Sciences / Monde

Le «Vocal Fry», cet effet de voix que l'on reproche aux jeunes Américaines

Temps de lecture : 5 min

Katy Perry, Britney Spears ou les sœurs Kardashian utilisent toutes le «Vocal Fry», une manière de parler consistant à faire grésiller sa voix dans les graves, devenue tendance outre-Atlantique.

Kim Kardashian, adepte du «Vocal Fry», le 13 juin 2017 à New York (États-Unis) | Dia Dipasupil / Getty Images / AFP
Kim Kardashian, adepte du «Vocal Fry», le 13 juin 2017 à New York (États-Unis) | Dia Dipasupil / Getty Images / AFP

Certains le comparent au bruit d’une porte qui grince, d’autres à celui d’une huile qui crépite ou au croassement d’un crapaud: on ne manque pas d’images pour qualifier le «Vocal Fry» («friture vocale», en français).

Techniquement, il s’agit de la tessiture obtenue lorsqu’on comprime ses cordes vocales pour parler deux octaves au-dessous de sa fréquence normale.

Bien connue des linguistes, cette «laryngalisation» est pratiquée dans de nombreuses langues, dont le danois ou le vietnamien.

C’est pourtant bien loin des contrées asiatiques que le «Vocal Fry» a commencé à faire parler de lui. Phénomène de société aux États-Unis, il est abondamment caricaturé sur le net et la presse en a fait ses choux gras.

Atout ou handicap?

Si outre-Atlantique le «Vocal Fry» a toujours existé –l’actrice Mae West, sex-symbol des années 1930 en fit sa marque de fabrique–, il connaît aujourd’hui un essor sans précédent.

D’après Ikuko Patricia Yuasa, sociolinguiste à l'université de Berkeley, cette façon de parler serait pour les femmes une manière de s’affirmer davantage, notamment dans le cadre professionnel. Grâce à cette inflexion vocale, elles passeraient pour «plus ambitieuses et sûre d’elles-mêmes». Pratiqué dans un contexte plus informel, il donnerait un petit côté nonchalant et cool.

Le «Vocal Fry» se serait d’abord popularisé, à la fin des années 1990, dans le monde de l’entreprise. Il était alors en vogue parmi les «Wall Street women», ces femmes d’affaires jouant pour la première fois sur un pied d’égalité avec leurs collègues masculins.

Les femmes ont naturellement une voix un peu plus aiguë (200 hertz, contre 100 en moyenne chez les hommes). En abaissant leur timbre, elles chercheraient, d’après Ikuko Patricia Yuasa, à sonner plus masculin. Une technique qui se serait avérée payante dans un marché du travail où l’écart salarial entre hommes et femmes était la norme.

Tous les spécialistes ne sont pourtant pas de cet avis. Une étude réalisée par l'université Duke (Caroline du Nord) a montré que dans un contexte de recrutement, le «Vocal Fry» était sérieusement dommageable.

Pour les besoins de l’expérimentation, les chercheurs ont fait enregistrer la phrase: «Merci de considérer ma candidature» à plusieurs individus, de sexe et de tonalités vocales différentes. Résultat: les personnes utilisant le «Vocal Fry» ont toutes été jugées «moins compétentes, moins dignes de confiance et moins instruites».

Virulence des réactions d’auditeurs

Stigmatisées, les femmes à la voix grésillante? Pour les journalistes de la National Public Radio (NPR), principal réseau de radiodiffusion public aux États-Unis, cela ne fait aucun doute.

La productrice Stephanie Froo se souvient de cet auditeur qui reprochait à sa voix d’avoir «le même son que fait sa voiture en roulant sur le gravier». Ira Glass, producteur de l’émission «The American Life», est l’un des rares hommes journalistes de radio à s’être fait reprocher son «Vocal Fry». Non seulement il s’en amuse sur Twitter, en taclant les confrères qui le lui reprochent, mais il a également pris la défense de ses utilisatrices.

Lors d’une émission spéciale, il a balayé d’un revers de main le préjugé d’anti-professionnalisme accolé au «Vocal Fry» et dénoncé la virulence des réactions d’auditeurs –comme celle-ci: «Je sais bien qu’on vous met la pression pour embaucher des femmes, mais est-ce que vous aviez vraiment besoin de recruter les voix les plus pénibles qu’il est possible de trouver? Ou alors, c’est que vous organisez un grand concours pour les dénicher!»

Visée par les critiques, la journaliste Chana Joffe-Walt avoue qu’il a fallu attendre qu’on le lui reproche pour qu’elle s’aperçoive de son «Vocal Fry». Depuis, elle l’entend tout le temps, partout, et ne le supporte plus, surtout chez les autres. Elle n’est pas la seule dans ce cas.

Les critiques visant le «Vocal Fry» sont d’autant plus sévères lorsqu’elles sont formulées par des femmes, comme le prouve une tribune de l’essayiste féministe Naomi Wolf publiée dans The Guardian. Elle s’y adresse directement aux jeunes femmes, pour les enjoindre à «abandonner le vocal fry et affirmer une voix puissante de femme». Naomi Wolf déplore que «la génération la plus accomplie de femmes qu’il y ait eu jusqu’à présent se retrouve entravée par quelque chose d’aussi élémentaire qu’une nouvelle façon de parler à la mode».

De Marylin à la «Valley girl»

La voix des femmes américaines a toujours fait l’objet de débats et de discussions, d’autant qu’elle n’a cessé de se modifier avec le temps et selon les critères de l’époque.

Durant les fifties, ce sont les voix fluettes de Marilyn Monroe ou d’Elizabeth Taylor qui deviennent le parangon de la féminité.

Les années 1980 ont vu l’apparition de la «Valley Girl», cette Californienne originaire d’un milieu modeste, dépeinte comme superficielle, matérialiste et un peu bébête qui se reconnaît d'abord à sa manière de parler. Adepte de l'«uptalk», la «Valley Girl» se distingue par sa voix haut perchée et sa manie de terminer ses phrases sur un ton interrogateur, alors même qu’elle ne pose pas de question. Elle use et abuse également du mot «like» à tout bout de champ, quitte à l’utiliser plusieurs fois dans la même phrase.

Ce personnage a connu son heure de gloire au cinéma dans les comédies Clueless et La Revanche d’une blonde, ou encore dans le film éponyme Valley Girl avec Nicolas Cage.

En 2015, invitée sur le plateau de Jimmy Kimmel, l’actrice britannique Emilia Clarke, plus connue pour son rôle de Daenerys dans Game of Thrones, en livrait une imitation très réussie, pour le plus grand bonheur du public, prouvant par là que le stéréotype de la «Valley Girl» est toujours d’actualité.

Entre sexisme et avant-garde

Pour faire face aux moqueries ou renforcer leur leadership, certaines femmes ont travaillé à modifier leur voix. C’est le cas de Margaret Thatcher, qui au début de sa carrière se voyait souvent reprocher sa «voix aiguë de femme au foyer». Pour pallier ce problème, elle s’octroya les services d’un coach du Royal National Theater et modifia sa tessiture.

Plus récemment, durant la dernière campagne présidentielle, Hillary Clinton dut à son tour essuyer de violentes critiques à propos de sa voix, jugée pénible et avec un petit côté donneuse de leçon. Son mari Bill, adepte du «Vocal Fry» dans les années 1990, n’eut jamais à répondre à autant de reproches.

La journaliste du New York Times Jordan Kisner s’insurge contre ce traitement différencié. Jugeant que la voix des femmes est trop souvent un ressort humoristique –comme celle de Fran Drescher dans la série TV The Nanny (Une nounou d’enfer, en VF) ou du personnage de Janice dans Friends–, elle déplore une focalisation relevant du sexisme:

«Pour toutes les femmes qui ne parlent pas comme il faut, le problème, c’est l’excès. La voix est trop quelque chose: trop forte, trop nasale, trop suave. Elle fait un bruit de klaxon, grince ou murmure…»

S’il est pour l’instant impossible de présager de la pérennité du «Vocal Fry», il y a fort à parier qu’il finira par influencer la manière de parler des hommes.

C’est ce que pointe le linguiste Mark Liberman, en rappelant que l'«uptalk» des «Valley Girls» a fini par gagner l’ensemble de la population. Pour lui, «les manières vocales des femmes ont tendance à avoir une dizaine d’années d'avance sur celles des hommes».

Un phénomène qu’il explique par le fait que les femmes sont en grande majorité plus sensibles aux problématiques d’interactions sociales et plus douées pour interpréter les fluctuations, mêmes minimes, dans la voix de leur interlocuteur.

Une chose est sûre: le «Vocal Fry» n’a pas fini de faire parler.

Adrienne Rey Journaliste

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