Culture

«Winter Brothers», symphonie nordique, brutale et inspirée

Temps de lecture : 2 min

Le premier film de Hlynur Palmason impressionne par la puissance des émotions qu'il fait naître en accompagnant un affrontement entre hommes dans un désert de glace et de passion.

Emil (Elliott Crosset Hove), l'anti-héros de «Winter Brothers» (©Arizona Distribution)
Emil (Elliott Crosset Hove), l'anti-héros de «Winter Brothers» (©Arizona Distribution)

C’était au dernier festival de Locarno. C’est-à-dire un film vu il y a plus de six mois, parmi des dizaines d'autres très variés. Pourtant, le souvenir en demeure étonnamment vif et précis. Et avec lui, la certitude d’avoir découvert, sans aucun signe annonciateur, une très forte proposition de cinéma.

Ne connaissant ni le réalisateur ni les acteurs, ne disposant d’aucun repère quant au genre ou même au contexte, c’est par la seule émotion qui émane, plan après plan, de Winter Brothers que celui-ci inscrit une empreinte durable.

Bande annonce du film.

«Émotion» est ici un mot exact mais imprécis, tant à vrai dire il s’agit d’une multiplicité de sensations et de vibrations que suscite ce premier long métrage du réalisateur islandais (mais travaillant au Danemark) Hlynur Palmason.

Un film mythologique

Le film, lui, pourrait être situé en Sibérie ou en Alaska –c’est en Scandinavie. Paysage de frimas, solitude des hommes, énormité surhumaine des machines de la mine où ils travaillent, de la dureté de la nature, de la puissance des matériaux... de la solitude.

Winter Brothers, qui est comme son nom l’indique centré sur deux frères, est un film mythologique. Les dieux ici sont de glace et d’acier. Il y a une femme, il y a le désir. Il y a l’envie, l’avidité. Il y a des ennemis. Il y a des trafics, et la mort.

(©Arizona Distribution)

Mais il y a aussi un héros, ou plutôt un anti-héros, Emil, qui fabrique de l’alcool frelaté dans une sorte d’antre de sorcier bas de gamme. Il le vend aux autres mineurs en cachette, madré et naïf, fou d’orgueil ou de tristesse, au risque de déclencher des catastrophes.

Suspens, violence, passion, c’est un film d’action, mais où l’action n’est jamais où on l’attendrait.

Et si le scénario mobilise les grands ressorts humains parmi ces ouvriers assujettis au travail, au froid et à l’isolement dans cette immense carrière de calcaire, c’est assurément en pariant surtout sur les puissances du cinéma –image et son, lumière et durée, visages et matières– que le cinéaste réussit à faire ressentir autant d'émotions, d'impressions.

(©Arizona Distribution)

Séquences après séquence, la véritable réussite de la mise en scène tient à sa capacité à faire jouer ensemble des forces de nature très différentes, forces telluriques, machiniques, psychiques.

Un répertoire d'impressions, de souvenis, d'idées

La présence intense des énormes appareils de forage et de traitement du matériau brut, les bruits de l’usine traités comme des personnages à part entière, les tensions et les frémissements qui travaillent ces hommes aussi brutalement qu’eux-mêmes travaillent la roche: voilà où Palmason puise les ressources de sa réalisation.

Le beau miracle de ce film qui aurait pu aisément devenir manipulateur à force d'être impressionnant est que cette puissance n’impose rien au spectateur. Elle ne dicte ni quoi éprouver, ni quoi penser.

Comme le ferait une symphonie très inspirée, Winter Brothers donne accès à un gigantesque répertoire d’impressions, de souvenirs, d’idées, que chacun est libre de déployer et d’associer selon ses propres ressources. Dès lors, on peut sans mal oublier ce que «raconte» le film, le détail de ses rebondisements. Mais pas l’impression profonde et complexe qu’il laisse.

Winter Brothers

de Hlynur Palmason, avec Elliott Crosset Hove, Simon Sears, Victoria Carmen, Lars Mikkelsen.

Durée: 1h34. Sortie le 21 février 2018

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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