France

Bien loin d'«Ocean's Eleven», le braquage complètement raté de Primark

Temps de lecture : 8 min

[ÉPISODE 1] Le 13 juillet 2015, la police croit à un attentat dans un magasin Primark près de Paris. Il s'agissait d'un simple braquage raté, réalisé par de «drôles» de bras cassés.

Ils étaient à deux doigt d'y arriver. Ou pas. | ElisaRiva via Pixabay CC License by

Deux des malfaiteurs étaient jugés aux assises des Hauts-de-Seine du 15 au 19 janvier 2018. Premier épisode d'un procès... atypique.

Elle s'en souviendra longtemps.

«De toute ma vie, je n'avais rien vu de tel! Des pas dans les étages, des hommes sur le toit, des camions partout...», se rappelle Elsa*, caissière à Primark.

Son sang n'a fait qu'un tour en entendant le bruit des bottes venant de l'étage au-dessus. Trente policiers d'élite du RAID pénétraient dans le gigantesque centre commercial Qwartz, à Villeneuve-la-Garenne, pour libérer les salariés. Elsa était prisonnière avec dix-sept de ses collègues de l'autre côté du rideau de fer du magasin.

«Prise d'otage»

Il était 10h30 ce 13 juillet 2015, et tout le monde avait cru au pire. Le véhicule blindé de l'antigang était arrivé en trombe, BFMTV avait basculé en «priorité au direct», on avait tendu des cordons de sûreté. Personne ne savait ce qui se tramait à l'intérieur du Primark: le courant avait été coupé, la vidéosurveillance était inutilisable. Seul un SMS, expédié de l'intérieur, à destination d'un proche, donnait un indice: «prise d'otage». Les chefferies de police redoutent alors un acte terroriste. Encore. En cette veille de fête nationale, les images des attentats de Charlie Hebdo, six mois plus tôt, se bousculent dans toutes les têtes. Au total, cent policiers d'élite sont dépêchés sur place.

Venus à bout du rideau de fer, les flics, tout de noir vêtus, fusils à l'épaule, pénétrent dans la boutique. Une salariée s'évanouit de panique.

«Ils sont entrés, ils avaient des armes, des lampes torches, ils nous ont palpées et fouillées», poursuit Elsa.

Soulagement: les policiers ne recensent ni casse, ni coups de feu. Les employés sont indemnes. Sauf une, avec deux hématomes sur les joues. Par sécurité, les 3.400 m2 de magasin Primark et le centre Qwartz, 85.000m2, sont ratissés au peigne fin.

Bras cassés

Les policiers l'ignorent, mais les «terroristes» suspectés sont en fait de «simples» cambrioleurs, bras cassés avec ça (on y reviendra) – mais qui ont détalé depuis belle lurette. Vers 6h45 du matin, armés de carabines, ils ont infiltré la boutique, tenu en joue le personnel, baissé le rideau, coupé l'électricité, malmené une employée pour obtenir qu'elle ouvre le coffre-fort... en vain. L'action a duré dix minutes. Mal préparés, ils sont repartis bredouilles par la porte coupe-feu. Ils n'avaient pas prévu que la coupure du circuit électrique rendrait le coffre hermétique à toutes leurs tentatives...

En allumant leur télé plus tard, une sacrée frousse: toutes les chaînes d'info crépitent de flashs sur leur vol avorté au Primark; les commissariat d'Île-de-France sont en alerte. La moutarde de la peur terroriste était montée au nez de l'Hexagone. Mais le braquage du Primark n'était pas un attentat. C'était, du début à la fin, un ratage total.

Quelle folie a conduit ces deux zygotos à cambrioler... leur propre boutique?

Deux ans et demi d'enquêtes et de procédures plus tard, le vent souffle en rafales sur le tribunal de grande instance (TGI) de Nanterre. Derrière la vitre du box des accusés, les cambrioleurs ont le teint pâlichon. Jean G., 25 ans, est en détention préventive à Nanterre depuis juillet 2015, et David A., 23 ans, à Fresnes depuis février 2016. Le troisième s'est évaporé. Les deux lascars pourraient rester encore longtemps en cellule. Jeudi 19 janvier 2018, l'avocat général Bruno Revel a requis douze ans et dix ans de réclusion contre les deux jeunes hommes, jugés pour «récidive de tentative de vol avec arme», devant la cour d'assises des Hauts-de-Seine. Le frère de David et sa compagne, sont jugés pour «complicité»: ils leur ont fourni une planque.

Quatre jours d'audiences et de curieuses questions. Que fichent ces deux braqueurs devant une cour d'assises, le plus souvent réservée à des infractions autrement plus graves: meurtres, viol, crimes de sang?

Quelle folie a conduit ces deux zygotos à cambrioler... leur propre boutique? Là où ils avaient toutes les chances d'être reconnus –ce qui a été le cas? Jean était salarié de Primark. David y a lui aussi travaillé. David a tout confessé à son arrestation. Jean, grand jeune homme, timide, peu causant, est finalement passé aux aveux le 15 janvier, en début d'audience: «Je reconnais les faits qui me sont reprochés», dit-il d'une voix basse.

Un fiasco dès la première minute

Employés, professionnels, policiers et accusés se succèdent à tour de rôle pour jeter chacun leur lumière sur cet étrange braquage. Restent des zones d'ombre, des incertitudes, des mémoires qui cafouillent. Un magma duquel les six jurés –tirés au sort– devront démasquer le faux du vrai. Le président de la cour, avec ses deux assesseurs, les aideront à choisir la peine adéquate dans leur «intime conviction», comme le formule le code pénal.

Que s'est-il passé ce jour-là? À 6h44, le 13 juillet 2015, une vieille Peugeot 304 se gare sur le parking du centre commercial Qwartz. Trois individus «de type africain» en sortent, et prennent la direction du Primark. Jean a un sweat gris et planque un fusil à pompe, «pas très bien réglé, pas en très bon état». David est vêtu de cuir sombre. Le troisième, plus grand que les deux autres –cela aura son importance pour la suite–, est armé d'une carabine. Le trio tente incognito de se fondre dans la file des employés, qui passent sous la grille du magasin, à moitié relevée.

Le fiasco se dessine dès la première seconde. C'est David qui, le premier, intrigue le personnel en se cognant la tête contre le rideau métallique... ce qui déclenche l'alarme. Hilarité générale. Séverine, une manageuse, va désactiver le boîtier qui sonne. Jean sort alors la carabine de son sac Carrefour et crie: «Chut, c'est un braquage, on rigole plus!»

L'agent de sécurité de Primark prend peur et s'enfuit. Coiffé d'un bob de plage, un des loustics dégaine son fusil à pompe, et ordonne aux employés de se regrouper à l'intérieur. «Ligote-les.» David sort les cordelettes du sac, mais elles sont trop emmêlées. Pendant ce temps, Jean somme Séverine d'aller leur ouvrir le coffre-fort. Pas de pot: comme d'autres salariés, elle reconnaît alors, sous son couvre-chef qui ne recouvre pas son visage, son collègue de travail...

«On va tous vous buter!»

Un braqueur aux salariés

Les compères, espérant gagner quelques minutes, abaissent le rideau de fer, puis coupent le courant. Couic. Gaffe monumentale: le coffre-fort a une alimentation électrique. Se débattant avec le coffre désormais peu coopérant, ils en oublient de garder l'oeil sur les salariés, qui se cachent au vestiaire, et pianotent déjà des SMS à leurs proches, postant même, pour l'un d'eux, un selfie sur Facebook...

Ils paniquent: «On va tous vous buter!», répètent-ils. Mais tout est fichu, les pieds nickelés le savent bien, ils doivent repartir bredouilles. Sauf que, le rideau rabattu, sans électricité... ils se sont coincés tous seuls à l'intérieur. Séverine, bien que giflée et menacée de mort, leur indique la porte de secours. Elle sait surtout que, une fois à l'extérieur, cette issue n'est plus empruntable dans l'autre sens.

Le destin ne cessera de se liguer contre eux, car c'est en partie leur gaffe qui est à l'origine de l'impressionnant déploiement de force. Ils ont désactivé les caméras qui ne les montrent donc pas décamper. Quand la police déboule quarante-cinq minutes plus tard, toutes sirènes hurlantes, les agents ne savent pas s'ils sont encore dedans, s'ils sont partis, ni à qui ils ont affaire... Au procès, une policière chargée de l'enquête expliquera que depuis Charlie Hebdo, «les précautions sont particulièrement importantes». Draconiennes, même: le RAID fouille les 85.000m2 du centre Qwartz avant de libérer, deux heures plus tard, le personnel retranché dans une cantine.

«Je t'appréciais, Jean!»

Devant la cour de Nanterre, les salariés, qui interviennent comme témoins ou parties civiles, décrivent un cambriolage artisanal et terriblement mal préparé. L'une d'entre eux se rappelle avoir tiqué dans la file devant ces «trois mecs bizarres et vraiment pas discrets.»

«Ils ne paraissaient pas sûrs d'eux, avec leurs bobs de plage...», complète un superviseur. Une autre s'étonne de leur tactique: «Je ne comprends même pas qu'ils aient pu commettre ces faits à visage découvert.»

Ce désastre prête à rire, mais il a laissé des séquelles. De toutes, c'est Séverine, la manageuse, qui a été la plus secouée. Le contact avec les trois malfrats lui a laissé un souvenir glaçant.

«Lorsque j'ai ouvert le rideau, j'ai vu le message, “alarme en cours”, et ça m'a stressée. Un homme a sorti un pistolet de son sac, m'a mise en joue, deux autres sont arrivés et m'ont encerclée», rembobine la responsable, qui s'effondre en sanglots à la barre. «L'un deux m'a attrapée en me poussant pour aller au cash office, se reprend-elle. J'ai pensé qu'on allait tous mourir, je n'avançais plus.»

Jouées à l'audience, les bandes de vidéosurveillance la montrent se faire gifler à deux reprises par un grand type –Jean et David, qui n'assument pas trop ces violences, rejeteront les faits sur le troisième homme– et maintenue au niveau du cou.

«Il me mettait des droites, traduit-elle. Je leur dit qu'il y a un problème d'alarme et la porte ne peut pas s'ouvrir.»

Après ce témoignage, elle se tourne vers Jean: «On ne t'avait rien fait Jean! Tu travaillais avec nous! Je t'appréciais!»... Dans le box, l'accusé contemple ses doigts de pied. Séverine s'emporte soudain, évoque un épisode jusque-là inconnu: «J'ai été rouée de coups, j'ai été violentée dans le sas!» – dans l'angle mort des caméras. Les avocates de la défense se regardent interloquées: le médecin n'avait constaté que deux bleus sur les joues et prescrit quatre jours d'ITT.

Un «braquage psychologique»

Siham, cachée dans les vestiaires du Primark avec d'autres membres du personnel, «entendait de façon amplifiée les cris des braqueurs», excédés que rien ne marche, se rappelle-t-elle devant les jurées. Bêtement laissés sans surveillance par Jean, David et leur complice, les salariés écrivent dans la pénombre quelques SMS à leurs proches et petits-amis. A 7h, Siham textote à son frère: «Je t'aime». Tous s'en sortiront avec des séquelles psychologiques, mais à ce moment, l'angoisse rôde.

«J'ai eu peur en les voyant avec leurs cagoules, je me suis enfui», témoignera le vigile...

Sur ces craintes, l'emphase des avocats des parties civiles –cinq salariés, plus l'enseigne– est sans bornes:

«Les salariés ont été confrontés brutalement à l'expérience de leur mort», face à des hommes «armés de fusil à pompe, de carabines qui semblaient en mauvais état», insiste une de leurs avocates. Le personnel a «tout de suite pensé aux attentats, ne réalisant que plus tard que les raisons étaient différentes». Alors, certes, «pas de mort, pas de sang, mais un traumatisme qui les suit encore», poursuit-elle, évoquant un «braquage psychologique».

Il n'y a pas que les salariés. Primark aussi se sentirait «trahie» par ses ex-employés. Son avocat, maître Denis Chemla, brosse devant la cour un émouvant portrait de la politique corporate de la chaîne de prêt-à-porter: «Primark mène beaucoup d'embauches en CDI, même de ceux qui ont un casier judiciaire. C'est un magasin qui croit en la réinsertion», assène maître Chemla. Les entreprises auraient-elles une âme? En tout cas, des fêlures: les braqueurs «par leurs actes, abîment l'effort social de l'entreprise», cet «acte de foi en l'homme». À voir si les juges apprécieront à juste titre le désespoir de cette entreprise...

*le nom a été changé

Paul Conge Journaliste

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