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Les États-Unis sont déjà en guerre avec la Corée du Nord (mais «presque» personne ne le sait)

Temps de lecture : 8 min

Les agences de renseignement de tout le pays planchent très activement sur la Corée du Nord, dans l'optique éventuelle d'une frappe cybernétique.

Les espions américains sont (massivement) de sortie. | bosmanerwin via Pixabay License by

Alors qu’une frappe «préventive» contre la Corée du Nord est en discussion à Washington, l’attention de l’opinion publique se concentre sur la possibilité d’une attaque conventionnelle des troupes américaines contre Pyongyang.

Moins remarquée, mais sans doute plus parlante, la quête de sources de renseignement sur la Corée du Nord s’est littéralement emballée depuis plusieurs mois. Six sources différentes familières des méthodes américaines évoquent des efforts sans précédent au sein des agences d’espionnage et de guerre électronique.

«Le premier tir sera cybernétique»

La première frappe contre le régime nord-coréen pourrait bien être numérique plutôt que physique, selon deux anciens responsables des services de renseignement au courant des préparatifs.

«Le premier tir sera cybernétique», affirme même un ancien responsable du renseignement.

Alors que le dirigeant nord-coréen Kim Jong-Un se vante des progrès de son pays en matière de développement de missiles balistiques, voilà plus de six mois que le gouvernement américain jette, dans le plus grand secret, les bases d’attaques électroniques contre la Corée du Nord; depuis la Corée du Sud et le Japon, notamment. Il faut, pour cela, poser de très nombreux câbles à fibre optique dans la région, mais également mettre en place des stations d'écoutes et de collecte depuis lesquels des pirates informatiques pourraient accéder à un internet nord-coréen qui est, pour l’essentiel, un réseau fermé.

Mais ces préparatifs en vue d’une cyber-attaque sont le reflet d’un plan plus vaste: les espions américains sont à la manœuvre et ce sont eux qui se voient attribuer des milliards de dollars pour développer des infrastructures et recruter du personnel formé pour faire tomber Pyongyang. C’est en tous cas ce qu’ont affirmé à Foreign Policy de nombreux anciens et actuels officiers de renseignements.

«L’attention, en matière technologique, a clairement basculé», affirme un ancien représentant du renseignement spécialiste de ces questions.

On assiste à une bascule qui se chiffre en milliards de dollars, attribués désormais aux secteurs de l’interception de données, de l’imagerie aérienne et satellitaire et d’autres méthodes techniques toutes braquées vers Pyongyang.

Des analystes régionaux sont également redéployés. «Si vous êtes un analyste de l’Afrique, vous êtes mal», poursuit cet ancien analyste.

Le gouvernement américain souhaite «placer l’élite de l’élite dans la péninsule»

Les préparatifs, à en croire certaines sources, comprennent également les travaux d’analystes militaires du renseignement réservistes, rappelés pour travailler sur la Corée du Nord. Des sociétés sous contrat avec l’armée et le renseignement ont, ces derniers mois, posté un certain nombre d’annonces d’emploi, à la recherche d'analystes parlant le coréen, mais également de personnes capables d’identifier et de recruter des sources.

En novembre 2017, des rumeurs ont commencé à se répandre dans les couloirs de Langley, en Virginie, le quartier général de la CIA: l’agence allait recruter massivement des analystes de toutes les disciplines pour travailler dans un Centre de la mission Corée flambant neuf, fondé en mai 2017, symbole du sérieux avec lequel l’action militaire est envisagée, comme l’a rapporté à Foreign Policy un ancien responsable du renseignement. Le directeur de la CIA, Mike Pompeo, a publiquement confirmé que l'agence y affecte des employés.

«L’administration a fait de la Corée du Nord une de ses priorités et la CIA a fondé son Centre de la mission Corée pour y atteler toutes les ressources, les compétences et les autorités de l’Agence afin de parer à la menace posée par Kim Jong-Un et son régime», a affirmé dans un e-mail Jonathan Liu, le porte-parole de la CIA. Nous déployons nos ressources de la manière la plus appropriée pour relever les défis les plus pressants.»

Selon une autre source, l’Agence de renseignement de la Défense (DIA) a été un peu prise au dépourvu par ce déploiement soudain de ressources vers la péninsule coréenne. Certains experts qui travaillent dans des domaines tels que le contre-terrorisme et la lutte contre les narcotrafiquants se voient soudain confer de nouvelles missions où craignent de l’être, comme nous l’a confirmé une autre source. Le Service clandestin de la Défense (DCS), une des branches de la DIA consacrée à l’espionnage, a considérablement augmenté sa présence dans la région. Le gouvernement souhaite «placer l’élite de l’élite dans la péninsule pour collecter des renseignements et y répondre», nous a également déclaré un ancien responsable du renseignement militaire.

«Faire en sorte d’éviter une guerre... ou de la gagner»

Concentrer ses efforts sur des régions hautement prioritaires pour appuyer l’armée, c’est la raison d’être de la DIA, a déclaré un des portes paroles de l’agence, James Kudla.

«La DIA a le rôle unique d’assurer les combattants, les analystes militaires et les décideurs politique de disposer de la meilleure connaissance possible de l’appareil militaire ennemi et de son environnement opérationnel afin de faire en sorte d’éviter une guerre –ou de la gagner», a-t-il écrit dans un email adressé à Foreign Policy.

Ces mouvements dans le monde du renseignement sont le reflet des préparatifs militaires actuels en vue d’une possible intervention contre la Corée du Nord. Mais dans ce grand chambardement de ressources de renseignements, de très nombreux spécialistes, anciens et actuels personnels des agences, craignent que cette concentration de l’attention sur la Corée du Nord se fasse au détriment d’autres points chauds, comme la Syrie ou l’Iran.

«Nous ne perdons jamais de vue l’obligation qui est la nôtre d’écarter les menaces qui pèsent sur les États-Unis, d’où qu’elles puissent venir à la surface du globe»

Jonathan Liu, porte-parole de la CIA

«Jusqu’à quel point tout cela ne nous affaiblit-il pas plus qu’autre chose?», se demande une source du renseignement militaire. Le budget de la Défense voté par le Congrès ne correspond finalement pas aux régions pour lesquelles les États-Unis dépensent le plus d’argent, et les ressources ne sont pas aussi illimitées qu’on veut bien le dire: «Nous avons ce que nous avons, pas plus.»

La CIA déclare pour sa part que les inquiétudes concernant les ressources sont sans fondement:

«La CIA a l’habitude de s’attaquer à plusieurs cibles prioritaires en même temps et à faire preuve d’agressivité dans l’exécution de ses missions. Nous ne perdons jamais de vue l’obligation qui est la nôtre d’écarter les menaces qui pèsent sur les États-Unis, d’où qu’elles puissent venir à la surface du globe», écrit Liu, porte-parole de l’Agence.

Joseph DeTrani, ancien directeur adjoint du renseignement national et chef de mission pour la Corée du Nord, affirme quant à lui que l'attention que porte la communauté du renseignement à l'égard de la Corée du Nord a diminué au fil des ans. «Je pense que nous étions bien plus mobilisés en 1999, lorsque nous avons découvert qu’il avaient lancé leur programme d'enrichissement de l'uranium», dit-il.

Au cas où la diplomatie échouerait...

En 2017, la Corée du Nord a enregistré de rapides progrès dans la mise au point de missiles perfectionnés et effectué plus d'une vingtaine d'essais, qui n'ont pas tous été couronnés de succès. Selon DeTrani, Kim Jong-Un en fait des tonnes en matière d'essais de missiles. «Les Nord-Coréens veulent que nous sachions qu'ils disposent de missiles balistiques et de l’armée nucléaire», ajoute-t-il.

M. DeTrani, qui fut l’envoyé spécial des États-Unis aux fameux pourparlers à six autour de la Corée du Nord de 2003 à 2006, déclare pour finir que l'administration de Donald Trump a clairement fait du régime coréen et de son programme nucléaire «une priorité numéro un».

Le cabinet du directeur du renseignement national a confirmé que l’attention s’était renforcée sur la Corée du Nord mais s’est refusé à tout autre commentaire. Un peu plus tôt en février 2018, le cabinet a publié une annonce d’emploi de directeur pour la Corée dont le rôle serait de «superviser et encadrer les efforts visant à assurer la collecte, l’analyse les opérations de renseignements et les manques de ressources» dans la région.

«Face à un tel défi, et en raison de la priorité politique du sujet, la communauté du renseignement a, depuis des années, priorisé et concentré ses ressources en direction de la Corée du Nord», poursuit-il. «Nous continuons d’ajuster nos ressources attribuées à la Corée dès la que situation le permet.»

La CIA s’est montrée particulièrement loquace sur la concentration de ses moyens en Corée du Nord. En janvier, Pompeo a déclaré publiquement lors d’un événement organisé par l’American enterprise institute de Washington que le fait de soutenir «la campagne de pression» sur la Corée du Nord «était exactement le genre de missions pour lesquelles la CIA était conçue».

Si Pompeo n’est pas rentré dans le détail de ses missions en Asie, il a également fait remarquer que la CIA aidait à l’application des sanctions visant à exercer une pression économique sur Pyongyang et «travaillait à préparer une série d’options» au cas où la diplomatie échouerait.

Guerre du bitcoin

Selon un ancien de la maison contacté par Foreign Policy, une de ces options pourrait consister à cibler l’usage massif, par la Corée du Nord, de cryptomonnaies. «La CIA a désormais d’excellentes raisons de pirater bitcoin», a t-il ajouté.

Cette source considère qu’une attaque massive contre le bitcoin pourrait en quelque sorte servir de «tir d’avertissement».

Le commandement américain de guerre électronique, qui est chargé de conduire toutes les offensives digitales, a refusé de commenter un tel plan, ni aucune autre option possible.

La Corée du Nord s’appuie, entre autres choses, sur les cryptomonnaies pour échapper aux sanctions internationales et Pyongyang a récemment attaqué les échanges en bitcoin de son voisin du sud, à en croire Priscilla Moruichi, qui jusqu’à l’an dernier dirigeait le bureau des menaces cybernétiques en Asie et dans le Pacifique au sein de l’Agence de sécurité nationale (NSA).

Moruichi, qui travaille désormais pour Recorded Future, une entreprise privée spécialisée dans le renseignement, déclare avoir été en mesure d’identifier plusieurs opérations spécifiques de vol de bitcoins et d’autres monnaies digitales. Mais comme toutes les entreprises ne communiquent pas nécessairement sur les vols dont elles sont victimes, il est compliqué d’identifier la source de toutes les attaques.

«Il est même difficile de déterminer combien la Corée du Nord détient de bitcoins à un instant T», dit-elle.

Mais à partir de ces vols identifiés par Moriuchi, on estime que la Corée du Nord aurait pu gagner entre 15 et 200 millions de dollars (un écart lié à la hausse du cours du bitcoin et donc au moment où l’argent a été effectivement encaissé).

«Il est évident que la Corée du Nord esquive les sanctions, dit-elle. Le bitcoin pourrait être une grande source de revenus –mais nous ne savons pas quand ils les encaissent.»

Moriuchi dit que le piratage de la réserve de cryptomonnaies ou que les opérations de renseignement autour de cette monnaie pourraient s’avérer compliqué, car il est difficile de pister les utilisateurs individuels ou de couper la longue route qui mène de la mine au blanchiment puis à l’encaissement des dividendes. Mais agiter la menace de s’en prendre à la cryptomonnaie pourrait constituer une option plus prometteuse que la rhétorique butée ou les frappes militaires.

Les États-Unis doivent trouver «différents leviers» pour contraindre la Corée du Nord, car les sanctions seules ne suffiront pas à empêcher Kim Jong-Un de développer de nouveaux missiles.

«Les cryptomonnaies pourraient nous donner un levier différent», conclut Moriuchi.

Jenna McLaughlin Journaliste spécialiste de renseignement

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