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En Afrique du Sud, la ville du Cap est terrifiée à l'approche du «jour zéro»

Temps de lecture : 7 min

L'eau manque cruellement dans la deuxième plus grande ville d’Afrique du Sud et les rationnements ne suffisent plus.

Jour zéro. | Matt Lamers via Unsplash License by
Jour zéro. | Matt Lamers via Unsplash License by

Le Cap, Afrique du Sud. Quatre millions d’habitants. La population a entrepris de faire des réserves d’eau en bouteille et les files d’attente aux sources naturelles commencent à s’allonger. Les robinets du Cap, destination touristique mondiale et deuxième plus grande ville d’Afrique du Sud, pourraient bientôt se retrouver à sec.

L'or bleu

Depuis trois ans, le pays fait face à une sécheresse sans précédent et le niveau d’eau des barrages ne cesse de baisser, un phénomène aggravé par des investissements dans de nouvelles infrastructures qui tardent à se concrétiser. Le «jour zéro», date à laquelle les autorités prévoient de couper l’approvisionnement municipal et de mettre en service 200 points de distribution de rations d’eau, est maintenant attendu pour juin, soit un mois après le début de la saison des pluies hivernales.

Cela ferait du Cap la deuxième grande ville du monde à se retrouver sans eau ces trois dernières années, après São Paulo: un sérieux avertissement pour les autres gouvernements –à l’ère du changement climatique– et un détonateur potentiel: troubles publics graves et apparition de maladies.

«La situation dans laquelle nous nous trouvons est bien plus grave que n’importe quel défi auquel une grande ville a dû faire face depuis la Seconde Guerre mondiale ou le 11-Septembre», écrivait Helen Zille, gouverneure de la province du Cap-Occidental, où se trouve la ville du Cap, dans une tribune en janvier annonçant que le jour zéro «relevait désormais du probable, et non plus du possible». La gestion de l’or bleu est assurée par le gouvernement aux niveaux national, provincial et local, et le parti d’Helen Zille a sa part de responsabilité dans la crise actuelle. Mais quelle part? Les débats font rage.

La municipalité encourage ses habitants à prendre des douches de moins d’une minute

Alors que la ville s’efforce désespérément d’allonger ses réserves autant que possible, le 1er février, la ration d’eau par jour a été drastiquement réduite à treize gallons (environ 50 litres) par personne, et les gaspilleurs risquent de lourdes amendes. Il est désormais illégal d’arroser son jardin ou de laver sa voiture avec de l’eau de la ville, et la municipalité encourage ses habitants à prendre des douches de moins d’une minute et à limiter leur usage de la chasse d’eau.

«C’est la seule solution pour éviter le jour zéro», déclare Ian Neilson, adjoint au maire du Cap, chargé de coordonner les actions de la ville en réponse à la sécheresse.

Selon les autorités, le 29 janvier dernier, à peine plus de la moitié des habitants de la ville avaient atteint l’objectif de vingt-trois gallons (environ 90 litres) par personne et par jour qui avait été fixé antérieurement. Dans une ville marquée par des inégalités de revenus extrêmes et où un quart de la population vit dans des townships mal desservis, les habitudes de consommation d’eau sont fortement biaisées: l’année dernière, les lotissements sauvages pauvres en périphérie de la ville représentaient moins de 4% de la consommation d’eau du Cap, tandis que les banlieues aisées, avec leurs jardins et leurs piscines, en utilisaient près de 65%.

Des grandes sécheresses tous les 300 ans

D’après Piotr Wolski, climatologue à l’université du Cap, les grandes sécheresses comme celle que le pays connaît actuellement frappent tous les 300 ans environ. Mais les registres pluviométriques montrent que, depuis un siècle, le climat dans la région est de plus en plus chaud et sec, une tendance dont les modèles climatiques prévoient qu’elle se prolongera pendant les prochaines décennies.

À mesure que la population urbaine augmente et que les précipitations deviennent moins prévisibles, d’autres grandes villes font aujourd’hui face à des menaces similaires. En 2015, une sécheresse provoquée par le phénomène météorologique El Niño a entraîné de graves troubles civils à São Paulo, la ville la plus peuplée du Brésil, où certaines zones se sont soudain retrouvées privées d’eau pendant plusieurs jours. La ville de Melbourne, en Australie, a d’ores et déjà fixé des objectifs d’économies à titre préventif, afin d’éviter un dépassement de la capacité de l’usine de dessalement construite lors de la sécheresse des années 2000.

Coût économique et environnemental

Au problème de faible pluviosité dont souffre Le Cap vient s’ajouter une bataille politique sur la gestion de l’eau, opposant d’une part la ville et la province, toutes deux aux mains du parti d’opposition Alliance démocratique, et d’autre part le gouvernement national, dirigé par le Congrès national africain (ANC). La ville s’approvisionne en eau auprès du Bureau national des eaux et forêts, et partage les ressources annuelles allouées avec d’autres municipalités locales et le secteur agricole.

Ce dernier est un acteur commercial d’importance qui consomme généralement 30% des ressources totales allouées; mais la semaine dernière, il a commencé à faire don de milliards de litres d’eau à la ville afin de repousser l’arrivée du jour zéro. Et tandis que la crise s’aggrave, les deux parties ne cessent de se reprocher une planification insuffisante.

«La ville n’a pas pour mandat d’investir dans de nouveaux barrages», explique Jodi Allemeier, responsable de programme au Western Cape Economic Development Partnership, une institution faisant office de médiateur entre le secteur privé et les différentes sphères du gouvernement. «Mais en faisant une interprétation plus large de ses missions, la ville aurait pu offrir une résistance beaucoup plus solide.»

La ville aurait pu, par exemple, se prévaloir de réglementations d’urbanisme pour rendre obligatoires l’installation de citernes d’eau pluviale et le traitement des effluents sur place dans les dizaines de nouveaux lotissements approuvés au Cap.

«S’appuyer uniquement sur de grands barrages pour faire des réserves d’eau est un vieux paradigme. Les villes menacées de sécheresse doivent s’orienter vers un accès décentralisé à l’eau», ajoute Jodi Allemeier.

Alors que l’échéance du jour zéro approche à grands pas, la ville a opté pour une solution de dépannage plus immédiate: le forage de puits d’urgence afin d’exploiter un aquifère plus vaste sous la ville et la construction de quatre usines de dessalement le long de la côte. Cela devrait permettre de fournir suffisamment d’eau fraîche pour retarder l’arrêt de l’approvisionnement municipal, sans pour autant l’éviter. Néanmoins, la question du coût économique et environnemental à long terme de ces interventions reste en suspens.

«La situation est terrifiante»

En attendant, les habitants auxquels on a demandé de vivre avec un sixième du volume d’eau moyen utilisé par un Américain s’efforcent de trouver de nouveaux moyens de réduire leur consommation afin de s’adapter à ce que les autorités appellent «la nouvelle norme».

«Je tire la chasse d’eau une fois par jour et je me douche une fois par semaine», raconte Razia Blanchard, 66 ans, après avoir fait la queue pendant deux heures pour récolter de l’eau à une source naturelle en contrebas de la montagne de la Table: «Que puis-je faire de plus? La situation est terrifiante.»

Dans les magasins, les stocks de récipients en plastique s’amenuisent alors que la population se prépare à de nouvelles restrictions. Le jour zéro (et cela pourrait se poursuivre pendant plusieurs mois... jusqu’à ce que les réserves soient reconstituées), la ration quotidienne prévue sera de seulement 6,5 gallons (environ 25 litres) par personne.

Chez Makro, une chaîne de supermarchés à prix discount, les clients remplissent leurs chariots de bouteilles d’eau aussi vite que les employés en apportent de nouvelles. La plupart des magasins ont d’ailleurs commencé à limiter les achats d’eau par personne afin d’éviter les conflits dans les rayons.

Des querelles aux sources ont amené la ville à reconvertir une piscine publique en point de distribution. Et l’armée se tient prête à maintenir l’ordre si le jour zéro arrivait.

Alors que les résidents se mettent à recycler les eaux usées dans les toilettes et les jardins, la santé publique est un autre sujet de préoccupation, et le spectre d’une défaillance du système d’assainissement plane sur la ville. WWF Afrique du Sud, une organisation de protection de l’environnement, a publié des lignes directrices pour le traitement et le stockage de l’eau. Depuis l’épidémie mortelle de listériose en janvier dernier, les autorités sont en état d’alerte. Wayne Smith, responsable de la médecine de catastrophe au ministère provincial de la santé, affirme que le choléra, la typhoïde et la dysenterie pourraient aisément se propager à la suite de perturbations de l’approvisionnement en eau.

D’après les autorités municipales, le jour zéro pourrait encore être évité si Le Cap réduisait sa consommation totale d’eau de 25% de plus. La consommation quotidienne est déjà passée de plus de 260 millions de gallons (environ un milliard de litres) à 142 millions (environ 560 millions de litres) en une année.

Mais pour de nombreux habitants des townships du Cap, où plus de 1,5 million de personnes vivent au niveau ou en-dessous du seuil de pauvreté, aller faire la queue aux robinets publics est déjà une pratique courante.

«À moins de vous réveiller tôt, vous devez faire la queue pendant deux heures», explique Aneliswa Biko, 23 ans, originaire d’un bidonville à l’abandon du nom de Sqalo.

Établi au cours de la dernière décennie, ce lotissement de quelque 5.000 baraquements n’a pas l’électricité. Il compte moins de trente robinets.

Kimon de Greef

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