France

Pourquoi l'idée que les hommes politiques sont «tous pourris» est-elle autant partagée?

Temps de lecture : 5 min

Depuis le début des années 1990, les enquêtes montrent une nette hausse de la croyance en la corruption des élites politiques.

Jérome Cahuzac arrive au tribunal de Paris pour son procès en appel pour fraude fiscale et blanchiment, le 12 février 2018. | Éric Feferberg / AFP
Jérome Cahuzac arrive au tribunal de Paris pour son procès en appel pour fraude fiscale et blanchiment, le 12 février 2018. | Éric Feferberg / AFP

De multiples sondages montrent, depuis quelques années, que de nombreux Français sont enclins à croire en la corruption massive des hommes politiques.

Cette croyance est fondée en partie sur les informations données par les médias quant à des affaires qui montrent l’implication de certains hommes politiques dans des faits délictueux –qu’il s’agisse de détournements pour financer une formation politique ou d’enrichissement personnel d’élus.

Un avis partagé par près de la moitié des enquêtés

De ce point de vue, l’affaire Cahuzac est emblématique puisque c’est le ministre du Budget, héros de la lutte contre la fraude fiscale, qui se révèle l’avoir pratiquée à grande échelle: il est titulaire de comptes non déclarés à l’étranger, a reçu des honoraires de laboratoires médicaux pour une activité de conseil et dément pendant plusieurs mois les informations qui le visent. Les médias avaient là une affaire de rêve pour dénoncer un homme politique. Mais cette dénonciation –normale– par les médias n’entraîne pas chez tous les citoyens le même jugement pessimiste sur la moralité des élus.

Certains ressorts favorisent la croyance en la corruption des élus et des fonctionnaires, comme le montre l’enquête de l’International Social Survey Programme(ISSP), réalisée en France en 2016 et reprenant des questions identiques à 2006.

À peu près un Français sur deux juge que «beaucoup» ou «presque tous» les hommes politiques sont corrompus, alors que seulement 14% d’entre eux jugent que «presque tous» les élus sont honnêtes. Les jugements sont beaucoup moins négatifs concernant les fonctionnaires. La comparaison avec les résultats obtenus en 2006 ne montre pas d’évolution nette.

Moins de corruption, plus d’opinions négatives

D’autres enquêtes dessinent une tendance quelque peu différente. Chaque année depuis 1977, TNS Sofres demande à ses sondés si les hommes politiques sont «plutôt honnêtes» ou «plutôt corrompus». Jusqu’à la fin des années 1980, la croyance en leur corruption tournait autour de 40% et en leur honnêteté autour de 35%, alors qu’environ 25% des sondés étaient sans opinion.

C’est à la fin des années 1980 que la corruption politique devient un sujet d’actualité plus important, en lien avec la révélation d’affaires mais aussi avec une évolution des valeurs, les individus devenant plus critiques à l’égard de la politique et se montrant plus soucieux de moralité publique.

C’est très probablement ce qui explique une baisse des non-réponses et une montée de la croyance en la corruption, qui atteint 65% en 1991 et oscille par la suite entre 52% et 64%.

Un nouveau palier est franchi en 2011 avec 72% de Français jugeant globalement les hommes politiques «plutôt corrompus», un taux qui grimpe même jusqu’à 75% en 2016, selon le baromètre Cevipof/Opinionway de la confiance politique.

On peut penser qu’il y a plutôt moins de corruption qu’autrefois, du fait des mesures prises depuis quelques années afin de contrôler les responsables politiques et les finances des partis. Des affaires retentissantes ont toutefois continué de sortir, aussi bien sous les quinquennats de Nicolas Sarkozy que de François Hollande; autrefois, la délinquance financière restait largement cachée ou avait peu d’écho dans l’opinion.

La médiatisation des affaires contribue certainement à augmenter la croyance en une corruption assez généralisée.

Fonctionnaires et faits de corruption

L’enquête ISSP indique aussi le pourcentage de personnes qui ont constaté elles-mêmes ou entendu parler par leur famille d’une tentative d’extorsion, d’un pot-de-vin ou d’une faveur par un fonctionnaire depuis cinq ans.

Seulement 14% des enquêtés ont eu connaissance directe ou indirecte d’un fait de corruption de la part d’un fonctionnaire (pourcentage décomposé en 1% «souvent», 5% «de temps en temps» et 8% «rarement»): la constatation est nettement plus rare que la croyance.

Les réponses à cette question objective sont très peu corrélées à ce que sont les répondants. Autrement dit, quels que soient le groupe social et les opinions politiques des individus, les différences sont minimes dans les niveaux de corruption observée –beaucoup plus faibles que pour la corruption perçue.

Vu du haut et d’en bas de l’échelle sociale

La croyance en la corruption des hommes politiques et en celle des fonctionnaires sont liées: plus on croit en l’une, plus on croit aussi en l’autre. Ce qui autorise à construire un indice simple de la corruption perçue des élites publiques, qui cumule les deux questions et permet ensuite de distinguer trois catégories, selon qu’elle serait rare, moyenne ou fréquente.

La croyance en la corruption des élites publiques est plus fréquente chez les femmes, chez les 25-49 ans (alors qu’elle apparaît plus rare pour les plus de 65 ans) et dans les catégories sociales défavorisées: la corruption des élites publiques est jugée fréquente par 54% des ouvriers, mais seulement par 34% des cadres supérieurs; par 56% de ceux qui se perçoivent en bas de l’échelle sociale, mais seulement par 33% de ceux qui se considèrent en haut.

L’expérience de la précarité ou d’une condition sociale modeste entraîne un jugement nettement plus négatif sur la moralité des élites.

À cette explication socio-économique, il convient d’ajouter des explications plus politiques.

La droite plus critique

Ce sont les individus les plus à droite (en positions 9 et 10 de l’échelle gauche-droite) qui sont les plus nombreux à considérer que la corruption des élites est fréquente, alors que les personnes de gauche sont plus mesurées dans leur critique. On a probablement là beaucoup de personnes qui partagent le discours de la droite radicale sur le «tous pourris».

Moins on s’intéresse à la politique et moins on se sent compétent sur les questions politiques, plus on estime fréquente la corruption des élites. L’éloignement des préoccupations politiques s’accompagne de jugements négatifs à l’égard des élites, sans que l'on puisse véritablement dire si l’éloignement produit la critique, ou si c’est la critique qui explique l’éloignement. Il est possible que, selon les individus, l'explication tienne plutôt de l’une ou plutôt de l’autre.

La croyance en la corruption est également fortement liée au jugement porté dans d’autres domaines sur ces élites. Si on estime que les hommes politiques ne tiennent pas leurs promesses ou que les hauts fonctionnaires ne sont pas dignes de confiance pour défendre l’intérêt du pays, on juge très souvent que ces catégories sont aussi corrompues. Si l'on a une image plus positive, on estime la corruption nettement plus rare.

Discrédit général

La croyance très répandue en la corruption des hommes politiques tient, évidemment, à l’existence de certains scandales bien réels, qui sont fortement médiatisés et réprouvés par les opinions publiques. Mais la force et l’étendue de cette croyance dépendent fortement de ce que sont les individus.

Les catégories populaires, les gens plus éloignés du monde de la politique, les personnes proches de la droite radicale et plus critiques à l’égard des élites sont beaucoup plus souvent croyantes en leur corruption.

En définitive, la fréquence élevée de la croyance en la corruption des élites exprime surtout le discrédit assez général qui les frappe.


L’enquête ISSP est pilotée en France par le CNRS depuis le laboratoire de sciences sociales PACTE, avec le soutien de la TGIR PROGEDO et de l’ADISP/CMH. Elle porte chaque année sur un sujet différent mais répliqué environ tous les dix ans. Échantillon aléatoire auto-administré postal. 1.501 réponses en 2016. Résultats détaillés des enquêtes annuelles sur www.issp-france.fr.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Pierre Bréchon Professeur émérite de science politique, chercheur au CNRS

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