement indigne de la «déontologie du journalisme». Laurent Wauquiez s’énerve avec calme –un calme olympien– pour dénoncer des «méthodes de voyou», la violence et la manipulation de «certains journalistes» décidés à le faire tomber. «Je suis une cible». Ah! Le bonheur pour ce politique qui ne vit que son propre marketing d’être un cœur de cible!

Inutile de le penser machiavélique pour savoir que ces «quatre jours» sont pour lui une grande satisfaction. Sans doute était-ce calculé. Peut-être pas. Peu importe. Mais ce type est loin d’être niais. Tout, dans ses propos, face à une «Madame Route Ellekrièfe» débordée, était parfait.

D’abord, son vocabulaire est précis. Il n’ignore pas son électorat catholique, parlant de «péché», répétant «je crois» et «ce que je crois», disant qu’il «s’en est fait une religion». Autant de mots soigneusement choisis.

Voici des petites vacheries à peine susurrées: «Il aurait été digne (l’imparfait du subjonctif eût été too much) à Gérald Darmanin de se retirer.» Se retirer. On goûte la délicatesse du verbe. Une autre pique vise les journalistes, ces incultes. À Lyon, dans ces «six heures de cours», il a parlé d’Aristote, de Montesquieu, de Saint-Augustin… et les plumitifs, besogneux et envieux, n’ont retenu que «deux fois trois minutes» de fiel. «Ça n’a visiblement pas intéressé vos confrères de Quotidien.»

Quatre jours de bonheur parfait

Alors, ces leaks? Délibérées?

Le doute est permis. C’est de Nicolas Sarkozy, qu'il tient en «profonde estime» –hommage appuyé–, qu’il a appris cela: lancer un sujet, n’importe lequel, une provoc’, un os à ronger et laisser les autres répondre, se positionner, bref, suivre, être derrière. On peut toujours compter sur des commentateurs dévoués: journalistes las, chroniqueurs cacochymes, sondeurs désœuvrés et, bien sûr, des indignés de tout poil qui feront du tam tam «sur les réseaux sociaux». Tous vont relayer avec complaisance.

Le sujet compte peu; l’important est qu’on en parle. Depuis «quatre jours», on parle de Wauquiez. De lui. Tout le temps. Il est le «principal voire unique sujet des reportages». Où sont les ministres, les députés, le président, les Insoumis? Qu'on l'attaque, le défende, l'analyse, peu importe: on ne parle que de lui. Maman, on parle de moi à la télé! Putain, mais que c’est bon. «J’ai eu droit à quatre jours de défoulement médiatique.»

Regardez cette séquence. Il écoute ses propos, évoquant le financement des syndicats et du patronat. Clignement des yeux, sourire, sourire qui s’accentue. Trop. Il ne parvient pas à cacher son bonheur. Il jouit en direct, c'est un peu sale.

«Bullshit» en alexandrins et merdias pourris

Prenez-le pour un crétin, un incompétent, ce surdiplômé? Il répond, dans un français impeccable: «Quel est donc ce grand crime?», «Quels sont exactement tous ces grands méfaits que j’ai commis?» ou «Je ne peux qu’être songeur».

Pour un peu, il nous improviserait des alexandrins. Lui, cet habitué du grand oral, sait varier ses modes d’expression. Selon les publics, il balance du vulgaire, du bullshit ou du langage fleuri, pour mieux garantir avec aplomb la «cohérence» de ses propos.

Sur le plateau de BFMTV, le voici qui disserte avec élégance –magnifique contrepoint au «cours» de l’EM Lyon, où il pondit des petites phrases merdiques avec précision. Faire de la politique suppose d’être un caméléon.

Sa stratégie est simple: occuper l’espace médiatique, dénoncer les médias et parler ainsi à son électorat, les 75% qui l’ont porté à la tête du parti.

Le voici, cauteleux, qui énonce des «Je vais vous répondre» ou, mieux encore, «Vous permettez que je vous réponde?», sous-entendant ainsi, ironique, que les journalistes musèlent sa parole.

Il est la droite, la France, les classes moyennes, le métro à six heures du soir, la ruralité, tous ces privés de parole. Brusquement, Ruth Elkrief s’entend répondre: «Merci de votre honnêteté». Comme pour mieux souligner la rareté de cette honnêteté dans le «cirque médiatique». Tous pourris, les merdias.

Il se défend d’avoir Donald Trump comme modèle, sans doute est-ce là une pudeur dont il se débarrassera lorsque Trump sera réélu.

Le pari d'une droite non modérée

Stratège ou simplement lucide, il a fait le deuil de la droite juppéiste, qu’il considère par trop Macron-compatible. Peut-être même se réjouit-il de ces défections qui s'accumulent dans l’aile modérée du parti. Il parle d’Alain Juppé, cette «grande figure», au passé: «Il a vécu et…». On ne saurait être plus expéditif.

Le cœur de son électorat est ailleurs. Il parle à ceux qui ont cru dur comme fer au complot médiatico-politique contre François Fillon, s’indignant du «deux poids, deux mesures». Un noyau dur, socle d’une recomposition de la droite, avec des débris du Front national si possible, indispensable pour une éventuelle conquête du pouvoir.

Face aux journalistes dont il a «sous-estimé la violence» (ah ah ah, excusez-moi, je ris, c’est nerveux), il se pose en successeur de Sarkozy qui les a «affrontés» et de Fillon, qui les a «subis». Les pauvres chéris. «Rien ne me serait épargné», chougne-t-il. «Je connais le prix à payer», geint-il. «On apprend d’une épreuve»: c’est saint Laurent prenant son pied au barbecue.

Détail du Martyre de saint Laurent de Titien (1557) | Via Wikimedia Commons

«Et Laurent dit à Valérien; “Sache, malheureux, que ces charbons m'apportent la fraîcheur, et à toi le feu éternel!” Puis, s'adressant à Décius, le visage joyeux: “Eh bien, tu m'as suffisamment rôti d'un côté, retourne-moi de l'autre côté, après quoi je serai à point!”» (Extrait de La Légende dorée)

Les électeurs vomiront les tièdes

En fait, Laurent Wauquiez parle sciemment au cœur de son électorat, amer encore d’une élection imperdable et perdue. Pour l'avenir, il fait le pari d’un match à trois: Insoumis, En Marche, Les Républicains. Pourquoi s’emmerder avec les tièdes?

C’est ainsi qu’il faut entendre sa «détermination», son «honnêteté», sa manière de répéter qu’il n’a «pas de double discours», sa volonté de diriger une droite «énergique», qui ne «s'excuse pas», puis de s’enorgueillir, plusieurs fois, de sa parole «libre», peut-être «trop claire, trop libre». Il assume, revendique un discours clivant; là encore, Nicolas Sarkozy lui a beaucoup appris.

Le voici en porte-parole des classes moyennes, s’en prenant au «mépris» ou à l’«arrogance» d’Emmanuel Macron, citant les «alcooliques» et les «illettrées», les vieux «privilégiés», ceux qui «ne sont rien» et même la pêche aux Comoriens. Il ose tout, car il est loin d’être con.

En une petite demi-heure, et Ruth Elkrief n’y pouvait rien, Laurent Wauquiez a déroulé un impeccable argumentaire, parlant à ses seuls électeurs –son unique obsession du moment–, ravi du bon tour qu'il vient de jouer à la sphère médiatique, trop préoccupée de l'instant pour analyser l'homme et ses mots.

Chez Laurent Wauquiez, tout est calculé, mais à un tel niveau d'excellence que le calcul lui est devenu instinctif. Après cette séquence, ceux qui ne l’aimaient pas le détesteront davantage. Mais il s’en fout, et il est difficile de lui donner tort.

Frédéric Morteau Journaliste

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