France

Les Français boudent Macron, pas ses réformes

Temps de lecture : 8 min

Si la popularité du chef de l'État est en berne depuis le début de l'année, les mesures qu'il porte restent plébiscitées par une majorité des sondés.

Un char représentant Emmanuel Macron en Napoléon au carnaval de Mayence (Allemagne), le 12 février 2018 | Fabian Sommer / DPA / AFP
Un char représentant Emmanuel Macron en Napoléon au carnaval de Mayence (Allemagne), le 12 février 2018 | Fabian Sommer / DPA / AFP

C'est à n'y rien comprendre! En tout cas, ça donne l'occasion à l'observateur de la scène politique de s'arracher les cheveux pour tenter de comprendre.

Ses cotes de popularité et de confiance sont en recul depuis janvier 2018, et pourtant la plupart des mesures et des réformes proposées par Emmanuel Macron reçoivent un accueil favorable de la part de l'opinion –hormis la hausse de la CSG pour les retraités dont la pension est supérieure à 1.200 euros par mois.

Des instituts de sondage déconcertés

Macron a mis un terme à une alternance presque réglée comme du papier à musique depuis les début de la Ve République, en 1958. Avant lui, seul le Front national a troublé ce jeu, sans parvenir à l'enrayer. Le jeune Macron, lui, a mis à bas cette alternance vieille de près de soixante ans, en faisant le pari d'être «de droite et de gauche» «en même temps» dans la course à l'Élysée. Il a décroché la timbale, alors qu'aucun politologue n'aurait misé un kopeck sur sa réussite.

L'un d'entre eux, Thomas Guénolé, commentateur officiel de la France insoumise, lui prédisait même en 2016 un score à un seul chiffre au premier tour, en le qualifiant de «Monsieur 5%». Non seulement le président élu a déstabilisé l'édifice consciencieusement rebâti après chaque alternance mais en plus, il désoriente les Français et les instituts de sondage. Au moins en apparence.

Des angles d'attaque très porteurs dans l'opinion

De toute évidence, le chef de l'État traverse une passe difficile. Sur le plan électoral, son parti, La République en marche (LREM), a perdu un siège de député dans le Val-d'Oise, à l'occasion de l'une des deux législatives partielles du début du mois de février.

Les élections législatives partielles, même avec des taux de participation ridicules, renseignent toujours sur l'état d'esprit de l'opinion. Rappelons-nous celle de 1983 dans le Morbihan: Le Pen père avait obtenu 12% des voix; l'année suivante, sa liste talonnait celle du PCF aux élections européennes, avec 10,95% des suffrages et dix élus.

Cette année, avant les vacances d'été, cinq nouveaux scrutins législatifs partiels sont attendus –dans le Loiret, en Haute-Garonne, en Guyane, à Mayotte et dans une circonscription des Français de l’étranger (Espagne, Portugal, Monaco…): deux députés LREM sortants (Guyane et Français de l'étranger) sont encore concernés.

Macron est, depuis le début 2018, au centre de la cible dressée par toutes les oppositions. Le président avait connu une période d'accalmie après la rentrée: la contestation sociale animée par Jean-Luc Mélenchon contre les ordonnances sur le code du travail n'avait pas embrayé et le locataire de l'Élysée avait connu un regain de popularité dans les sondages. C'était peut-être reculer pour mieux sauter. Le slogan «Président des riches» est reparti de plus belle, repris tant par La France insoumise que par Les Républicains, le Parti socialiste ou le Front national.

Décelant un «mépris de classe», les opposants au chef de l'État ont ajouté les thèmes de «Président des villes», pour mieux souligner son supposé éloignement du monde rural, et de président anti-pouvoir d'achat –des angles d'attaque très porteurs dans l'opinion.

La hausse de la CSG visant les retraités qui touchent plus de 1.200 euros mensuels est le vecteur de la propagation du mécontentement. D'autant que ces retraités –ils sont environ neuf millions– sont chauffés à blanc par leur relevé bancaire et par des sites consacrés aux seniors. En comparaison, le salaire mensuel net médian (50% des actifs sont au-dessus, 50% sont en dessous) est de 1.797 euros en France.

Le désamour français et les éloges internationaux

Conséquence de ce pilonnage, sa cote de popularité a décliné à l'orée de 2018. En janvier, l'institut BVA notait une perte de cinq points par rapport à décembre, à 47% d'opinions favorables. Ce reflux était confirmé par l'Ifop, en février, avec là aussi une baisse de cinq points de l'approbation de son action comme chef de l'État.

Dans sa livraison du 18 février, le Journal du Dimanche relève, toujours selon l'Ifop, une chute de sa popularité de six points (elle ne se cumule pas avec la précédente, la mesure étant différente). Cet institut fait état de la même tendance que celle mise en évidence quelques jours plus tôt par Ipsos, avec une chute de popularité de cinq points, à 35%.

Les seules notes réconfortantes pour l'exécutif venaient des instituts Harris Interactive et Kantar Sofres, qui enregistraient en janvier une stabilisation de la cote de popularité de Macron à 52% pour le premier et à 44% pour sa cote de confiance chez le second.

Graphique du JDD.fr

Le président serait-il devenu «indésirable»? Ce désamour ou ce désenchantement, comme on voudra, tranche notablement avec les éloges de la presse internationale –anglo-saxonne en premier lieu– qui se sont déversés sur la tête du jeune locataire de l'Élysée. Après une interview à la BBC encensée par la presse britannique, Macron a rassemblé autour de lui à Versailles des patrons du secteur high-tech venus du monde entier, puis il est venu clamer haut et fort à Davos (Suisse), devant un parterre de dirigeants: «France is back».

Cette séquence de janvier dédiée aux patrons, lourdement pro-entrepreneuriale et «mondialisation heureuse», mise en regard de l'avalanche de critiques intérieures sur le pouvoir d'achat et la «gouvernance malheureuse», n'a certainement pas joué un rôle positif sur les cotes de popularité et de confiance du président.

Un large soutien aux réformes

Un paradoxe demeure: ces cotes subjectives sont déconnectées de l'appréciation que les Français portent sur les mesures (hors CSG) ou les réformes que présente Macron. Comme si, finalement, ce président menacé de devenir «indésirable» portait des mesures «désirées». On attend que les sondeurs démêlent cette apparente contradiction.

Si seulement «24% des Français font confiance à Macron et au gouvernement pour prendre des mesures permettant d'augmenter leur pouvoir d'achat», selon BVA, «l'optimisme des Français progresse encore en ce début d'année», d'après Ipsos.

Plus étonnant encore, ils sont 40% à juger que «les choses vont dans la bonne direction en France», soit une hausse de onze points par rapport à septembre 2017 et un taux jamais atteint depuis le lancement de cette enquête, en mars 2010. Pour couronner le tout, BVA donne une évolution exactement inverse à celle d'Ipsos!

La limitation de vitesse à 80km/h est, avec la hausse ciblée de la CSG, une mesure rejetée par l'opinion –à 59%, selon Harris Interactive–, mais il n'en va pas de même des autres réformes avancées par le pouvoir.

Pour Opinionway, les Français sont favorables à 76% à la mise en place d'un plan de départ volontaire dans la fonction publique –ce taux atteint même 72% chez les fonctionnaires! À 67%, ils sont pour la mise en place d'une rémunération au mérite dans ce secteur et à 57%, ils souhaitent supprimer l'emploi à vie pour les fonctionnaires –21% chez les intéressés eux-mêmes.

Il en va de même pour la réforme des institutions. Cette fois, Elabe donne des chiffres sans ambiguité. La réduction à 400 du nombre de députés (contre 577 actuellement) et à 200 pour les sénateurs (contre 348) emporte l'adhésion de neuf Français sur dix. Le cumul des mandats réduit à trois consécutifs pour les parlementaires et les élus locaux est approuvé à 88%. L'introduction d'une dose de proportionnelle aux élections législatives (cent députés sur 400) séduit 77% des Français et le passage à une seule lecture (au lieu de deux) pour l'examen des textes à l'Assemblée nationale et au Sénat est bien vu par 67% d'entre eux.

Une action politique jugée favorablement

61% des Français ne font pas confiance à l'exécutif pour faire avancer la situation politique en Corse, toujours d'après Elabe, mais ils donnent raison à Macron, selon Odoxa, d'avoir apporté des réponses négatives aux revendications des nationalistes: non à la co-officialité de la langue corse (55%), non à la création d'un statut de résident (62%) et non à l'amnistie de certains prisonniers, comme Yvan Colonna, reconnu coupable de l'assassinat du préfet Claude Erignac il y a vingt ans (79%). Les Français estiment à 48% que le président de la République a eu la «bonne attitude» vis-à-vis des Corses lors de sa visite sur l'île, au début février.

Le topo est le même sur l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes. L'institut Elabe relève que 74% des personnages interrogées applaudissent l'annonce du Premier ministre Édouard Philippe de l'abandon du projet de construction et que 76% sont favorables à l'évacuation de la ZAD. Le gouvernement a fait preuve de courage selon 58% d'entre elles; 48% jugent qu'il a renoncé et cédé aux opposants.

Cerise sur le gâteau pour l'exécutif: le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, est apprécié, avec 62% de «bonnes opinions» pour Odoxa. Il a convaincu 71% des personnes sondées par Ipsos lors de son passage le 15 février dans «L'Émission Politique» sur France 2, avec des scores incroyables chez les sympathisants socialistes et de La France insoumise. Et sa réforme du bac est plébiscitée: sept Français sur dix l'approuvent.

Le pouvoir agglomérant de la cote de popularité

Ces chiffres mettent en exergue les difficultés que rencontre Jean-Luc Mélenchon à faire démarrer un mouvement de contestation chez les lycéens, alors même que celui concernant la sélection à l'entrée de l'université –qui sert de galop d'essai pour la «commémoration révolutionnaire» de Mai-68– ne semble pas donner les résultats escomptés.

Ils soulignent aussi le faible écho que le Parti socialiste et l'ensemble de ses dérivés d'après-présidentielle obtiennent sur ce même terrain. Quant à la droite, elle donne plutôt l'impression, malgré ses derniers succès électoraux, d'être préoccupée par ses problèmes de leadership interne.

Au fond, le paradoxe de la divergence entre la popularité malmenée de Macron et l'accueil plutôt favorable de ses réformes phares est peut-être une chance pour le chef de l'État.

Céline Bracq, directrice générale d'Odoxa, relevait à propos de la CSG une «dissymétrie des égoïsmes»: «les actifs ont toujours tendance à protéger les retraités, parce qu'ils se projettent dans cette situation future. Ce n'est pas le cas des retraités qui sont toujours les plus sévères sur la thématique du temps de travail, le niveau de revenu et l'âge de départ à la retraite».

Cette dissymétrie peut probablement se décliner pour d'autres mesures ou d'autres réformes prises séparément. Ce n'est pas le cas de la popularité et de la confiance, qui ont plutôt un pouvoir agglomérant.

La situation deviendrait périlleuse pour Macron si ses réformes suivaient la même pente que sa popularité du moment. En clair, si de désiré et indésirable, le président de la République devenait doublement indésirable.

Olivier Biffaud Journaliste

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