Culture

Dans le monde de l'opéra, le physique prime désormais sur la voix

Temps de lecture : 9 min

L’opéra n’échappe pas aux stéréotypes. Pour faire carrière, il ne suffit plus d’avoir une belle voix: les artistes lyriques doivent aussi être minces, jeunes, sportifs et attirants.

Sabine Devieilhe pendant les répétitions de «La Chauve-Souris» de Johann Strauss II à l'Opéra Comique de Paris, le 18 décembre 2014 | Eliot Blondet / AFP Photo
Sabine Devieilhe pendant les répétitions de «La Chauve-Souris» de Johann Strauss II à l'Opéra Comique de Paris, le 18 décembre 2014 | Eliot Blondet / AFP Photo

L’Opéra de Paris donnait l’année dernière une production de Lohengrin, de Wagner. Pour résumer, c’est l’histoire d’un mystérieux chevalier qui débarque de nulle part pour sauver une jeune fille accusée à tort d’avoir tué son frère. Pour tout vous dire, c’est l'une de mes œuvres lyriques préférées et comme en amour on ne compte pas, je suis allée la voir à l’Opéra Bastille deux fois, à quelques jours d’écart seulement.

Dans une production d’opéra, il arrive souvent que le casting, composé des chanteurs et chanteuses, change. Pour mon premier Lohengrin, j’avais en face de moi l’une des plus grandes stars actuelles du monde lyrique, Jonas Kaufmann, dans le rôle du chevalier. Belle voix, jeu d’acteur convaincant et physique de dieu grec, le ténor m’a électrisée. Dans la deuxième production, Stuart Skelton tenait le rôle de Lohengrin. Superbe voix, joli jeu d’acteur, mais pour le physique de dieu grec, on repassera.

Je ne suis pas fière, mais je dois faire un aveu. Alors que Stuart Skelton, d’un point de vue vocal, était bien au-dessus de Jonas Kaufmann, j’ai largement préféré la première production avec le ténor allemand.

Pourquoi? Parce qu’à l’opéra on a envie de rêver, et le rêve que nous propose la société depuis des années est dicté par des stéréotypes de beauté auxquels ce milieu n’échappe pas.

«Les gens écoutent avec leurs yeux»

La chanteuse lyrique Lisette Oropesa a parfaitement résumé la situation dans une interview donnée au site Bachtrack en janvier: «Les gens écoutent avec leurs yeux».

Elle dénonce la pression subie par les artistes lyriques pour ressembler aux rôles qu’ils incarnent. «S’ils [les directeurs de casting] voient une jeune et belle femme, ils vont vouloir l’entendre chanter des jolis rôles de bel canto, même si la voix ne correspond pas», explique la soprano américaine.

Le réalisme l’emporte sur le lyrisme, et ce n’est pas nouveau. Au fil des siècles, les artistes lyriques ont souvent répondu à des critères esthétiques. Mais tandis qu’il existait encore des exceptions il y a quelques décennies –comme Luciano Pavarotti et Montserrat Caballé, deux figures lyriques imposantes (dans tous les sens du terme)–, une carrière lyrique ne semble aujourd'hui guère envisageable sans répondre à certains stéréotypes de beauté.

Un constat que partage la contralto canadienne Marie-Nicole Lemieux. Dans un entretien émouvant sur France Musique, la chanteuse revient sur son rôle dans Carmen, au théâtre des Champs-Élysées à Paris. Une production donnée en version concert, donc sans mise en scène: «J’ai toujours eu une part de moi terrorisée par Carmen… On l’avait tellement fait, et c’est tellement associé à: “Carmen, il faut qu’elle soit dans les standards de beauté”. Je vais pas dire que je suis laide, je suis une belle femme pulpeuse, mais ce n’est pas dans les standards d’aujourd’hui.»

Saluée par la critique, Marie-Nicole Lemieux s’attendait à être contactée pour chanter de nouveau Carmen. Mais après cette production, c’est le néant, personne ne lui propose d’interpréter ce rôle avec mise en scène. «Je suis triste maintenant de parler de Carmen, raconte la chanteuse. Je suis en travail sur moi-même pour l’accepter. Je vois de nombreuses Carmen qui chantent sur scène et je me dis qu’elles n’ont pas la maturité, la voix. Mais elles ont le physique.»

Carmen a besoin d’une voix mature et des chanteuses parfois trop jeunes se frottent à ce rôle, parce qu’elles correspondent aux critères de beauté associés à la bohémienne: brune, sulfureuse, sexy.

L’image avant la voix

Le monde de la musique classique met du temps à évoluer, pour le pire et le meilleur. Le rapport à l’image, par exemple, est encore récent. Souvenez-vous: les rayons de disques classiques ont longtemps été remplis de pochettes représentant des peintures et des images prétextes –bien plus que des artistes. À part quelques exceptions d’artistes adeptes du culte de l’image (tremble Karajan), la musique classique restait comme dans une bulle.

Aujourd'hui, les interprètes n'hésitent plus à sortir de l'ombre et à se montrer. Ce sera à qui aura la plus belle photo sur une pochette de disque et à qui aura le compte Instagram le plus fourni en selfies. Ce n'est pas un mal, au contraire: on incarne enfin cette musique prétendue élitiste avec des visages, des personnes.

In deepest winter, on a snow-capped mountain, a cello awakens the swan. The wildest video I could have ever imagined to capture the beauty of Saint-Saëns “The Swan” > Watch the complete video on YouTube! https://youtu.be/IpWoSDsUJu8 > From the new album ‘Intuition’, https://wnrcl.me/intuition Thank you to everyone who made this video possible. ---------------- Director: Dominique Filhol / Dancer: Fanny Sage Producers: Electron Libre Prod - Yannis Chebbi - Michael Kazan Orchestre de Chambre de Paris / Doublas Boyd ---------------- @warnerclassicsus @warner_classics @eratofrance @electronlibreprod @gautiercapucon @dominique__filhol @sagefanny @orchestredechambredeparis @patrickdepreux @helilausanne @cedronaline @walter.denechere

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Mais le prix à payer pour les artistes est cher: en plus d’être talentueux, il faut désormais être beau pour réussir. Dans le monde lyrique, la pression est d’autant plus forte que le chanteur ou la chanteuse se met dans la peau d’un personnage qui doit être réaliste.

Un phénomène accentué ces dernières années par les captations d’opéra diffusées ensuite au cinéma. Il faut être très photogénique et très, très beau pour qu’un gros plan sur sa glotte en vibration, la bouche grande ouverte, soit réussi.

Les artistes lyriques se mettent une pression physique pour entrer dans le moule imposé par la société: montrons des corps minces, lisses et beaux, et cachons bourrelets et imperfections! Cette pression vient aussi du milieu, impitoyable.

Public et critiques sans pitié

Parlons un peu du public de l’opéra, autrement appelé les lyricomanes ou, plus vulgairement, les casse-couilles. Intransigeant, connaisseur, assez fermé, le bon petit soldat amateur d’art lyrique ne fait pas de cadeau.

Un chanteur qui craque dans les aigus? On le hue. Une mise en scène que l’on n’aime pas? On la hue. Un chef d’orchestre moyen? On le hue. Le moindre écart est impardonnable et les critiques, acerbes, tombent à peine le rideau fermé.

Une force de frappe de plus en plus importante, car «tout le monde est critique maintenant», comme le souligne Lisette Oropesa dans Bachtrack. «N’importe qui peut écrire sur un blog sans avoir aucune qualification», poursuit-elle.

Quand on n’a pas les compétences pour commenter la musique, on se rabat sur ce que l’on voit: la mise en scène, les costumes et le physique des artistes. De nombreuses chanteuses en ont fait les frais.

L’année dernière, une représentation du Chevalier à la rose de Richard Strauss au festival de Glyndebourne au Royaume-Uni a déclenché une polémique. Au sujet de la chanteuse Tara Erraught, qui tenait le rôle du beau Octavian, on pouvait lire dans la presse des commentaires comme «physique intraitable» (The Daily Telegraph), «pas crédible, disgracieuse et pas attirante» (The Times), «boulotte» (The Independant) ou encore «Tara Erraught dans le rôle d’Octavian est un gros bébé joufflu» (Financial Times) –la plupart des critiques ont été modifiées après le tollé.

Des chanteuses ont publiquement dénoncé ce genre de critiques sexistes en soutenant la jeune mezzo-soprano: «Comment en est-on arrivé au point où l’opéra ne se concentre plus sur le chant mais sur l’apparence et le look des artistes et surtout des chanteuses?», écrivait Jennifer Johnstone sur un blog du Guardian. «Ce que l’on fait en tant qu’artistes lyriques est singulier. La force demandée pour produire un chant puissant audible par un grand nombre de personnes est unique et requiert des exigences physiques différentes de toute autre performance artistique.»

Des régimes drastiques

La chanteuse souligne un point crucial dans ce milieu: il existe un lien entre le physique et la voix. L’une des plus célèbre chanteuses aujourd’hui, Anna Netrebko, en parle librement en interview: «Toute perte de poids est un non-sens complet! Quand Callas a commencé à perdre du poids, elle a commencé à perdre sa voix».

La soprano adore ses «quinze kilos en trop» et ne voudrait pour rien au monde s'en débarrasser: «C’est mon endurance, ma force, et cela m’aide à soutenir ma voix», témoigne la soprano autrichienne.

Même constat pour Marie-Nicole Lemieux, qui vit un «combat intérieur» et s’interroge au micro de France Musique, toujours à propos de Carmen: «Qu’est-ce que je fais? Je vais dans cette zone? En perte de poids drastique? Je n’ai jamais aussi bien chanté… Je me tiens en forme, je nage, je cours et j’ai une carrière assez belle. J’ai ce public parisien et français qui m’aime tant, qui m’aime pour ce que je suis».

Certains diront qu’il est facile de prononcer ce genre de discours quand on s’appelle Netrebko ou Lemieux… Mais si ces deux chanteuses s’assument, d’autres ont pris des décisions drastiques pour entrer dans la «norme».

C’est le cas de la chanteuse Deborah Voigt. Immense soprano, on lui a refusé un rôle à Covent Garden en 2004 car elle était «trop grosse» et ne pouvait entrer dans la robe prévue par le metteur en scène pour le rôle d’Ariane dans l’opéra Ariane à Naxos de Richard Strauss.

Un électrochoc pour le public et la presse autant que pour la chanteuse, qui profite de ce vide dans son planning pour se faire poser un anneau gastrique. «J’aimerais croire que la chose la plus importante à l’opéra, c’est la voix. Mais c’est surtout un business comme un autre», déclarait-elle au Guardian.

Après cette lourde opération, elle perd plus de la moitié de son poids. Un changement drastique qui n’est pas sans impact sur sa voix. «Plus je perdais, plus je commençais à me sentir déconnectée de mon corps», raconte la soprano dans le Guardian. «En tant que chanteuses, nous utilisons tout notre corps comme un mécanisme. Quand vous avez soixante kilos en trop, vous prenez une respiration et toute cette masse part comme un zoom, le son va voler au-dessus de l’orchestre.»

Les metteurs en scène en cause

L’histoire de Deborah Voigt montre à quel point le metteur en scène a une influence sur l’apparence physique. On ne compte plus les productions où les chanteurs et chanteuses doivent grimper un escalier à toute vitesse, courir, faire des saltos (si, si, j’ai déjà vu ça), s’allonger, se relever et chanter…

Certaines productions d’opéra sont devenues des salles de sport où les athlètes-artistes doivent performer tant sur le plan vocal que sur le plan scénique. Quelques kilos en trop et vous êtes mis sur le côté. Il y aura de toute façon toujours quelqu’un derrière vous pour prendre votre place.

Le monde de l’opéra est aussi un milieu ultra compétitif. Quand on est une jeune soprano colorature (c’est-à-dire soprano légère), les rôles disponibles sont nombreux, mais les jeunes chanteuses capables de les chanter aussi. Dans un casting, la taille, l’âge, le poids et le physique peuvent être déterminants pour obtenir un rôle.

Une chanteuse lyrique française m’a confié qu’elle mentait depuis plusieurs années sur son âge, pour augmenter ses chances d’être choisie. De nombreuses chanteuses autour de la quarantaine se retrouvent sans travail, devancées par une nouvelle génération talentueuse en train d’investir les scènes lyriques.

L’opéra fonce tête baissée dans un système guidé par des stéréotypes de beauté qui commencent à voler doucement en éclat dans le reste de la société. Pourquoi? Parce que ce milieu est en retard, toujours en retard.

Au lieu de profiter des mouvements body positive (dont un entamé par une chanteuse d’opéra, Danika Loren) et de montrer qu’à l’opéra, la voix est plus importante que le physique, le milieu est en train de se lisser et d’écarter toute la diversité qui existait au XXe siècle avec des Pavarotti, Callas et Montserrat…

Si justement le monde lyrique devançait un peu l’actualité et ne faisait pas trois pas en arrière, on pourrait continuer à voir sur scène des petits, des moches, des grosses, des géants, des beaux, des mignonnes, des boulottes, et ce serait bien l’un des rares domaines artistiques à afficher la diversité du genre humain dans ce qu’il y a de plus beau.

Aliette de Laleu  Journaliste spécialisée en musique classique

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