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Les fake news sont préoccupantes, mais elles ne peuvent pas faire basculer une élection

Temps de lecture : 7 min

Si le sujet des fake news a dominé les débats médiatiques depuis l'élection de Donald Trump, leur imputer la responsabilité de sa victoire électorale est pour le moins exagéré.

Fausses nouvelles | Pixel2013 via Pixabay CC0 License by
Fausses nouvelles | Pixel2013 via Pixabay CC0 License by

La panique morale agitée autour des fake news l’emporte depuis plus d’un an sur tout autre sujet concernant l’espace public réorganisé par internet. Les victoires électorales du populisme en 2016 en ont fixé le point de départ.

Les esprits se sont mis en surchauffe, quand des urnes ont «failli», donnant un résultat politique radicalement contraire aux anticipations du citoyen occidental rationnel et sensé (s’il existe) et des sondeurs.

Personne ne s’est interrogé de savoir si l’élection d’Emmanuel Macron était redevable à une manipulation de l’opinion par des fake news. Pour la victoire du «Leave» lors du référendum sur le Brexit ou pour la victoire de Donald Trump, en revanche, ces fausses nouvelles (informations erronée ou manipulées, rumeurs infondées, canulars, etc.) circulant dans les réseaux sociaux ont été allègrement perçues comme la possible main invisible qui a induit en erreur des esprits fragiles, et qui donc a modifié les résultats électoraux: en d’autres mots, une vraie gangrène minerait notre démocratie.

Une multitude d’études

Sur Google Scholar, près de 7.000 articles sont parus sur le thème des fake news en 2017, bien plus que les années d’avant. Le plus cité est rédigé par deux économistes de Stanford, Hunt Allcott et Matthew Gentzkow. Ceux-ci concluent –après étude des pratiques d’information et de la potentialité à être influencé par des fake news d’un échantillon de 1.200 personnes– du caractère erroné d’une imputation de l’élection de Trump à des fake news; toutefois, ils ne ferment complètement la porte et laissent planer quelque doute(1), car sur bien des points, on manque de recul et de données.

Rappelons que même si 62% des Américains quêtent des informations dans les médias sociaux, la principale source pour s’informer en général, et encore davantage lors de la période pré-électorale, demeure la télévision, qui globalement bénéficie d’une meilleure confiance auprès des électeurs qu’internet (comme en France).

Dans l’échantillon des deux économistes, les réseaux sociaux ne représentent la principale source d’information que pour 14% des adultes (contre 71% pour la télévision). Parallèlement, le travail de William H.Dutton de l'Université de l'État du Michigan sur la recherche des informations politiques sur internet, travail portant sur sept pays, démontre que les internautes, loin de se contenter d’une seule information sur un sujet, passent beaucoup de temps à confronter divers points de vues pour finaliser leur jugement, pratiquant une sorte de veille démocratique subjective: au final, ces résultats suggèrent que la question des fake news et de ses caisses de résonnance est largement surestimée.

Nul ne niera l’existence de fausses nouvelles et d’allégations extravagantes dans l’espace du net, nul ne niera l’existence d’agents malveillants tentant de manipuler l’opinion. De là à faire le pas et penser que suffisamment d’électeurs aient vu, lu, cru ces fake news et aient changé l’orientation de leur vote au point de modifier le résultat global d’un scrutin: aucune preuve ne l’atteste.

Des technologues de la Silicon Valley en croisade

Point crucial: des technologues de la Silicon Valley ont emboîté le pas à ces accusations. Donc des personnes dotées d’une autorité majeure, une autorité née d’un savoir endogène que tout citoyen lambda et tout politique aurait bien du mal à leur disputer aujourd’hui.

Ces informaticiens ou investisseurs proches des milieux de la tech s’inquiétaient depuis quelques temps de la capacité de groupes organisés à faire massivement circuler de fausses informations sur Facebook afin d’orienter l’opinion.

Cette manipulation serait rendue possible en jouant sur les logiques algorithmiques qui organisent la circulation des posts au sein du réseau, en particulier par le biais de liens sponsorisés –une logique pernicieuse qui s’emboîterait donc avec le «business model» de Facebook. Leurs observations, présentées au départ comme simple exploration de citoyens intrigués, se sont focalisées sur les propos malveillants contre Hillary Clinton issus de Russie avant l'élection présidentielle américaine.

Les technologues approfondissent leur enquête, confrontent entre eux leurs réflexions, essaient sans trop de succès de joindre des responsables de Menlo Park, approchent des politiques, puis, finalement, lancent dans la grande presse début 2018 leur diagnostic assorti de propositions de régulation.

Ces alertes, jalonnées en plusieurs étapes, ont réveillé le public américain et certains parlementaires, et induit des hearings. Le débat, récurrent depuis quelques années, s’intensifie alors sur l’absence de transparence de la programmation des grandes plateformes du net.

Tous ensemble, les fake news et ceux qui en permettent la circulation et le ciblage vers des populations influençables deviennent la menace de l’Amérique. Une chasse aux fausses nouvelles s’engage, nettoyer les réseaux de ces intrus sémantiques et des bots qui peuvent les animer s’impose comme l’urgence des démocraties.

En septembre 2017, David Kirkpatrick, le journaliste auteur de la (première) biographie de Facebook, peu suspect d’inimitié envers la firme(2), s’était violemment insurgé dans son blog contre l’apathie des politiques:

«Veut-on vraiment que les entités commerciales (comme Facebook et Google) soient en charge de faire respecter le Premier amendement?»

Cette offensive contre les fakes news, qui touche aussi Google, a surgi, en même temps que d’anciens employés des géants du numérique s’émouvaient publiquement des techniques de captation de l’attention inscrites aux sein des réseaux sociaux, grâce en particulier à l’activation permanente de notifications qui actualisent en temps réel les fils d’information: ces «repentis» dénonçaient alors «un piratage des esprits».

Ces révoltes de l’intérieur de la Silicon Valley à propos des technologies de l’information peuvent être rapprochées des cris d’alarme de Stephen Hawking, Bill Gates ou Elon Musk sur les dangers de l’intelligence artificielle.

Les entrepreneurs et ingénieurs de la Silicon Valley seraient-il devenus si imbus d’eux-mêmes ou si déboussolés qu’ils poursuivraient avec la même ardeur deux buts qui se contrarient: développer des outils de disruption technologique destinés à transformer radicalement nos vies, et en dénoncer les dangers à coup de pétitions et de déclarations solennelles? L’origine d’une telle schizophrénie est difficile à cerner: capter l’attention, couvrir eux seuls toutes les facettes du débat social ou entamer un dialogue avec les politiques? Et pour quelle fin? En tout cas, leur intervention a crédibilisé le spectre de la menace démocratique que feraient peser les fake news.

La critique des fake news, opium pour les lecteurs?

Personne ne contestera la nécessité d’une meilleure régulation des réseaux sociaux par le biais d’une veille permanente. En véhiculant des informations privées et publiques, ces réseaux sont poussés à endosser une responsabilité sociale qui s’apparente à celle des médias –même s’ils n’en n’ont pas le statut juridique, et refusent, d’ailleurs de l’avoir.

Les fake news, pourtant, ont pris une place démesurée dans le débat: seraient-elles le nouveau marronnier de l’information à sensation, un opium pour le lecteur? Que l’on puisse donner autant d’importance à leur capacité d’influence en dit long sur la réflexion démocratique: à trop vouloir chercher l’explication d’un vote dans la force de puissances obscures, on risque de rater l’examen des raisons objectives qui l’ont guidé.

À trop s’enivrer sur les effets potentiels des fakes news, on oublie qu’elles ont toujours existé dans l’espace informatif; qu’elles sont difficiles à caractériser et à stéréotyper(3), et à distinguer des croyances; que les réseaux sociaux charrient sans distinction des informations issues des grands médias, des opinions, des conversations et que –sauf pour les ados– ils jouissent d’une crédibilité plus faible que les canaux d’information classiques. On oublie enfin que les votes se structurent sur une multitude de paramètres sociaux, culturels ou géographiques, et que les écrits fantaisistes ou délirants n’ont d’impact que sur une fraction ultra minoritaire de la population... qui souvent ne vote pas.

1 — Le raisonnement des auteurs repose sur plusieurs faits: pratiquement tous les électeurs ont vu une ou plusieurs fake news pendant la campagne, mais une grande partie ne les a pas lu ou ne se souvient pas du contenu. Parallèlement, en présentant des titres d’articles de faits réels importants ou des titres de nouvelles fausses à chaque enquêté, il apparaît qu’une forte majorité a vu et cru les premières, et seulement 15% des fausses nouvelles ont été lues et moins de 10% crues. Se fondant sur d’autres études –une campagne commerciale pour un candidat à la télévision déplace des voix de 0,02%, ils suggère que la lecture de ces post (qui sont plus souvent pro-Trump que pro-Hillary) pourrait avoir déplacé 0,01% des voix, soit bien moins que la marge obtenue par Trump à son avantage dans les États stratégiques qui lui ont permis de gagner. Mais les auteurs se demandent sans apporter de réponse, si ces posts auraient pu avoir plus d’influence qu’une campagne de publicité politique pour un candidat à la télévision. Retourner à l'article

2 — En 2013, envisageant plusieurs scénarios pour l’avenir de Facebook, il affirmait sa confiance dans la technologie: «The technology you know so well will continue to improve so quickly that it will astonish even you. You are blessed to live in a time of such abundance. What you need to do is work to improve your own and society's empathy, brotherhood, and tolerance. Because you are so comfortable with change, facile with tech, and familiar with its benefits, you are uniquely suited to be the generation that blends both innovation and empathy. The world that can result will be far more astonishing even than the tools that will get you there». Retourner à l'article

3 Sur une enquête d’un an, les décodeurs du Monde ont repéré 131 pages divulguant de fausses nouvelles dont : 56 informations erronées ou manipulées, 6 théories conspirationnistes, 14 rumeurs et pièges à clics, 26 canulars ou articles satiriques. Retourner à l'article

Monique Dagnaud Sociologue, directrice de recherche au CNRS

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