Histoire / Monde

Les liens entre l'extrême droite française et le Liban

Temps de lecture : 9 min

Qui dit Liban, dit pont entre Orient et Occident, une histoire compliquée, une guerre civile, de la bouffe divine, une situation régionale à risque, des concessions intercommunautaires… Mais aussi des relations anciennes avec la politique française, dont le Front national.

Marine Le Pen et Gilbert Collard en discussion avec le patriarche maronite d'Antioche et de tout l'Orient, Mar Bechara Boutros al-Rai; à l'occasion de son voyage au Liban lors de la campagne présidentielle de 2017. |
Joseph Eid / AFP
Marine Le Pen et Gilbert Collard en discussion avec le patriarche maronite d'Antioche et de tout l'Orient, Mar Bechara Boutros al-Rai; à l'occasion de son voyage au Liban lors de la campagne présidentielle de 2017. | Joseph Eid / AFP

Du 19 et 21 février 2017, Marine Le Pen était au Liban, cherchant à prouver sa carrure internationale quelques mois avant l’élection présidentielle qui porta Emmanuel Macron au pouvoir. Ce que retiendront majoritairement les Français de cette visite, c’est la polémique autour de l’annulation de son entretien avec le grand mufti du Liban, parce qu’elle a refusé de mettre le voile, puis l’accueil glacial du Premier ministre du pays, Saad Hariri.

«Le lien du sang versé»

Mais ce que les Français retiendront moins, c’est comment Marine Le Pen s’est attachée à rappeler les liens entre le Liban et son parti, «son héritage». Lors d’un dîner à Byblos (au nord de Beyrouth), elle expliquait à quel point du pays du Cèdre, elle a «tant entendu parler dans [sa] famille, évidemment par [son] père».

«Il n’y a pas de lien plus fort que le lien du sang versé. Nous avons ce lien, ce lien du sang versé ensemble. Ce lien-là est indissoluble», ajoutait-elle alors.

Ce lien du sang vient évidemment des combats de la guerre civile libanaise (1975-1990) où plusieurs membres du FN se sont battus aux côtés des milices chrétiennes. On peut notamment citer Thibaut de la Tocnaye, conseiller régional de la région PACA (qui n’a d’ailleurs pas donné suite à nos demandes d’interview). D’après un article de Benjamin Barthe, correspondant du Monde, il aurait combattu dans la vallée du Chouf, contre les Druzes, entre 1983 et 1984.

Le journaliste ajoute dans l’article que cet engagement lui permet aujourd’hui d’avoir des contacts au sein des Kataëb, l’une des formations de la droite chrétienne, qui fournissait d’ailleurs le gros du contingent des milices chrétiennes pendant la guerre. L’une des personnes à leur tête était Samir Geagea. Il est le seul chef de guerre jugé et ayant fait de la prison après la guerre civile. Le Libanais a d’ailleurs été défendu par Wallerand de Saint-Just lors de son procès en 1995. Devenu chef du parti des Forces Libanaises depuis sa sortie de prison en 2005, Samir Geagea a rencontré Marine Le Pen lors de son voyage.

«D’un côté comme de l’autre, le FN a toujours eu une très bonne position vis-à-vis du Liban, explique l’avocat Elie Hatem. Ils ont toujours soutenu le pays pendant la guerre.» Pour autant, ce proche du clan Le Pen concède:

«Il y a malheureusement plusieurs courants au sein du Front national. Certains ont soutenu le groupe des forces libanaises [soit des milices chrétiennes, ndlr]. Je parle de Bernard Antony à l’époque (membre du parti jusqu’en 2008), de Wallerand de Saint-Just qui a été jusqu’à défendre Samir Geagea… Mais il y a aussi le courant de Marine, de son père, qui ont beaucoup plus connaissances sur le Liban et n’ont pas voulu défendre un groupe contre l’autre.»

Pourtant, il semble que Marine Le Pen ait bien cherché à revendiquer sa filiation auprès de ces deux courants avec sa déclaration à Byblos.

Autour du père…

«Nous avons une tendresse particulière pour le Liban, et c’est réciproque, je pense», confiait au Monde Jean-Marie Le Pen, à l’occasion du voyage de sa fille, l’année dernière. Il évoquait d’ailleurs des «parallélismes idéologiques et politiques» avec les chrétiens libanais. Ce dernier connaît plutôt bien leurs responsables politiques des années 1990. Lors de l’exil du général Michel Aoun, il le rencontre à plusieurs reprises. Lors d’une visite de Michel Aoun chez le fondateur du Front national, l’actuel président libanais s’amusait d’être désigné comme le «Jean-Marie Le Pen du Liban».

Le fondateur du FN recevait également Raymond Eddé, l’un des chefs du Bloc National. «Il était très ami avec Jean-Marie», affirme Elie Hatem. Hatem, qui connaît le clan Le Pen depuis ses 19 ans, est d’ailleurs un sacré personnage. Au téléphone, il se montre très avenant et blagueur. En 2014, Street Press le désignait comme «le descendant d’une belle lignée d’aristocrates libanais de confession maronite parmi lesquels Cheikh Eid Hatem, nommé gouverneur du Liban par Louis-Napoléon Bonaparte en 1861.» Il était également proche de l’ancien secrétaire général des Nations Unies, Boutros Boutros-Ghali, mais aussi de plusieurs chefs d’état, notamment à Chypre et au Liban, raconte-t-il.

En 2014, Eli Hathem se présente aux municipales dans le 4ème arrondissement de Paris, sous l’étiquette du mouvement Bleu Marine. Ce membre de l’Action française (association nationaliste et royaliste) se représente en 2017, mais cette fois pour les législatives avec Civitas, dans le Var. Adepte de Charles Maurras, le Franco-Libanais se considère comme un «électron libre», sans affiliation à aucun parti politique. Aujourd’hui, il partage son image de la France:

«La France a une histoire très ancienne, une culture, et cette exception française doit être défendue, comme moi je défends les pays africains contre l’émergence de l’occidentalisation […] Il y a une autre chose fondamentale qui fait partie de la culture, c’est le phénomène religieux. Et c’est pour ça que je suis pour la catholicité de la France, pour qu’il y ait un État, et ça dépend de la forme qu’il prendra, qui soit essentiellement catholique, parce que la France l’a toujours été. Quand vous allez à l’étranger, que ce soit en Grèce ou en Russie, la première des choses qu’on vous dit c’est “la France, c’est le pays catholique par excellence”. C’est un peu le pays chef de file du monde politique catholique. Les Français ne sont pas conscients de cet élément-là, ce qui fait que la France a perdu sa place de cheffe de file du monde catholique. Aujourd’hui, il y a un monde orthodoxe, un monde anglo-saxon, un monde chiite et ce qui manque, c’est ce leadership du monde catholique. C’est pour ça que je milite pour une France française chrétienne, catholique, sans pour autant faire du prosélytisme. C’est simplement une identité nationale. Elle fait partie du ciment culturel, c’est pour cela que j’ai épousé les principes de Civitas lors de cette campagne [de 2017, ndlr].»

Bon, pour ce qui est du Liban, Elie Hatem concède son «exception» et un besoin d’harmonie entre les communautés. D’ailleurs, il affirme aussi la place historique spécifique des maronites lorsqu’on lui demande son rapport entre sa double culture française et libanaise: «Les maronites se sentent français depuis que Saint-Louis les a déclaré comme tels.» Donc depuis le XIIIè siècle.

Elie Hatem est intéressant, car c’est le pont entre le président Aoun et le Front national. Bien qu’aujourd’hui publiquement engagé sur des listes électorales en France, l’avocat s’est investi dans les années 1990 pour la libération du Liban de l’emprise de la Syrie, notamment au début du Rassemblement pour le Liban (RPL) qui deviendra le Courant patriotique, fondé par Aoun à Paris, alors qu’il était en exil. Des années plus tard, c’est lui aussi qui serait à l’origine du rapprochement du général Aoun avec le Hezbollah, suite à une visite au Liban en compagnie de Boutros Ghali. Et il n’aurait pas été le seul à pousser en ce sens, notamment au Front national: «Il y a moi, Marine, Frédéric Chatillon, Serge Ayoub, Édouard Ferrand… Marine est prédisposée depuis toujours. Elle est plus équilibrée que son père, dans le sens où elle est pour l’équilibre intercommunautaire mais aussi celui des forces de la région.»

Une influence antisioniste et pro-Hezbollah?

Pour l’anecdote, lors du voyage de février 2017, Elie Hatem aurait d’abord proposé à Marine Le Pen de passer par Chypre, la Turquie, le Liban et la Syrie. Cependant, la candidate n’aurait pas souhaité choquer l’opinion publique. Elle aurait aussi refusé de rencontrer des députés du Hezbollah au Liban.

«Elle a eu peur. Vous savez ce qu’on dit dans l’opinion publique occidentale. Cela aurait été mal interprété. Elle a préféré ne pas lancer une polémique», justifie Elie Hatem.

Sur la question du Hezbollah, on arrive ici dans une autre sphère proche du Front national. Frédéric Chatillon a appartenu au GUD (Groupe union défense), connu pour être un groupe étudiant violent d’extrême-droite. Il a aussi été mis en examen, en 2017, pour deux affaires concernant le financement des campagnes électorales du FN.

Proche de Marine Le Pen, il l’est également d’Alain Soral et de Dieudonné. Dans le livre de Robin d’Angelo et Mathieu Molard, intitulé Le système Soral. Enquête sur un facho business, aux éditions Calmann-Lévy, on apprend que Frédéric Chatillon se rendait souvent au QG de Dieudonné: le théâtre de la Main d’Or, à Paris. Mais on dit aussi que le militant de longue date a ses entrées en Syrie et au Liban.

C’est d’ailleurs là-bas qu’il emmène Alain Soral et Dieudonné en 2006. D’après le spécialiste de l'extrême-droite Jen-Yves Camus, il les aurait d’ailleurs fait rencontrer Emile Lahoud, président du Liban à l’époque, mais également le général Aoun, et des membres du Hezbollah.

Contacté sur les réseaux sociaux, «FC» a refusé notre demande d’interview. Du côté d’Alain Soral, pas de réponse. Du côté de Dieudonné, le community manager de sa page Facebook confirme le rôle de Frédéric Chatillon dans ce voyage: «En effet, certaines personnes l’aspirent vers des projets. Dieudonné reste ouvert à tous et ne se rend pas compte qu’il est utilisé. Ici, nous l’équipe, nous contrebalançons et maintenons l’univers artistique uniquement. Dieudonné restera un éternel curieux.»

Or, si les deux compères se sont rendus au Liban en 2006, c’est au lendemain de la guerre entre le Liban et Israël, où justement le Hezbollah a repoussé Tsahal, l’armée de l’État hébreux. S’y sont également rendus avec eux Thierry Meyssan, président du Réseau Voltaire et actuellement résident en Syrie, à Damas, mais aussi Marc George, ancien du FN, cofondateur du site Egalité et Réconciliation avec Soral. Ce dernier n’a pas non plus souhaité nous accorder une interview.

Mais revenons à la question de l’antisionisme, qui semble justement réunir une partie des protagonistes, notamment des personnes épinglées pour propos antisémites (le cas de Dieudonné, Chatillon, Soral, une partie du FN…).

À la page 22 du livre de Robin D’Angelo et Mathieu Molard, les auteurs rapportent une confrontation entre Dieudonné, Soral et des militants antifascistes. C’était le 31 mai 2009, alors que les premiers tractaient pour la liste antisioniste lors les élections européennes. Parmi les personnes présentes, on compte Marc George, et Yahia Gouasmi, décrit dans le livre comme étant un «sexagénaire pro-Hezbollah», mais surtout fondateur du Parti antisioniste.

Aurait-il lui aussi des liens avec certaines personnes «antisionistes» proche du FN? Aurait-il pu participer d’une quelconque manière au voyage de Soral et Dieudonné en 2006? Après une demande d’interview, un membre du Parti antisioniste assure par téléphone que Yahia Gouasmi ne connait pas Frédéric Chatillon. Visiblement agacé par ces questions, cette personne a demandé d’envoyer les questions par mail. Deux jours après, on nous répond par mail que «l’équipe du parti antisioniste n’a rien à déclarer.»

Pour autant, on sait que le fondateur du parti antisioniste a embauché… Elie Hatem pour une affaire, «celle de l’article de Charlie Hebdo avec un dessin du prophète» [publié en janvier 2015, ndlr].

«Il est entré en contact avec moi parce qu’il voyait mes articles. C’était plus professionnel que politique», ajoute l’avocat. Bien que la relation soit professionnelle, Elie Hatem concède que l’antisionisme de son client d’alors l’intéresse.

«Le sionisme a détruit, a été manipulé, ose-t-il. Et comme vous le savez, ce n’est pas un courant créé au départ par les Juifs, mais par des chrétiens qui ont instrumentalisé cette idée pour l’imposer par l’intermédiaire de certains ashkénazes et tirer profit de l’instabilité des communautés juives de l’Europe de l’Est pour lancer petit à petit l’OSM, l’organisation sioniste mondiale. Et ainsi, éviter l’assimilation et l’intégration de ces Juifs... Ils ont instrumentalisé une religion à des fins politiques, et c’est pour cela qu’après de nombreuses lectures, je suis contre cette instrumentalisation, contre le sionisme et l’islam politique.»

Si des liens existent, au Liban, l’appétence pour le FN «ne va pas au-delà d’un petit cercle de chrétiens de droite ultra», estime le journaliste Benjamin Barthe.

Concernant ces courants d’extrême droite, s'il existe des ponts, ces différents cercles sont aussi compliqués à totalement cerner que la politique au Liban. Comme nous le rappelle Benjamin Barthe, «le Liban a une place à part pour tous les partis. Le pays reste la porte d’entrée sur l’Orient, un laboratoire de cohabitation entre chrétiens et musulmans, entre autres.. C’est aussi un terrain de levée de fond possible. Tous les politiques français ont ou ont eu un grand ami et mécène libanais : Hollande et Sehnaoui (l'associé de Julie Gayet), Fillon et Makhzoumi ou encore Robert Bourgi, qui lui a récemment taillé un costume...»

Roxanne d'Arco Journaliste

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